LA RELIGION
Comment sont ici envisagées et étudiées les religions de Tlnde. — Statistiques et répartition. — L'Hindouisme, son importance; religion envahissante et code social; ses dogmes, ses pratiques, ses institutions; le culte des ancêtres; la sainteté de la vache, le respect de la vie animale; le brahmane, son rôle, son importance; le panthéon hindou, les dieux, l'érection des dieux, dieux nationaux et dieux locaux; la superstition, l'animisme, provinces et tribus où il règne; son importance; état religieux de la population; le scepticisme; l'Hindouisme est une opinion politique; le théosophisme, le panthéisme indien.
L'Islamisme, sa répartition; relations de l'Islamisme et de l'Hindouisme. — Ascètes et astrologues, sadhous et pirs. — Rivalités et hostilités des Hindous et des Musulmans; loyalisme envers l'Angleterre.
Bouddhisme; code de morale; ses dogmes; le jicbhan; conséquences de cette doctrine; le clergé bouddhiste, son organisation; décadence de la foi.
Le Jainisme. — Les Sikhs. — Les Parsis; leur petit nombre, leur condition, leur rôle, les Tours du Silence à Bombay.
Les Chrétiens, statistiques; les conversions, leurs conséquences; condition des convertis; les missionnaires des diverses confessions.
Conclusions : Politique religieuse des Anglais : tolérance et impartialité; les résultats.
La religion, ai-je besoin de le dire, ne peut, dans un ouvrage comme celui-ci, être envisagée du point de A'ue philosophique. Ceux que préoccupent l'histoire proprement dite des religions, l'évolution des dogmes et la succession des systèmes, ou la conception qu'ont eue les Indiens de l'origine de l'univers et de la destinée de l'homme, ne trouveront ici rien qui les satisfasse. Les religions indiennes n'y sont abordées ' qu'à cause de l'influence qu'elles peuvent exercer sur la politique et l'administration.
Fixons d'abord les idées par un peu de statistique. Il y a actuellement deux grandes religions et une demi-douzaine de petites. Grandes ou petites par le nombre de leurs ressortissants. La religion hindoue, héritière partielle et infidèle de la religion védique et de la religion brahmanique, en compte 207 millions, dont 48 500 000 [ dans les États indigènes ; l'islamisme, 02 500 000. dont 8 000 000 dans les États; le bouddhisme, 9 500000; l'animisme, 8 500000, dont
1. C'est pourquoi nous ne menlifmncrons pas celles qui sont mortes : religions védique, brahmanique, etc.; c'est jjourquoi aussi nous aborderons celles (|ui existent non dans leur ordre historique, mais d'après le degré de leur importance contemporaine.
2 700000 dans les États; la religion chrétienne, 3; celle des Sikhs, 2 300 000; le Jaïnisme. 1300 0^00; les Parsis sont au nombre de 94 000; les Juifs, de 18 000. Diverses autres religions se partagent 130 000 adhérents.
Les Hindous sont 46700 000 au Bengale; 40700 000 dans les Provinces-Unies; 34 millions dans celle de Madras; 14 millions à Bombay. Dans les États, on en trouve 9 800 000 à Haïderabad (réputé État musulman); 8 millions dans le Radjpoutana; 6 900 000 dans les États de l'Inde Centrale; 5100 000 dans Mysore; 5700 000 dans les États de la Présidence de Bombay.
Les Musulmans sont, en Inde britannique, 25500000 au Bengale; 10800 000 au Pendjab, et si l'on y joint la Province-Frontière qui, jusqu'en 1906, en faisait partie, 14 millions; 4500000 à Bombay; 7 dans les Provinces-Unies; 1775 000 en Assam; 2 775 000 à Madras. Dans les États, ils sont 2 millions et plus au Cachmir, 1 300 000 dans les États qui relèvent du Pendjab, 1 100 000 dans Haïderabad, dont le chef est musulman, près de 1 million au Radjpoutana.
Les Bouddhistes sont en immense majorité des Birmans : 9200 000 sur 9500 000.
Les Chrétiens se rencontrent surtout dans la province de Madras ; 1 million dans la Présidence d'administration britannique et près de 1 million dans les États qui en relèvent.
Les Sikhs sont tous au Pendjab ; les Parsis presque tous dans Bombay.
Tous ces chiffres sont à peu près exacts. Toutefois il a pu se produire, lors du recensement de 1901, des erreurs que les énumérateurs n'ont pas toujours eu la possibilité ou la volonté d'éviter. / D'abord l'Hindouisme est une religion catholique, qui tend à absorber ( des religions peu différentes d'elle, comme l'animisme et, en fait, s'agrège peu à peu nombre de leurs sectateurs; en sorte que l'énumérateur a pu, suivant ses préférences, grossir le total de l'une ou de l'autre. Ensuite, pour des raisons d'ordre social, qui seront expliquées plus loin, les adhérents de certaines religions, très nettement distinctes, comme les Bouddhistes (en Inde, non pas en Birmanie), et les Jaïnistes, aiment parfois à passer pour Hindous et font leur déclaration en conséquence.
Les Hindous ^ sont moins nombreux qu'en 1891. Ce n'est pas une religion qui décline; c'est une population religieuse qui a été, de 1896 à 1901, décimée par la famine. J'ajoute que, par quelques-unes
1. Je rappelle que le mot Hindou ne désigne pas un habitant de l'Inde, lequel est un Indien, mais un homme de race et de religion hindoue.
LA SOCIÉTÉ INDIGENE 41
de ses prescriptions (mariages trop hâtifs, qui souvent rendent les femmes infécondes, et interdiction aux veuves de se remarier), l'Hindouisme s'oppose à la rapide multiplication de ses membres. Gela n'empêche pas qu'il domine l'Inde : sur 10 habitants. 7 sont hindous. Dans Orissa, Mysore et Madras, il tient les neuf dixièmes de la population, et les huit dixièmes à Bombay (sauf dans le Sind), dans les Provinces Centrales, au Radjpoutana, dans les Etats de l'Inde Centrale et dans le Bihar (Bengale). Les seuls points où il soit en échec, c'est le nord et l'est de l'Inde : il y trouve des rivaux dans l'Islam ou encore dans certaines religions primitives, ou enfin dans le Bouddhisme. Mais même là (je ne parle pas du nord) son heure est proche.
Car l'Hindouisme gagne. Religion envahissante, et éminemment plastique, il a beau être divisé en sectes puissantes, il demeure un; bien plus, il déforme, puis s'approprie les autres dogmes. Ne l'a-t-on pas vu, lors du Congrès des religions orientales à Tokio, tenter de démontrer, par exemple, qu'Hindouisme et Bouddhisme sont identiques, encore que leur dualité soit masquée par des végétations étrangères? L'Hindouisme n'a aucune originalité. Sorte de néobrahmanisme, il n'est qu'une masse flottante de croyances, d'opinions, d'usages, de pratiques, de notions religieuses et sociales, sans commencement précis, sans rupture nette avec le passé. On peut irrévérencieusement dire qu'il rabâche. Il enseigne des vérités vieilles de trente siècles, qui, oubliées un temps, reparaissent un jour, pour céder plus tard la place à d'autres et revenir encore. Il n'a pas de ces credo nets qui élèvent entre fois rivales une infranchissable barrière. Ses dogmes, s'il en a, seraient : la divinité de Krichna, l'acceptation du Bhagavad Gita * comme livre sacré, enfin la sainteté de la vache et le respect de la vie animale; ses pratiques, le culte des ancêtres et les pèlerinages ^; ses institutions, les castes, dont la première est celle des brahmanes. Rien de tout cela n'est de nature à écarter personne de l'Hindouisme. Le brahmane est, à l'ordinaire, accessible aux transactions et aux accommodements; le respect de la vie animale est accepté d'une grande partie de l'Asie; l'institution de la caste peut servir au progrès social de l'individu; enfin le culte des ancêtres est commun à plus d'une croyance '.