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LES LANGUES ET LES RACES

Lang^ues et dialectes; leur nombre d'après \eCensus de 1901; faits linguistiques et théories ethnologiques. — Principales langues de l'Inde, leurs ressortissants. — Langues aryennes et dravidiennes. — Variété des langues; explications historiques.

La population aborigène; les Dravidiens; émigrations et invasions des Aryens; les brahmanes missionnaires, brahmanes du nord et du sud, à peau blanche et à peau foncée. — Populations qui sont venues se joindre aux Dravidiens et aux Aryens : Sikhs et Musulmans. — Les Mogols, leur établissement, leur puissance; sa limite, pas d'unité, pas de nationalité. — La nation indienne.

L'Inde, je l'ai déjà dit, je le répéterai souvent, est un monde. Infiniment variés sont les éléments qui la composent. Je l'ai montré pour le pays : je vais le montrer pour la population. L'unité de population est attestée par l'unité de race, de religion, de langue. Ici, il n'y a pas seulement division : il y a émiettement.

Les populations de l'Inde parlent 147 idiomes différents*. Quelques-uns se ressemblent par l'origine et les formes ; d'autres sont de simples patois; beaucoup sont étrangement opposés quant à la structure et au développement. On y trouve des langues parvenues au plus haut degré de richesse et de perfectionnement et honorées par une littérature admirable, et d'autres, qui sont misérables de pauvreté et de grossièreté. Il ne nous appartient pas, à nous, ignorant et qui n'avons qu'à signaler en passant ce facteur, entre tant d'autres, de la variété de l'Inde, de dogmatiser sur la science des langues. Relevons cependant une observation du D"" Grierson, chargé, dans le Census de 1901, du rapport sur cette matière. « Nulle part plus que dans l'Inde, dit-il, on ne rencontre de plus forts avertissements contre toute tentative de baser des théories ethnologiques sur les faits linguistiques. » Le seul cas où cela serait à la rigueur permis, c'est quand on voit une petite tribu s'attacher désespérément à une langue de toutes parts entourée par une autre, laquelle a déjà tout autour d'elle tué les autres langues du voisinage et appa-

1. L'Européen ne peut, sans étonnement, entendre, dans la même gare de chemin dej fer, les marchands ofTrir à leur clientèle indigène leurs petits livres en anglais, hindi, télégou, maratiii et ourdou.

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raît bien désormais comme la langue dominante. En ce cas, il n'est pas interdit de penser que la langue en voie de disparaître était, dès l'origine, le langage de la tribu. Tel est le cas du malto, que parlent les montagnards du Rajmahal.

Faut-il prendre le D"" Grierson au pied de la lettre et prétendre que tous ces idiomes soient, au sens propre, des langues distinctes? Le doute est permis. Sir John Strachey, lui, se borne à distinguer une cinquantaine de langues; d'autres, se tenant à des types fondamentaux, n'en distinguent que douze. Si l'on prend comme critérium le nombre des personnes qui parlent chacune d'elles, d'après le dernier Census, et qu'on laisse de côté celles qui sont parlées par moins d'un million, voici les principales langues de l'Inde.

Langues mdo-arijennes : l'hindi de l'ouest, parlé surtout dans la province d'Agra et dans la partie contiguë du Pendjab, par environ 41 millions de personnes. Son principal dialecte est l'hindoustani, parlé dans le pays autour de Delhi et, de là, transporté, à travers toute l'Inde, où il est devenu une sorte de lingua franca, par les conquérants musulmans, qui y ont ajouté un fort vocabulaire de mots persans et arabes. Arrivé à ce stage de son développement, il s'appelle ourdou. L'hindi de l'est (langue surtout de la province d'Oude) est parlé par 22 millions de personnes; le bengali a 44 500 000 ressortissants; le bihari, 34S00 000; le marathi, 18 millions; le pendjabi, 17 millions; le rajasthani, 11 millions (parlé dans le Radjpoutana et le Goudjerat) ; l'ourya (langue de l'Orissa), 9 500 000 ; le lahnda (langue du Pendjab occidental) et le sindhi, plus de 3 millions; l'assamese, 1330 000, et le Cachmiri, environ 1 million. Les langues pahari, parlées au pied de la chaîne de l'Himalaya, ont ensemble 3 millions de ressortissants.

Les Dravidiens formaient la masse de la population de l'Inde

iiroprement dite avant les invasions aryennes. Les principales

.iiigues dravidiennes qui survivent sont le telegou, parlé par environ

iO 500 000 habitants, dans le nord de la Présidence de Madras et

lans certaines portions d'Haïderabad et des Provinces Centrales; le

amoul, langage du sud de Madras, parlé par 10 500 000 ; le malayalam,

ur la côte ouest de Madras, par 6 millions; le canarese (Mysore et

irritoires voisins), 10 500 000; le gond (Inde Centrale), plus d'un

nillion. Les langages mounda, quelquefois appelés improprement

oiaricns, et qui sont distincts des langues dravidiennes, sont parlés

ar environ 3 millions de personnes, dans le Chota Nagpour et les

■rritoires voisins.

Le principal échantillon des langages tibélo-birmans est le birman

parlé par environ 7 500 000 habitants. On en rencontre d'autres, de la même famille, le long des frontières du Népal et du Tibet.

Sur la frontière nord-ouest de l'Inde, principalement dans la province frontière, on trouve le pahsto, langue indo-iranienne, parlé par plus d'un million de personnes.

Je n'ai pas cité des langues, autrement importantes, du point de vue de la linguistique et de la littérature, à cause du petit nombre de leurs ressortissants locaux : le persan. 20 000; le chinois, 50 000; l'arabe, etc. Leur rôle aujourd'hui comme langue vulgaire dans l'Inde est insignifiant; mais il a été immense. Le persan, par exemple, langue des Cours, et que sont tenus de parler les fonctionnaires qui résident dans certains Etats, était encore, il y a soixante ou soixante-dix ans, la langue internationale, si l'on peut ainsi dire, celle que, dans les écoles, on enseignait aux enfants après la langue du pays, comme aujourd'hui on leur enseigne l'anglais.

Notons que les langues aryennes, partout où elles entrent en contact et en lutte avec les langues aborigènes, en triomphent aisément. Les indigènes, poussés par l'intérêt ou l'esprit d'imitation, s'essayent à parler, et parlent, même s'ils ne sont pas de sang aryen, des langues de ce groupe.

Les langues d'origine aryenne sont dérivées des prakrits, ou langues ordinaires des premiers conquérants ou immigrants aryens. De l'une de ces langues parlée dans la Terre du milieu [Madhya Desa ou pays autour de la Djoumna et du Gange), est sorti plus tard le sanscrit, qui fut sa forme littéraire.

Cette variété des langues, qui exclut dans le passé toute idée d'unité, toute idée même de nation, s'explique par l'histoire : les migrations, les invasions, les séparations ou les fusions, les mariages, les courants religieux, etc. La population aborigène de l'Inde était, comme nous l'avons dit, principalement dravidienne et à peau foncée sinon noire. Les Aryens à peau blanche arrivaient de l'Asie Centrale, réservoir inépuisable de population. Leurs migrations furent probablement graduelles; mais le D"" Grierson et M. lïœrnle distinguent deux courants principaux, dont l'un — le dernier — descendit dans la Madhya Desa, frappa comme un coin dans la masse des premiers immigrants aryens et les dispersa tout autour de leur centre, du Pendjab au Radjpoutana, au Goudjerat et au Bihar. Ce n'est que plus tard que la pénétration se fit plus loin vers l'est et le sud.

Par leur civilisation, les premiers Aryens ressemblaient aux Grecs et aux Latins du temps. La famille constituait la cellule sociale; I» chef de famille étant à la fois cultivateur, guerrier et prêtre. Uii<

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forme de civilisation plus récente amena parmi eux la spécialisation des occupations; de là, l'origine des castes, que décrivent les lois de Manou. Trois castes supérieures : les prêtres ou brahmanes ; les guerriers, radjpoutes ou kchatriyas, et les agriculteurs ou vaisyas, formées des représentants des Aryens conquérants ou migrateurs. A quoi se joignit une quatrième caste, les soudras, caste basse, composée sans doute des représentants des races aborigènes.

Je parlerai plus loin en détail de la caste. Disons tout de suite qu'elle repose sans doute sur la profession, mais d'abord sur la naissance, sur le souci de la pureté du sang. On naît brahmane, on ne le devient pas. Toutefois, dans le sud de l'Inde, on voit des brahmanes à peau foncée, qui sont indubitablement d'origine dravidienne. Voici l'explication vraisemblable de ce fait. Quand les Aryens s'établirent dans le nord de l'Inde, ils formaient des tribus entières, à famille constituée, hommes, femmes, enfants. Mais lorsque, plus tard, ils descendirent vers le sud lointain, il est vraisemblable que ce fut en individus isolés et sans femmes. Installés parmi les Dravidiens, ils furent amenés à épouser leurs filles. De ces mariages naquirent des enfants de sang mixte, s'intitulant brahmanes comme leurs pères, mais à demi Dravidiens par le sang, parlant la langue du pays et ne se servant du sanscrit ou des langues qui en sont dérivées que pour les usages scientifiques ou religieux. Plus tard, le bouddhisme ayant décliné, le brahmanisme, reprenant l'offensive ', lui ravit ici la totalité, là une partie de ses adhérents. Alors les brahmanes du nord vinrent en plus grand nombre et rétablirent la suprématie de la race blanche. Mais ils ne rejetèrent pas les brahmanes à peau foncée.

Aryens et Dravidiens n'ont entre eux rien de commun que d'être lies hommes. C'est tout. La forme du nez, mince chez les Aryens, large chez les Dravidiens, la stature, la taille, la couleur, en font •les races extrêmement différentes, et même opposées. Et ce qui -^ voit encore aujourd'hui devait sauter aux yeux il y a 2000 ans. Il n'y a qu'à consulter les monuments et voir ce que donnent les canons de la sculpture.

Toutefois, Aryens et Dravidiens, ceux des premiers âges, avaient • ci de commun qu'ils formaient le fond hindou de la population. Ce iHtt hindou a deux sens, un sens ethnique et un sens religieux. Je t; prends ici dans son sens ethnique. Puis à ces Hindous (Aryens

1. Cette lutte des relif^ions rend compte de plus d'un phénomène autrement incomprélensible. Dans le Bihar, berceau de Bouddha, on rcm-ontre des populations qu'aucun bstacle physique ne sépare et «lui cependant parlent des langues diiléreates. C'est, sans oute, que des religions ennemies les leur ont imposées.

et Dravidiens) se mêlèrent successivement un élément mongoloïde, dans le nord-est, qui s'étendit jusqu'au Bengale; des Scythes, qui se fixèrent au Pendjab (Sikhs), et enfin les divers envahisseurs musulmans : Arabes, Pathans, Turks, Persans, pour finir par les armées des Mogols. Les premiers musulmans ne vinrent pas dans l'Inde avec l'intention de conquérir et de s'établir. C'étaient d'abord des raids, des entreprises de pillards. Puis aux incursions succédèrent l'invasion et les grands desseins : l'occupation permanente, la conquête de presque toute l'Inde et la fondation de la dynastie des Mogols. La conquête mogole a eu son utilité. Dans l'histoire de l'Inde, le Mogol apparaît, malgré tout, comme un civilisateur; toutefois, il n'a pu faire lever cette fleur de la civilisation, qui s'appelle une nation. Il a pu, à certain moment, susciter l'union des vaincus ; il n'a pu créer l'unité. Les Sikhs, les Mahrattes, les Radjpoutes (voire les Musulmans, conduits par ses lieutenants, qui se rendent indépendants), se soulèvent séparément ou se liguent contre lui. Mais aucun d'eux ne parle au nom de ce qu'on appelle aujourd'hui l'indépendance ou le patriotisme. Aucun d'eux ne constitue une nationalité. Même les Mahrattes *, qui se sont le plus approchés de ce que nous considérons comme une nation, étaient et trop dispersés et trop pillards pour s'élever à cette conception. En sorte que l'Inde n'a jamais ni été une nation unique, ni même vu se former une de ces dynasties autour desquelles, comme mainte fois ce fut le cas en Europe, s'agglomèrent solidement les éléments épars, pour constituer, au jour dit, un peuple avec une âme commune. Ni le pays, ni la race, ni la langue, ni l'histoire n'ont permis autre chose que la variété. Et si jamais il se dégage une Inde, avec un peuple, une langue, un patriotisme, elle le devra à l'Europe. Non pas aux Hollandais, Portugais, Français qui n'ont pu contribuer qu'à ébranler la domination des Mogols. Aux Anglais qui, du jour où ils ont été délivrés de leurs rivaux européens, ont fait, voulue ou subie, la conquête de toute l'Inde, qui la tiennent aujourd'hui tout entière, du sud jusqu'au nord, soumise soit à leur administration directe, soit à leur protectorat, et qui, par les lois, la justice, l'administration, l'éducation, tendent à modifier les caractères, à niveler les originalités, et peuvent, à la longue arriver à former un type : l'Indien et une nation, l'Inde.

1. S'il y a eu jamais quelque chose qui ressemble à une nation dans l'Inde, c'a été les Mahrattes; et encore leur domination, qui allait de Pouna à Goualior, était trop vaste.

Quant aux Sikhs, ce n'était qu'une bande de conquérants dominant un pays. Et même à proprement parler, il n'y a pas de Sikh de nature. L'enfant naît Hindou; l'initiatio^ en fait un Sikh.

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