Sir Alfred Lyall, Asiatic Sludics
Sur la manière dont jadis ont été créés les dieux, il y a deux théories. Les anciens Aryens auraient assigné un corps et un nom aux forces ou aux phénomènes de la nature. La lumière, par exemple, lutte contre l'ombre : la lumière sera un dieu; l'ombre sera un autre dieu. Et ainsi de suite des autres forces ou phénomènes : le A^ent, la foudre, etc. On en a fait des dieux. Puis, ces dieux, on les a incarnés dans des hommes qu'on a fait vivre sur terre, en des lieux déterminés et connus, dont on a décrit la vie, etc., et qu'une fois morts, on a déifiés. Le second procédé de déification, qualifié évehmérisme, aurait été celui-ci : un homme connu, vivant en un lieu connu, s'est illustré par des hauts faits; l'opinion les recueille; la légende s'en empare, les agrandit, les magnifie au point qu'ils deviennent surhumains. A ce moment, on les attribue à un dieu, et, ce dieu, on lui donne le nom d'une des forces de la nature.
Devant l'opinion, les grands dieux, les dieux nationaux ne sont pas les plus influents. L'Hindouisme national a tiré des dieux de la littérature sanscrite ; des héros de ses épopées elle a fait des dieux, dont quelques-uns sont honorés par toute l'Inde : Vichnou, Siva, Krichna, Rûma, etc. Il n'est pas un paysan qui ne connaisse leurs noms. Mais ce n'est pas, dans sa détresse ou dans sa piété, eux qu'il invoque; ce n'est pas à eux que va sa pensée quotidienne. Elle va aux dieux plus proches, au fétiche local, qui habite la colline voisine, le village, le verger. On n'imagine pas quelle place tiennent dans sa vie ces dieux locaux. Il les redoute; il tâche à se les rendre favorables. Il leur offre des sacrifices, et, s'ils l'exigent, des sacrifices de sang humain. Et plus la tribu ou la race se sent faible, plus elle craint ses dieux et plus elle les imagine assoiffés de sang. Sa seule ressource est que, ces dieux étant hommes, on peut espérer qu'ils soient sujets aux passions et aux faiblesses humaines. On les flagorne, on les déçoit.
Malheureusement, on n'a pas à redouter que les dieux. Un amas de superstitions jette et entretient en l'homme la terreur. Les animaux et les choses elles-mêmes sont redoutables : les dieuxserpents, noirs, verts, gris, rôdent, menacent et inquiètent; mille objets inanimés ont le mauvais-œil. Il y a les jours fastes et surtout les jours néfastes : samedi et dimanche, par exemple. Et cette crainte que les hommes ont des êtres et des choses engendre une religion nouvelle : l'Animisme. L'Animisme semble avoir deux formes : une croyance à des esprits qui peuplent l'air et la terre, qu'on peut évoquer et qui apparaissent ou spontanément ou contraints par l'appel à eux adressé — c'est le spiritisme ; ou une croyance
à des esprits qui, pour un temps ou pour toujours, vivent enfermés dans des corps animés ou inanimés — c'est le fétichisme. A cette double croyance, l'esprit populaire en a joint une troisième, autrement répandue, qu'on dénomme aussi animisme, mais qui devrait s'appeler dynamisme, croyance à de simples forces, tantôt redoutées ou tantôt aimées.
En somme, dit un document officiel, c'est une opinion que l'homme est entouré d'une multitude, mal connue, d'esprits, de puissances, qui résident les uns dans les rochers, les cours d'eau, le feu, les arbres, les animaux féroces, les autres, on ne sait où, partout et nulle part, et dont quelques-uns sont surtout des agents malfaisants. Il faut se les rendre propices, par des offrandes et des cérémonies, où la magie joue un rôle important. On prétend qu'il y a 8 500 000 animistes. Le chiffre est trop faible. Depuis que l'Hindouisme orthodoxe a admis l'Animisme, depuis que le brahmane a prétendu l'expliquer et le mettre en accord avec ses dogmes, l'Animisme — avoué ou dissimulé — attire de bien autres adhérents : ce n'est pas par millions, c'est par dizaine de millions qu'il faudrait les compter. Seulement le recensement n'a pas fait ce compte. Une des raisons de cette omission est que l'animiste a honte de sa croyance et que, par ambition sociale, il se réclame énergiquement du pur Hindouisme.
Et l'Animisme ne se rencontre pas que chez les Hindous. Il existe, tout aussi puissant, chez les Bouddhistes. Le Bouddhisme est une doctrine trop haute, trop pure et en même temps s'adapte trop mal à une vie de luttes. A cause de quoi le Birman s'accommode de deux religions : une d'apparat et une de pratique journalière; le Bouddhisme et l'Animisme.
Quoi qu'il en soit, le chiffre officiel est de 8 500 000. La forteresse de l'Animisme est en Assam, où il a 1 million de sectateurs, le sixième de la population. Mais, par ordre d'importance numérique, c'est au Bengale qu'il a le plus de fidèles : près de 3 millions; puis dans les Provinces Centrales, près de 1800 000; en Assam; dans les États de l'Inde Centrale. 900 000, et enfin à Madras. 650 000.
Les esprits {nats) et le culte des esprits [nats worship) pèsent d'un poids très lourd sur la vie et sur la bourse du peuple de l'Inde. Des hommes ont surgi qui exploitent ses terreurs : ce sont les astrologues. Veut-il labourer, acheter du bétail, savoir quel jour est propice pour telle entreprise, il consulte l'astrologue, qui le conseille et le rançonne. Parcourez les montagnes du Cachmir, par exemple, et demandez aux gens bien informés ce que peut coûter à un paysan
sa foi aux esprits, vous verrez que. bon an mal an, ce sont bon nombre de roupies. Ne rions pas trop de sa crédulité : les nats, les esprits, ce sont ce que notre phraséologie liturgique dénomma les Puissances, les Trônes, les Dominations, etc. Toutes les religions possèdent ces nomenclatures, héritages des temps oîi l'on ne connaissait pas encore le Dieu unique. On a débuté par l'adoration des forces; l'Hindou qui honore Mahadeo sous les emblèmes phalliques du Lingam et de l'Yoni ressemble fort à David dansant devant l'arche. Puis l'esprit critique et discute. Le dogme s'épure et aboutit ici au Bouddhisme, noble morale, si belle qu'elle met ses adeptes en état d'infériorité dans les combats de la vie, là au Panthéisme, ou absorption de l'homme et de la nature en Dieu.
Et si, aujourd'hui, on pouvait pénétrer chez les classes les plus cultivées de l'Inde (encore infime minorité numérique), voici ce qu'on y constaterait : un grand scepticisme; quelque chose comme a été le voltairianisme; l'Hindou moderne, l'étudiant sorti récemment de l'Université croit peu ù Dieu et à la création, et pas du tout à l'incarnation et ù la révélation. W a horreur du prêtre; il hait le sacerdotalisme qu'est devenu l'Hindouisme. A vrai dire, il n'a pas de besoins religieux. Et la religion pour lui n'est pas affaire de foi; elle est affaire de patriotisme. Il existe, en effet, un parti national, pour qui tout ce qui est la vieille Inde est sacré. L'Hindouisme, avec ses divers avatars, remonte à une haute antiquité : il est donc ce qu'il faut croire ou du moins professer de croire.
Cette nouvelle croyance a coïncidé avec le réveil des études sanscrites. Ces études ont provoqué un grand mouvement d'étonnement et d'admiration : admiration des vedas, admiration de la grandeur des Aryens et de l'Inde ancienne; admiration de Max MûUer, l'illustre scholar à qui ont été dues partiellement tant de nobles découvertes. Mais en même temps, par leur grandeur môme, ces études ont rendu inacceptable aux plus éclairés l'Hindouisme courant, avec ses pratiques d'idolâtries locales.
Mais la négation ne suffit pas. L'Hindouisme, dans ces milieux éclairés, s'effondre : par quoi le remplacer? Par le Christianisme? On y a songé. Quelques-uns l'ont conseillé : « La Bible et la morale de Jésus, voilà ce qu'il faudrait étudier. Que comparer à Jésus? Seul, parmi les Hindous, lui serait comparable notre Bâma, Uaja Ràma Chundra, si rien dans son histoire était croyable. La Bible serait mieux. » Ces conseils n'ont pas été entendus; ils no pouvaient pas l'être. L'Inde nouvelle ne pouvait admettre qu'une religion nationale. Alors on a cherche autour de soi. El l'on a abouti à divers
mouvements religieux fort intéressants, mais jusqu'ici sans aucune influence sur la masse.
C'a été d'abord la fondation de diverses sociétés hindoues, le Brahmo-Samaj et l'Arya Samaj , qui constituent plutôt une action morale que religieuse et dont je parlerai à propos de la Réforme sociale. On pourrait presque les définir une tentative de morale sans Dieu précis, un arrêt confortable entre l'Hindouisme et le Christianisme, une acceptation simultanée de Jésus, Mahomet et des divers prophètes hindous. En somme, du point de vue religieux, c'est le néant; cela explique le vide religieux du temps présent.
C'a été ensuite, plus récemment, le mouvement théosophique,
avec Mrs. Annie Besant. C'est une doctrine bien faite pour plaire aux
nationalistes hindous, puisqu'elle repose sur l'admiration sans borne
des vieux livres sacrés et tend à en justifier même tout ce qui
semble ridicule, bas, obscène. C'est une interprétation bienveillante
de certaines pratiques absurdes, que l'on affecte de considérer comme
des symboles, derrière lesquels se cachent des vérités admirables.
Pareille doctrine flatte la vanité hindoue, fière de son antiquité
sublime. Mais, comme la Réforme sociale, le Théosophisme ne
s'adresse qu'à des lettrés, et n'atteint pas la masse. Cette masse,
quelle que soit l'apparence, n'a pas de religion. L'Hindouisme,
de quelque nom qu'on l'appelle, n'est pour elle, quoi qu'on puisse
prétendre, qu'un paganisme grossier et impuissant à l'élever et à la
guider. Une élite, fort limitée en nombre, s'est réfugiée dans des
doctrines métaphysiques, dont l'analyse du Bhagavad Gila^ peut
donner une idée : elles aboutissent au Panthéisme.
Mais le Panthéisme de l'Inde n'est en rien celui qui, au xix' siècle.
I ivait cours dans une partie de l'Europe philosophique. H repose sur
es enseignements du Bhagavad Gita. L'homme doit s'efforcer
1 l'échapper à lui-même, pour arriver à la substance première, à
f 'ùme universelle, à YAtman primitif. Qu'est-ce que VAtnum? C'est
• e principe de vie qui est en l'homme. h'Atman est ce qui anime la
( lature. Dans l'homme, il est le souffle [jwana); dans la nature, il est
1 'air, l'éther. Sebju une autre doctrine, Y Alman, c'est Vhomunculus.
[ui, cheminant ;ï travers les artères, se fixe dans la pupille de l'œil;
y Atmaii de, la nature, c'est le soleil. Enfin, c'est nous-mêmes; c'est
' 3 soi. Quand l'homme a chassé de lui-même la vanité, l'ambition,
' } désir, alors en lui reste VAlman. Ainsi compris, YAtman, c'est
; Ueu, situé aux confins du monde extérieur et de la conscience inté-