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l'iNHE BtllTANNIOUE. 4
rieure. Et ce Dieu, qui est nous-même, qui est l'univers, est celui en lequel nous finirons par nous anéantir, quand, après des milliers de vies, nous aurons conquis le droit de ne plus vivre. C'est le Nirvana; le Nebhan du Birman. Tel est le Panthéisme hindou.
On voit la différence avec le Panthéisme d'Europe. Celui-ci crée son Dieu. L'homme sort de lui-même, il élargit son désir et sa conscience; il anime l'univers et, à un moment donné, confond l'univers et lui-même dans le Dieu qu'il imagine. C'est le Panthéisme, fils de l'effort. Le Panthéisme de l'Inde rentre en Dieu. L'homme sort du sommeil, du rêve, de la méditation; il consent à vivre; il vit mille fois; il gagne des mérites et s'élève ainsi dans la hiérarchie des méritants. Il passe successivement à travers les paradis de halte et de repos et, ayant ainsi lutté, finit par rentrer pour toujours dans la substance première, aboutit au non-être, fin des épreuves, récompense suprême. Il s'absorbe dans l'Univers, dans Dieu. C'est le panthéisme de la lassitude et de l'aspiration au repos éternel.
Telle est cette doctrine de l'Hindouisme. Superstition chez la masse, philosophie métaphysique chez l'élite, elle préparerait, si elle était aveuglément suivie, la masse à subir des dominations et l'élite à s'écarter de l'action. Mais si les philosophes proposent les systèmes, ce sont les peuples qui les rejettent ou les acceptent. Plus d'un peuple s'est écarté ou évadé des enseignements qu'on lui avait soumis, et leur succès à tous, au moins en Asie, se mesure à l'énergie avec laquelle ils se sont délivrés d'une doctrine mortelle à l'action et à la lutte.
Quoi qu'il en soit, l'Hindouisme domine 207 millions des habitants de l'Inde. On peut maintenant se rendre compte de l'influence qu'il va exercer sur leur pensée et leur attitude et, par suite, sur la politique et les méthodes d'administration des conquérants anglais.
L'Islam — il n'est pas question de donner ici un exposé quelconque d'une religion si connue en dehors de l'Inde — y compte 62 millions d'adhérents. Leur nombre, de 1891 à 1901, s'est accru de 9 p. 100. Les raisons de cet accroissement, durant une période où précisément l'Hindouisme a vu diminuer son contingent, sont bien connues. Les régions où domine l'Islam n'ont pas été visitées par la famine. Les Musulmans marient leurs tilles plus tard, autorisent le remariage des veuves, ont une nourriture plus fortifiante, puisque la viande leur est permise, et, pour toutes ces causes, doivent avoir une natalité plus forte que les Hindous. Enfin, tandis] que l'Hindouisme se voit enlever des adhérents par les mission-
naires chétiens, l'Islamisme n'en perd jamais par l'effet de la propagande religieuse et des conversions, et même en gagne tout autour de lui.
Ces 62 millions de Musulmans se rencontrent surtout dans le nord et dans l'est : 25 22o 000 dans l'ancienne province du Bengale (32 p. 100 de la population), surtout dans les districts de l'est; 12 millions au Pendjab (53 p. 100); 2 500 000 dans la Province frontière du nord-ouest (contre seulement 134 000 Hindous);
2 150 000 au Cachmir (70 p. 100); 1 580 000 en Assam (26 p. 100);
3 760 000 à Bombay (18 p. 100), où ils sont presque tous concentrés dans le Sind; 6 730 000 dans les Provinces-Unies (14 p. 100). L'Inde du sud et du sud-ouest a été peu profondément pénétrée par la conquête musulmane : 2 775 000 à Madras et plus d'un million à Haïderabad. Là où leur proportion est le plus forte, c'est dans le Sind, le Pendjab, la Province frontière, grandes routes des invasions mogoles et afghanes, et dans l'est du Bengale, où ils purent opérer des conversions faciles et nombreuses parmi des populations qui n'avaient pas, quand survint la conquête musulmane, été encore hindouisées *.
Une forte proportion des Musulmans d'aujourd'hui sont donc d'origine indigène, et leurs ancêtres, à l'ordinaire, ont été détachés l de leur croyance originale par la force ou l'intérêt plus que par la / conviction. Aussi, leur foi est-elle tiède"-; Musulmans de dénomination, ils sont demeurés Hindous à maint égard. La seule partie lie l'Inde où la foi musulmane soit vive et pure, c'est le nord : plus denses et plus serrés les uns contre les autres, surtout dans les villes, les Musulmans du nord s'ancrent dans leurs croyances. Ils ■iont plus ardents et plus stricts. L'exacte observance de la religion si même un moyen pour eux de parvenir dans le monde, un pro- •rdé d'ascension sociale. Un riche qui entend s'élever dans la société •ommence par faire ses preuves de piété, redouble de pratiques et I austérités, suit les pèlerinages, vise à la sainteté, etc. Dans le isie de l'Inde, plus dispersés, influencés par le voisinage des Hinlous et la persistance des souvenirs et des pratiques de l'Hindouisme, Is on sont venus à combiner les deux religions. Ils reçoivent le '"//a/î comme leurs ancêtres ont reçu le brahmane. Parfois ils ont 'S temples communs : sur l'Indus. près de Sakkar, un grand pèle-
U La collection des Oupanichads (instructions) en comprend notamment une appelée "ih Onpanichnd, destinée à fnciliter la tâche que s'était assignée le grand Akbar : fonder
religion universelh; el, pour cela, cominenccr par convertir les Hindous. -. Voir toutefois ce qui est dit plus liiin de leur fanatisme et de leur loyalisme.
rinage a deux entrées : l'une pour les Musulmans, l'autre pour les Hindous. Plus d'une de leurs institutions sociales garde la trace d'influences réciproques : le Zenana hindou est visiblement inspiré du Harem musulman.
C'est une opinion assez répandue que ces conversions à l'Islamisme, imposées jadis à près d'un cinquième de la population hindoue, ont été et demeurent la cause de grosses difficultés. Elles ont multiplié les attaches des deux religions. Si bien qu'aujourd'hui on ne peut, par exemple, sur le terrain des réformes sociales, rien accomplir sans avoir à négocier à la fois avec chacune d'elles. C'est une perte de temps et de force.
D'un autre point de vue, les Hindous déplorent l'intervention des Anglais, vers le commencement du xviii" siècle, au moment oii les Mogols commençaient à perdre du terrain. Les Sikhs, les Mahrattes, les Gourkhas auraient fini par battre et expulser les Musulmans. H n'en serait resté tout au plus que quelques millions. Et comme le réservoir auquel jadis ils s'alimentaient, l'Asie Centrale, était dès lors dépeuplé, bientôt le petit groupe musulman, isolé, entouré de toutes parts, se serait fondu dans la masse hindoue. En sorte que pratiquement l'on n'aurait bientôt plus eu affaire qu'à une seule religion. Telle est la thèse des Hindous. Les Anglais qui ont assis la difficile sécurité de leur domination sur les divisions de leurs sujets sont, à n'en pas douter, d'un autre avis.
Gomme toutes les religions. Hindouisme et Islam possèdent leurs sectes, leurs rites, leur clergé. En dehors de ce personnel officiel, ils en ont un autre, presque plus intéressant et qui, de temps à autre, donne plus de tablature à l'administration : jongleurs, astrologues, ascètes, Fakirs et Sadhous, Pirs et Ghazis. Tous ou presque tous pourraient être rangés sous le vocable commun de fanatiques, et une forte proportion, d'exploiteurs.
Les jongleurs sont, comme chez nous certaines « utilités » du Moyen Age, personnages à tout faire : médecins, charlatans, proxénètes. L'astrologue vit de la piété et sur la crédulité de sa clientèle. Cette clientèle, il la recrute dans tous les rangs, les plus bas et les plus hauts, de la société. H est directeur de conscience et régulateur de vie. Près d'un des plus célèbres lieux de pèlerinage, on cite un puissant seigneur qui ne se mettrait pas en voyage sans l'avis de son astrologue.
Les ascètes ou sadhous sont légion. Leur empire sur l'opinion est] ahsolu. Il n'est pas de héros, guerrier vainqueur, puissant roi que l'Indien honore à l'égal de l'ascète. Et leur prestige date de loin.
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Alexandre, qui envahit l'Inde quatre siècles avant le Christ, en vit sur sa route. Et, avant le temps d'Alexandre, la littérature sanscrite * était déjà toute pleine d'eux et de leur puissance. Les ascètes d'aujourd'hui jouissent du même privilège qu'en l'âge d'or de la littérature sanscrite. Il en est de plus d'une espèce. Les uns sont d'une admirable piété, des extatiques décents, comparables à une sainte Thérèse, à un saint Philippe de Néri. Les autres sont de purs charlatans. Le front et les cheveux souillés de cendres, le buste nu ou couvert de haillons étranges, un rosaire au cou ou un collier de pierres brillantes ou de mouches dorées, le bras cerclé de bracelets de fer ou de cuivre, une coquille blanche en guise de conque, ils recherchent de préférence des endroits pittoresques, qu'ils transformeront plus tard en lieux de pèlerinage; ou bien ils se tiennent au voisinage des sanctuaires ^célèbres. Ils s'y installent sans autorisation mais sans bruit, très modestement, contre le droit du propriétaire, et le jour où l'on veut les faire déguerpir, invoquent la prescription. Là, chargés de lourdes chaînes, ou couchés sur un lit hérissé de pointes émoussées, ils attendent ou provoquent les aumônes des fidèles. Au besoin, ils jouent au nationaliste. Quand paraît un Européen, ils se dressent, le corps tendu, le regard insolent, vivante statue du patriotisme outragé ^
Ces sadhous se recrutent parmi les exaltés et aussi parmi les vaincus ou les ratés de la vie : la misère et la vanité les exilent du monde. Non pas le goût de la pauvreté. On en a connu, dans les siècles passés, qui se faisaient colporteurs et marchands du Gange au Népal ou au Décan; leur piété leur servait de passeport et leur valait de beaux bénéfices. Actuellement — et c'est ce qui fait pour nous l'intérêt de tous ces détails — si le Census de 1901 ne fait erreur, il y aurait dans l'Inde 5 200 000 sadhous ou gens de môme f
1. Le Mahâbhdrala raconte l'histoire de deux frères, qui, désireux de se soumettre « les trois mondes », la terre, le ciel et les enfers, prirent des v<^temcnts de corde, laissèrent flotter leurs cheveux, se souillèrent de boue de la tète aux pieds et s'enfoncèrent dans la solitude des montagnes pour y endurer les privations de la faim et de la soif. Pendant des années, dressés sur la pointe des pieds, les bras levés au ciel, les paupières grandes ouvertes, ils arrachaient de leur corps des morceaux de chair qu'ils jetaient dans le feu. C'est en vain que les Dieux essayèrent de les faire renoncer à leur austérité; ils durent i la fin leur concéder des pouvoirs et des privilèges. Alors les deux ascètes retournèrent
dans leur patrie et y vécurent en fête. La légende raconte qu'ils avaient tant de pouvoir sur la nature qu'ils forçaient la lune chaque nuit à venir éclairer leur cité!
2. Quelques-uns d'entre eux ont une histoire : on voyait, il y a plusieurs années, à Ki'iiarès, Swami llhaskaranda Saraswati, vieux gentleman, correct, distingué, savant. Itf son vivant, sa réputation de sainteté avait fait bâtir des temples en son honneur. '^l'Ièbre aussi fut un sadhou, d'origine française, appelé (Charles de Itussette; velu d'une l'i-au de léopard hiver comme été, il demeurait près de Simia. lin 18'J9, on vit arriver, 1 II la même qualité, un Américain qui avait été converti lors du Congrès des religions du Chicago.
caractère, viA^ant surtout de mendicité. En évaluant au plus bas à 3 roupies (la roupie vaut actuellement à peu près 1,65) par mois la somme nécessaire à leur entretien, c'est 300 millions de francs qu'ils lèvent sur la charité publique, et que le peuple qui travaille offre à ceux qui se reposent.
Si les Hindous ont leurs sadhous, les Musulmans ont leurs plrs. De même que les temples, les mosquées et les tombes des saints attirent des nuées de mendiants. Sur la tombe d'un saint, l'aumône, si faible soit-elle, est un devoir. On y voit des femmes offrir 10 ou 20 cauris (minime partie d'un centime). Mais aux cauris s'ajoutent \qs pièce, les annas et les roupies. Ainsi la tombe d'un saint dans un village A^aut un trésor. En Afghanistan, dit sir Alfred Lyall, certains paysans ont étranglé un saint, qui vivait parmi eux, pour avoir sa tombe sur leur territoire.
Les Musulmans connaissent encore une A^ariété de l'espèce : les ghazis. Ghazi, le mot ne s'emploie plus guère. Ceux qu'il désignait, on les appelle maintenant des fmiatiques. On tâche parfois de les faire passer pour fous ou pour patriotes. Ils ne sont ni l'un ni l'autre. Ce sont ordinairement des outlaios, des hommes qui ont, pour quelque méfait, perdu droit de cité. Chassés de la famille et de la tribu, traqués par la police, ne sachant où fuir, réduits à mourir, ils espèrent racheter leurs fautes en tuant un roumi, quel qu'il soit, et, cela fait, se précipitent dans la mort.
Sadhous ou pirs, mullahs ou brahmanes, tous, chacun avec ses procédés, sont les agents qui, dans la masse paisible et volontiers indifférente de l'Inde, suscitent la foi religieuse et l'entretiennent et la rendent plus vive et souvent plus combattiA''e. Et comme Hindous et Musulmans sont, sur des centaines de points, en présence et même en contact, il arrive, sous l'influence de ces excitateurs, que le zèle religieux dégénère en rivalités, voire en rixes et en troubles, qui prennent parfois des allures d'émeutes. Le gros grief des Hindous contre les Musulmans c'est qu'ils tuent la vache et la mangent. La matière explosible s'amasse ; survienne une étincelle, la mine éclate. Le moindre prétexte y suffit; un fléau, qui monte les têtes; un incendie dont on s'accuse réciproquement; des épidémies; des morts qu'ont envoyées les esprits, irrités par la présence des infidèles; une fête qu'on célèbre à contre-temps en une période de jeûne et do deuil pour l'autre religion. C'est, par exemple, durant le Moharrum (grand jeûne, notre Ramadan), un mariage hindou. Tout mariage nécessite une procession, de la maison du fiancé à celle de la fiancée : des musiciens, des éléphants, un cortège. En vain les autorités ipré-
voyantes auront prescrit un itinéraire ou supprimé la musique. Les Musulmans, hostiles et batailleurs, sont aux aguets. Ils crient, s'opposent à la sortie, s'arment. Les lathis (bambous ferrés) entrent en jeu. La police intervient, attaque la foule; il y a des morts, des blessés, des arrestations, des condamnations à deux ou trois ans de prison. Et voilà une région empoisonnée pour dix ans par une sorte de guerre civile.
Les scènes de ce genre, on ne les compte plus. Présentement on prétend qu'elles deviennent plus rares. Au lieu de se combattre, les deux confessions seraient en humeur de s'unir en vue d'action politique commune. Hindous et Musulmans (ceux-ci, d'ailleurs, en petit nombre) prennent ensemble part au National Congress; Hindous et Musulmans collaborent aux mêmes journaux '■ ou fondent des revues animées d'un même esprit, et se décernent des louanges mutuelles. Cette union, cette alliance a éveillé de grandes espérances. Voici que, pour la première fois, on voit dans l'Inde se dégager l'idée d'une nation. Quelque chose de grand se prépare.
Nul doute qu'une élite des deux religions ne comprenne l'utilité, même la nécessité de s'entendre et ne soit prête à y travailler. Mais, avant 1870, il y avait aussi des deux côtés du Rhin des âmes éprises de fraternité : chez nous, ^lichelet et Renan, par exemple. Le nombre en était limité ; la guerre l'a réduit encore. Do même dans l'Inde, un long passé se dresse entre Musulmans et Hindous. Tout les sépare : leurs professions, leurs aptitudes, leurs goûts. Le Musulman est, par nature, un guerrier, confiant dans la force et respectueux des pouvoirs établis; l'Hindou est souple, commerçant, lettré, ambitieux de s'élever. Ils ne peuvent longtemps fréquenter les mêmes chemins. Dès l'enfance, même là où ils se rencontrent dans des écoles mixtes, les classes peuvent leur être communes, leurs bancs sont séparés et leur cuisine différente. Une même défiance de l'Européen arrivera-t-elle à supprimer tant de contrastes?
Les Anglais se refusent à croire à une alliance entre des êtres si dissemblables. Il ne m'appartient pas de décider s'ils ont raison. Toutefois la présente tension entre Hindous et Musulmans dans le Jiengale oriental a sa signification. R(Uiucouj> de ceux que j'ai approchés accordent aux Musulmans plus de S3'mpathie et de con-
1. Voir les journaux hindous Nabya Baharal et Baltaratee louer les Musulmans. De leur
(Ole, les Musulmans publient un journal rcdiyé on bengali, le Naba Noor, ou Lumière
• iivelle, dont lo titre seul, amalgame de sanscrit et de persan, est un programme : Naba
inscrit) nouveau, Noor (persanj lumière, et qui se propose de cimenter l'amitié entre
Hindous et Maliométans.
fiance. Ils les sentent plus près d'eux. L'Anglais, homme de sport, aime dans le Musulman l'homme de guerre. Il n'ignore pas qu'en de certaines régions cet homme de guerre brûle de faire le coup de feu contre lui. Mais il estime que c'est là un rêve et que le rêveur est une exception. Le Wahabite entretient au Bengale contre la domination britannique des sentiments d'hostilité. Les tribus sur la frontière afghane achètent au poids de l'or des fusils dont les balles ne sont pas destinées aux Afghans et ont dernièrement été employées contre d'autres. Mais on se flatte, par des raisonnements psychologiques, que ces populations, franches, courageuses, guerrières, sont en même temps loyales. De temps à autre, on enregistre avec joie des documents qui attestent le loyalisme et la fidélité des Musulmans*.
Ce n'est pas à un étranger de prononcer sur une aussi grave question. Je doute même que les Anglo-Indiens le puissent avec quelque certitude. Les 300 000 fusils échelonnés sur la frontière, si l'on croyait pouvoir décider sous quel drapeau ils se rangeront, toute la politique étrangère de l'Inde en serait bouleversée-.
Toutefois, voici une observation qui aurait, si elle est fondée, son importance. Il y a deux sortes de Musulmans : ceux de l'intérieur (des Provinces-Unies, par exemple), déjà quelque peu occidentalisés, plus instruits, plus familiers avec les choses du Gouvernement et de l'administration, plus accessibles aux considérations politiques et économiques et aux spéculations à échéance plus ou moins lointaine ^ et ceux de la frontière, rudes, belliqueux, pillards, vivant au
1. Exemple : une adresse, émanant d'une /lssoc(a/!on/)oi(//fj!(e musulmane qui s'est formée dans les Provinces-Unies, est publiée dans la presse, qui qualifie l'Association de Conijrcs musulman. Là-dessus, un Musulman écrit au journal et proteste. « Congrès, dit-il, n'est pas le mot qui sied; il rappelle le National Comjress, et semble y assimiler notre
, Association. Mais tout en eux est différent : l'objet et la méthode. Le Congrès national, ; c'est l'agitation publique et la défiance du Gouvernement; la caractéristique de notre Association, c'est la crainte de l'agitation publique et la confiance dans le Gouvernement, sincère et complète. Notre point de départ, c'est que notre avenir national est . entièrement lié à l'existence et à la permanence de la domination brilannicjue dans '• l'Inde et qu'en le Gouvernement actuel nous avons le plus sur et le meilleur de nos amis. Seulement nous estimons que nous pouvons, en nous rapprochant de ce gouvernement, à la fois lui faire connaître nos besoins et l'assister dans sa tâche. Vous voyez combien nous différons du National Comjress. Lui, souhaite un gouvernement représentatif et l'accès, parla voie de concours, aux fonctions publiques : deux choses que nous considérons comme nuisibles. » Evidemment, c'est là un document loyal et rassurant.
2. Au milieu de 190G, la Civil and Military Gazette de Labore publiait une lettre signée llindu, dont j'extrais le passage suivant : <■ Le 11 juin dernier, était-il dit, M. FazaI Hussain, avocat à Lahore, écrivait au Paisa Akhbar qu'au cas d'une guerre entre l'Angleterre et la Turquie, 05 p. 100 des .sectateurs du prophète dans l'Inde ne resteraient pas fidèles à leur serment d'allégeance au trône brilanniipie. Personne n'a contesté cette déclaration, ni l'éditeur du journal, ni aucun écrivain ou journaliste musulman ».
3. Môme ceux-là ont gardé un zèle religieux ardent. J'en donnerais celte preuve. Le collège d'Aligahr (Provinces-Unies), célèbre comme centre d'études pour les Musulmans,
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jour le jour, et fanatisés à la fois par leurs prêtres et par le voisinage d'autres gouvernements musulmans. Si à ces deux fractions on applique le même jugement, on risque de commettre la plus dangereuse des confusions.
Or, il est h remarquer que les Anglais qui se défient des Musulmans sont ceux précisément qui vivent sur la frontière, près des innombrables tribus et sous-tribus à cheval sur la montagne, tiraillées entre l'émir d'Afghanistan et le Raj britannique. On s'explique dès lors qu'ils soient, avec ceux de l'intérieur, en désaccord sur le degré de confiance qu'on peut accorder aux fidèles de l'Islam*.
J'inclinerais, malgré tout, à croire que les Anglais auraient des raisons de faire fonds sur l'élément musulman, et d'en faire davantage que sur l'élément hindou. L'Hindou, patient et ambitieux, est susceptible de s'élever — sans que je tire de ce fait aucune conclusion sur ce qu'il serait comme gouvernement — aux conceptions et aux méthodes occidentales. Par là il est, il peut être — en recourant aux procédés légitimes — le rival des Anglais. Le Musulman, au contraire, jusqu'ici répugne à l'étude qui rapproche de l'Occident, aux concours qui qualifient pour les emplois publics. Il redoute l'avancement de l'Hindou; il acceptera et soutiendra toute politique qui le retardera ou l'empêchera. Il se souvient du secours inespéré que lui apporta jadis l'intervention anglaise. Il est traditionnel et déférent. Il doit soutenir le pouvoir qui est.
J'ajoute que les Anglais se gardent bien de ne s'appuyer que sur eux. Sans viser précisément à l'équilibre entre des éléments de force inégale, ils cherchent à tirer parti de leurs rivalités. Leur armée comprend des Musulmans, mais aussi des Sikhs et des
a contre lui toute une fraction de l'opinion musulmane, parce ([ue Dieu n'y occupe pas une place assez prrande. Un prince puissant comme le Nizam est, quoique musulman, suspect à ses corclifrionnaires, parce que son zèle religieux est tiède.
1. Voici un tableau qui a été dressé à mon intention. L'autour, (}ui iiabite cette région, y compan; le loyalisme des Hindous à celui des Musulmans. Des Hindous, dit-il :
1 p. \Q 'èoni activement loyaux; 8 p. 10 sont passivement loyaux; 1 p. 10 sont activement déloyaux.
Des Musulmans :
1 p. 10 sonl passivement loyaux; 8 p. 10 aoui passivement déloyaux; 1 p. 10 sont activement déloyaux.
Inutile d'expli(|uer la valeur des termes activement et passivement. Et il ajoute : « Des Musulmans, quatre cinquièmes sont des Hindous convertis. Ils cumulent les défauts de» deux races. Tous sont fanatiques, tous haïssent l'infidèle; presque tous ignorent la reconnaissance. »
Gourkhas. Ils se sont efforcés de les connaître tous, de les employer tous, de les protéger tous, et de concilier à la fois leur souci de justice et leur intérêt, en ne dédaignant aucune des religions ni des races qui se partagent l'Inde.
Le Bouddhisme, qui ofllcieUement commande en Asie à 500 millions d'hommes , n'a dans l'Inde que 9 500 000 ressortissants. Presque tous sont en Birmanie. Jacquemont disait en 1830 : « Au delà du Sutledje, Bouddha commence à faire concurrence à Brahma, exclusif sur la pente indienne de l'Himalaya » . Depuis lui, pas de changement ou peu : s'il en était, ce serait plutôt au préjudice de Bouddha. Les Bouddhistes indiens se rencontrent dans les régions voisines du Népal, et sont souvent des aborigènes du Népal qui sont venus se fixer en territoire indien. Le Bouddhisme a presque disparu des régions oîi jadis son chef avait, non loin de Bénarès, au vi" siècle avant le Christ, commencé ses prédications.
La doctrine bouddhiste conquit rapidement ce qui constitue aujourd'hui les Provinces-Unies, le Népal, une partie du Bengale, et dut s'étendre assez loin, puisqu'on a, en fouillant, retrouvé des ustensiles d'origine bouddhique jusque dans la Présidence de Bombay. Elle florissait encore au v" siècle après le Christ. Elle était en pleine décadence au v^^ C'est à ce moment qu'elle passa au Tibet, déjà dégénérée. Peut-être a-t-elle pu languir, en quelques parties de l'Inde, jusqu'au xu" siècle. Souple et adaptable, elle se prêta à englober les religions co-existantes, sans les faire disparaître. C'est ainsi qu'en Birmanie elle s'est superposée aux croyances populaires antérieures, qui devaient être ce que sont aujourd'hui celles des Chins, Kachins, etc. Comparable, sinon par les procédés, du moins par les résultats, à l'Hindouisme, elle est morte, non comme on l'a dit, de la persécution dirigée contre elle, car elle fut dédaignée et épargnée, mais d'épuisement, en présence de religions plus vivaces, l'Hindouisme et ses diverses formes, dont les dogmes présentaient un double avantage : avec leurs dieux personnels, avec le monothéisme ésotérique dans le polythéisme, ils convenaient mieux à des populations sensuelles et imaginatives; et, en matière séculière, au lieu de laisser libres l'empire et l'action de la raison individuelle, ils permettaient l'intervention constante du prêtre.
Le Bouddhisme est surtout une morale. Lisez la vie de Cautama : elle n'est qu'un long plaidoyer pour le bien et la vertu. Je prends au hasard : « Il y a quatre actes qui nuisent aux créatures : le meurtre.
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le vol, la tromperie, l'adultère. Il y a quatre fautes que commettent les juges, quand ils jugent mal, par haine, par ignorance, par crainte ou par corruption. Il y a six fautes ruineuses : s'enivrer, vagabonder hors de saison, danser à l'excès, jouer, négliger son devoir, fréquenter mauvaise compagnie. » Puis c'est une dissertation sur les devoirs des pères et des enfants, des maîtres et des esclaves, des maris et des femmes, des écoliers et des professeurs, etc.
De dogme, il y en a peu. Venu après le Brahmanisme (héritier lui-même de la religion Védique et précurseur de l'Hindouisme d'aujourd'hui) il en a gardé plus d'un trait. Mais ii en diffère à maint égard. Le Brahmanisme était une religion nationale, hostile a l'étranger (Alexandre, par exemple, et ses lieutenants durent sévir contre les brahmanes); le Bouddhisme fut cosmopolite. Le Brahmanisme était une philosophie, qui s'inquiétait de l'origine du monde et des choses; le Bouddhisme n'a nul souci d'une cosmogonie. Sa seule préoccupation est le salut. Mais, tandis que le brahmane songe à se sauver et se sauve seul, le bouddhiste songe à sauver les autres. C'est une religion de propagande et de conversions.
Comment se sauve-t-on? En méditant sur la perfection et en prétendant y atteindre. Dieu n'a là dedans aucun rôle. Le Bouddhisme est une religion athée. Elle invite l'homme à méditer sur Bouddha et sur ses perfections, à l'admirer, à l'aimer, à se confondre en lui, à s'élever jusqu'à lui. Là est tout le culte. Ni Dieu ni prêtre. Ni Dieu à adorer, ni prêtre intermédiaire entre Dieu et l'homme. Dieu ne préoccupe pas le bouddhiste, prêtre ou lai. Il pourrait sans inconvénient sombrer dans une interprétation cosmogonique : le prêtre et l'homme ont assez à faire de se préparer à imiter Bouddha. Ils prient, ils savourent la méditation et la prière. Ainsi le Bouddhisme réalise ce paradoxe d'une religion sans Dieu, qui la première donna à l'homme le goût et la jouissance de la dévotion.
A quoi aboutit-elle? Au nebhan, au nirvana. Et qu'est-ce que le nebhan? C'est le terme de cette souffrance qu'est l'existence. « Être guéri, a dit sir George Scott, c'est être délivré des maladies et infirmités. Atteindre au nebhan, c'est être délivré des douleurs de l'existence ' . »
1. «Le Bouddha, dit sir G. Scott, dut passer par trois stades avant d'.irrivor au Nebhan. Le promior fut quand, fils de roi, époux et père, il a, sous io banyan sacré, renoncé à tout et est devenu un Bouddha; le second, quand il a expiré et, pour toujours, a quitté les trente et un sié^^es de l'existence; le troisième sera, dans 2 500 ans, .^000 ans après sa naissance, quand toutes ses reliques éparses par toute la terre se rassembleront miraculeusement d'elles-mêmes à l'endroit où s'élevait le banyan sacré. Alors le
Le nebhan se gagne par des mérites chèrement achetés, au prix d'existences sans cesse renouvelées, dont la durée successive, uniquement consacrée à la vertu, élève l'homme de puissance en puissance, jusqu'au droit de ne vivre plus. Le dernier roi de Birmanie, moine jusqu'à son élévation au trùne, à qui l'on exposait la grandeur et la prééminence des Anglais, disait : « Il n'y a pas de doute que vous avez tous dû être des bouddhistes très vertueux pendant l'une de vos existences antérieures ».
Sublime comme morale, le Bouddhisme est très faible en politique et en économique. Sa faiblesse est double. La méditation qu'il recommande confisque l'homme au profit du couvent, et (je dirai plus loin ce que c'est) les mérites qu'il ordonne d'acquérir s'achètent notamment par l'aumône. En sorte qu'une foule de gens vivent hors du monde et sans rien faire, et que ceux qui ont vécu dans le monde et dans l'action sont sollicités de se dépouiller de leurs biens en faveur d'oeuvres non reproductives. Pareille doctrine est la mort d'un peuple. La vie spirituelle se réfugie presque toute dans le clergé ; et l'énergie, et ses sources, et ses moyens d'action sont taris par tout le pays. Aussi les nations cataloguées bouddhistes, qui ont pu y survivre et grandir, ont — si l'on y regarde de près — renoncé tacitement au Bouddhisme et pratiqué quelque autre religion ou philosophie, qui tolère ou encourage l'action et les procédés qu'elle impose.
Parcourez la Birmanie demeurée bouddhiste. Tout y dénonce l'inertie et la décadence. D'innombrables pagodes, hors de toute proportion avec les besoins spirituels. Ce sont bien moins des lieux de prière que des offrandes individuelles, des mérites qu'un homme prétend acquérir, un pas, un bond plutôt qui le rapproche du nebhan [nirvana). Et ces pagodes, dont des milliers sont en ruines, ne durent pas, n'ont pas à durer plus que la vie du donateur. Pas de pierre, de la brique mal cuite et du plâtre. Pourquoi prétendre à plus? Qu'est-ce que la durée du plus durable des monuments comparée à l'éternité? Et quand l'homme [)ieux aspire au nebhan, comment ambitionnerait-il de se survivre dans des pierres!
Ce n'est pas. au surplus, la pagode qui est la force et le rempart du Bouddhisme; c'est le monastère. Le Bouddhisme vous convie à méditer. Oii? Hors du monde. Dans le monastère. Tout bouddhiste doit y avoir passé. Y rester serait mieux; y séjourner serait bien; le traverser est indispensable. C'est à la fois un cloître où songer
souvnnir de Bouddha disparaîtra entiùremenL du monde cl le parfait Nebhan sera atteint. »
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et une école où apprendre. On y retrouve tout de nos couvents : les salles communes et les cellules. De belles constructions ordinairement en bois, ornées de délicates sculptures rehaussées de dorures, que la piété des fidèles entretient ou renouvelle. Le monastère reçoit et abrite trois classes : le novice, qui peut-être n'a aucun désir d'être moine, mais qui a tenu à passer par le couvent, ce qui lui est comme un brevet d'adolescence; le religieux, qui a déjà vécu au monastère un certain temps et a été admis à faire partie de l'assemblée; enfin le moine ou phongyee, ou grande gloire, qui 3'^ est resté au moins dix années'. Du temps des rois birmans, les phongyees représentaient 3 p. 100 de la population totale de la Birmanie, 8 p. 100 de celle de Mandalay.
Les moines birmans ne peuvent pas être donnés pour des modèles. Ils sont peu instruits et peu travailleurs. L'examen d'entrée est facile à l'excès. Leurs livres sacrés, écrits en pâli, peu d'entre eux les lisent et les comprennent. Les manuscrits sur feuilles de palmier, qui circulent encore, luttant contre l'imprimerie, où, d'un stylet d'agate, l'on grave en creux les caractères qu'on passe ensuite à la cire, ce sont des spécialistes, écrivains de profession, qui viennent les copier dans les couvents, non des moines. Le phongyee ne devrait avoir à lui ni maison, ni lit, ni argent, ni provisions, ni cuisine. Et, de fait, on le voit, le matin, avec ses frères s'en aller, à travers les villes et les villages, en file nombreuse, de porte en porte, graves et décents, tenant le bol des mendiants, et recevant des ménagères la cuillerée de riz traditionnelle. Ils n'ont pas à demander en suppliants ni à se confondre en remerciements. Ni le zèle des fidèles n'en attend; ni la simplicité de cœur du moine n'en offre. Au surplus cette pâtée grossière, prisée jadis, n'est plus à son gré. Le moine est devenu délicat. En 1891-92, lors de la grande famine qui désola la Haute-Birmanie, ce ne furent pas les couvents
1. Ces trois groupes, en fait, se répartissent en cinq catégories : les novices ou postulants; les religieux ou phomjyce; le chef de maison, sayah; le provincial, ou Gcink-Oke qui a juridiction sur plusieurs maisons; enfin le Sadaw, ou chef suprême. Car la religion bouddhi(|U(' est une religion organisée. Si ce livre était consacré à la seule Birmanie, pays houddhisle. il devrait faire une très larges place à cette religion. On ne peut pas en exagérer rinlluence sur la vie nationale. Elle a été démesurée dans le passé; elle demeure encore considérable.
Cette religion comporte donc une hiérarchie. Les phongyees ont à leur télc des chefs. Il peut y en avoir plusieurs. Ils sont appelés Tha-Thana-Baing. Ils ont, en toutes choses concernant la religion, une autorité suprême, ([ui s'étend sur les deux Birmanie et les États shans. Leur nombre autrefois était limité à huit. Mais il peut être, par la mort, réduit temporairement à un seul, (l'est le cas actuellement. L'élection et la reconnaissance par le Gouvernement anglais du Tha-TUana-BaiiKj ont donné lieu, de 18'J5 à 19(14, à nombre de difficultés et d'intritrues.
qui donnèrent au peuple l'exemple de la résignation. On prétend qu'aujourd'hui chaque monastère possède un cuisinier et que les dons quotidiens de riz, que la règle astreint à solliciter et à recevoir, sont réservés aux pauvres et aux hêtes.
Au reste la présence de l'Anglais entame peu à peu les pratiques d'autrefois. C'est à quinze ans que les enfants devraient entrer au monastère et à l'école. Mais quinze ans est précisément l'âge où l'on peut s'employer chez les marchands. En conséquence, on l'avance de quinze ans à douze ans et même plus tôt. On y abrège le séjour. Il y a maintenant d'autres écoles, et de plus tentantes et de plus utiles. Aussi, au lieu de trois ans, y reste-t-on trois ou quatre mois, de la fin de juillet au commencement d'octobre; parfois moins encore : un mois, quinze jours; au besoin, un jour suffirait; mais c'est décidément trop court et jugé peu décent.
Le culte toutefois demeure en apparence florissant. Innombrables sont les pagodes neuves, innombrables les cloches récemment fondues. Les temples, surtout dans les villes, regorgent de fidèles qui apportent des offrandes, des bouquets, des feuilles d'or pour redorer les ornements. Les pèlerinages aussi sont assidûment suivis. Et cependant, on ne peut nier que le respect ne s'en aille et la foi. Dans les assemblées , les foules manquent de réserve ; les attitudes sont trop libres; les \ieu.x/abote7ît, les jeunes flirtent. Tout le monde fume. On rit autant qu'on prie. Un goût venu d'Europe et un bon marché détestable modifient peu à peu les ornements, les pagodes, les toitures. Le fer ondulé a fait son apparition.
Même là où se maintient intacte la foi de jadis, est-ce à Bouddha que vont les adorations? Ce n'est pas probable. L'immense majorité du peuple n'est bouddhiste que de nom. Les cloches sonnent moins pour appeler les fidèles que pour éveiller l'attention de ces esprits (nats) qui veillent sur la pagode et sur l'univers. Car ce sont surtout les nats que l'on révère, les esprits bons ou mauvais de l'eau, de l'air, de la terre, de la forêt, de la maison, etc. Religion basse, grossière, amas de superstitions qui tient le paysan sous le joug du prêtre, autorise des exactions monstrueuses, interdit tout effort et ruine l'esprit d'économie. Presque toute la Birmanie Haute et Basse, tous les États Chans, toutes les tribus Chins, Kachins, Karens, etc., souffrent de ce mal que, pendant longtemps encore, les Anglais demeureront impuissants à combattre.
Du Bouddhisme, il faut rapprocher le Jaïnisme, qui honore Jina le Victorieux. Originaire mais disparu du Bihar, le Jaïnisme a aujourd'hui son centre au Radjpoutana et dans le Goudjerat. Il compte
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1 300 000 adhérents parmi les classes cultivées : dans le nord, les commerçants, dans le sud, les agriculteurs. C'est une religion sœur du Bouddhisme. Comme lui, elle est athée ; comme lui, elle aboutit au nirvana, mais elle constitue une croyance plus ascétique à la fois et plus démocratique, et cela explique qu'elle ait survécu dans l'Inde proprement dite.
Dans l'Inde de l'ouest et du sud elle a laissé des monuments remarquables de sa vitalité : temples et manuscrits. Dans de récentes conférences, qui attestent un réveil de leur foi, les jaïns ont anoncé l'intention de publier les manuscrits et de réparer les temples. Les Jaïns sont gens aisés et intelligents. Si leur foi ranimée veut tirer parti des circonstances, nul doute que l'on n'assiste bientôt à un réveil de cette religion, qui se recommande, comme le Bouddhisme, par autant de morale et moins d'idolâtrie que la plupart des sectes hindoues.
Particulièrement intéressante est la religion sikh. Elle a eu ce mérite rare de fonder, avec des éléments ethniques fort divers, une race distincte et caractérisée. Ce sont les Sikhs. Ils s'appellent les Khalsa, le peuple élu. Leur religion fut au début une simple branche de l'Hindouisme. On a pu croire qu'elle avait été influencée par l'Islam et on va voir quelques traits qui pourraient y avoir été empruntés. Mais c'est une conclusion inexacte. Le Koran ne lui a rien fourni. Seulement, vivant au voisinage des Musulmans du nord, les Sikhs en ont imité, en les modifiant profondément, les mœurs et le caractère. C'est d'eux qu'ils ont pris leur audace et leur entraînement. De là, peut-être, cette légende de l'action du Koran sur leur religion.
Le Credo sikh peut se résumer comme suit : Dieu est un; c'est lui qu'il faut honorer et prier, non des idoles. L'âme est immortelle; elle lutte, à travers des existences multiples, pour s'élever jusqu'à Dieu. Elle y arrive, à force de pureté. Par hi ])ureté du cœur, elle combat l'envie; par la pureté de la langue, le mensonge; par la pureté des yeux, la concupiscence ; par la pureté des oreilles, le s( .mdale. Tieaux dogmes, dont l'efficacité d'avance est ruinée, parce (|uc les mêmes hommes qui ont formulé cette morale si noble croient à la fatalité.
Ce qui les a séparés de l'Hindouisme, ce sont d'abord quelques prescriptions rituelles. Le Sikh u'uso pas du barbier et ne se laisse couper ni la barbe, ni les cheveux. Le Sikii ne fume pas. Puis c'a été un ensemble de règles sociales : par cxempli^ l'attitude envers
les femmes. Leur religion défend d'exposer ou de tuer les filles (ils n'ont pas obéi à cette prescription), de séquestrer les femmes et de brûler les veuves. Elle ne reconnaît pas la caste; elle interdit l'usage du yïn; elle ne recommande pas les pèlerinages ni les bains aux rivières sacrées. Enfin, elle permet l'usage de la viande; les Hindous végétariens sont demeurés débiles et sont devenus la proie de tous les conquérants ; les Sikhs y ont gagné la vigueur physique et l'énergie de résister aux Musulmans.
A la différence des autres religions, dont presque tous les livres sacrés sont ou apocryphes ou simplement transmis par la tradition, la religion sikh possède des livres sacrés authentiques. On les appelle Adi Granth. Il en est deux séries rédigées en divers idiomes, écrits en caractères difficilement déchiffrables, comme si, supposition inadmissible, leurs auteurs avaient voulu s'en réserver la connaissance. Publiés une première fois en 1877, ils sont actuellement en train d'être traduits en anglais.
On dit que les Sikhs diminuent; cela n'est pas impossible. Comparés aux résultats du Census de 1891, ceux de 1901 n'autoriseraient pas ces craintes. Mais, en 1891, les énumérateurs ne les avaient souvent pas distingués des Hindous. En 1901, on a paré à cette confusion. Et les chiffres, bien que plus forts que ceux de 189 L permettent de craindre une diminution. Les raisons en seraient que les fidèles se lasseraient de ces livres sacrés dont ils ne comprennent pas \ii langue, et que les initiations sont de plus en plus rares. Car on ne naît pas Sikh; on le devient. Il y faut un baptême, une cérémonie très simple où l'eau et l'acier, le pain et le miel jouent leur rôle. Ce baptême, on ne le recherche plus. Peut-être parce qu'il n'est plus intéressant d'être Sikh. Jadis, le Sikh faisait la guerre, rossait les Hindous, chassait les Musulmans, gagnait des batailles. Aujourd'hui il est sujet anglais et contraint d'être pacifique. On voit au régiment des recrues sikhs rasées. C'est la fin de tout. Beaucoup sont retournés à l'Hindouisme. Il y reste bien quelques personnages de marque, ^ comme le chef vénéré de Nabha. Pourront-ils remonter le courant? Peut-on retenir les Sikhs ou en attirer de nouveaux? On y tâche. On se préoccupe d'enseigner mieux leur religion, et de favoriser les Sikhs, civils et militaires, par plus d'emplois offerts. Il est difficile de croire à l'efficacité de ces procédés; ce n'est pas la première fois qu'on y recourt sans succès.
y II n'y a qu'un mot à dire des Parsis, héritiers des disciples de Zoroastre, et adorateurs du feu. Ils sont moins de 100 000 et le monde
entier les connaît. Pendant un temps Bombay et tout l'ouest de l'Inde leur ont appartenu : le commerce, les banques, les fonctions électives étaient entre leurs mains. Ils y ont gagné la réputation et des fortunes. Leur richesse, ils se la sont fait pardonner par d'immenses libéralités. La philanthropie, dans la présidence de Bombay, et l'éducation doivent tout aux Parsis. Travailleurs ardents, ouverts à toutes les idées, instruits, à mi-chemin entre les Européens et les indigènes, ils ont réussi auprès des Anglais par leur esprit d'entreprise et leur générosité. Leurs fêtes sont recherchées : on y soulève un coin du voile qui nous cache la vie indigène, et l'on y voit les plus belles créatures et les plus magnifiquement parées. Aujourd'hui, le Parsi a, sur le terrain des affaires, plus d'un rival; des étrangers : Anglais, Grecs, Allemands, Suisses; et des Indiens : Hindous surtout et Musulmans. Sur celui de la culture intellectuelle, encore qu'ils s'honorent d'hommes comme Malabari, l'écrivain et réformateur social, ils sont déjà rejoints ou distancés. En politique ou en administration, ils occupent une place considérable. Mais les deux grandes religions leur dénient le droit de parler en leur nom. Les réformes auxquelles ils prétendaient s'atteler ne pourront réussir qu'avec le concours d'Hindous et de Musulmans. C'est avec émotion qu'on voit de toutes parts se dresser des obstacles devant cette race si douée et si séduisante, véritablement indomptable. Qu'adviendra-t-il d'eux?
Eux-mêmes, comme à plaisir, redoublent leurs difficultés! Ils auraient eu quelques chances d'atjÉÊfH à eux une élite, des esprits curieux ou nobles, et d'accroître leur faible contingent. Leurs autorités se sont prononcées en sens contraire. On naît Parsi ; on no le devient pas. Pareille doctrine, c'est le suicide d'une religion.
Si les choses vont de ce train, avec les progrès de l'éducation chez les Hindous, et leur prospérité croissante, les Parsis pourraient n'être plus, dans un demi-siècle ou un siècle, qu'une quantité négligeable. Seules, attireront l'attention sur eux leur histoire glorieuse et ces énigmatiques Tours du Silence.
A Bombay, dans le plus beau site de la ville, sur Malabar Ilill, dominant les deux versants, on voit, d'un noble bois de palmiers, parmi de frais jardins, surgir des tours rondes, nues, mystérieuses. A de certaines heures, s'en élèvent des chants infiniment tristes. Et, à ce même moment, de toutes parts, accourent des oiseaux qui s'approchent, se posent et, cachés dans les palmiers, semblent attendre. Ils attendent effectivement. Tristes et muets, ils suivent, à mesure qu'elle se déroule, la cérémonie funéraire. Et, comme
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à un signe, tous prennent leur a^oI. Ce sont les vautours; ce sont les fossoyeurs de ce culte. Après les prières et les chants, les corps ont été exposés. Le sang coule et s'en va par de longs conduits jusqu'à la mer; la chair, ce sont ces oiseaux qui vont s'en nourrir. Puis ils s'envoleront pour s'éparpiller parmi les arbres voisins, sombres gardiens de la mort.
Que ces tours désolées, avec ce sinistre appareil, aient pu subsister jusqu'ici, après que la vie les a, de toutes parts, rejointes et entourées, c'est un bel exemple de libéralisme que donnent les Anglais. Jadis, aux débuts de Bombay, Malabar Hill était la campagne déserte. Aujourd'hui, il est à quelques pas de toutes les élégances de cette capitale de l'Inde Occidentale. Une agitation a commencé dans la presse. On propose de détruire ces tours, et d'élever ailleurs des fours crématoires. Les Parsis s'indignent. L'administration anglaise résiste. Combien de temps luttera-t-elle?
Enfin, voici un élément nouveau dans l'Inde : les Chrétiens. Nouveau, car la prédication ne date pas d'un siècle. Faut-il dire aussi considérable? Jusqu'ici, c'est douteux. Les Chrétiens sont environ 3 millions, dont 2 660000 sont nés dans l'Inde. Ils se divisent en 970 000 protestants et en 1 100 000 catholiques, auxquels il faut joindre 570 000 Syriens. Sous d'autres formes, la statistique enregistre descatholiques romains purs (deux cinquièmes du total) ; des catholiques romains syriens, qui reconnaissent le pape, mais disent les prières et les offices en syriaque, non en latin (un huitième); des anglicans (un neuvième); des jacobites syriens (un onzième); des baptisles (un douzième). Puis viennent des luthériens (6 p. 100), des méthodistes (2 et demi p. 100), des presbytériens (1 et demi p. 100). Deux millions de ces Chrétiens, surtout les catholiques, sont dans la province de Madras et dans les États indigènes du Malabar. Le gros des Syriens est dans les États de Travancore et de Cochin. A Travancore, . 25 p. 100 de la population est chrétienne. C'est à Madras et dans le sud qu'évidemment a commencé la propagande. De 1891 à 1901, elle a gagné 640000 adhérents, dont 380 000 protestants.
La propagande chrétienne dans l'Inde est ce qu'elle a été jadis dans la Rome impériale et récemment en Chine : elle remporte ses succès principalement dans le bas peuple et le moins instruit. Ses adhérents sont surtout des Hindous et des Animistes; peu de Musulmans. Dès qu'un Hindou a passé par l'école, il devient réfractaire à la conversion. VA naturellement aussi le malheur l'y rend plus accessible : ce sont la famine, la misère et la mort prochaine qui valent
peut-être aux missionnaires leurs plus nombreuses recrues. Les malheureux ont beaucoup à gagner à se convertir et peu à perdre. Pour les basses classes de l'Inde, le Christianisme est une force et un instrument de fortune. Le misérable d'hier est élevé mieux que ne le serait un fils de brahmane. Il vit au voisinage et parfois dans l'intimité des missionnaires, c'est-à-dire de quelques-uns des conquérants. Et son exemple et son succès déterminent d'autres conversions. N'était la caste, — on a dit aussi de la polygamie qu'elle était un obstacle, c'est présentement inexact, — ces conversions seraient bien plus nombreuses. Vraisemblablement, elles seraient innombrables, si la Propagande avait recommandé au missionnaire le procédé employé au Décan par le Père Beschi, l'intermédiaire de brahmanes, ce qui évitait aux convertis de perdre leur caste.
Car tant qu'ils sont une minorité, là est le danger. Dans une société où le mariage est l'unique aboutissement, que peut espérer, par exemple, une femme convertie au Christianisme? Les Européens ne l'épouseront point, parce qu'elle est indigène; les Hindous, parce qu'elle a perdu sa caste; et ceux qui voudraient d'elle, et qui ordinairement seront de condition inférieure à la sienne, elle n'en voudra pas, parce qu'elle se souvient de la caste d'oii elle est sortie. Et pour les hommes? L'école des missionnaires sans doute leur a valu dapprendre et de savoir. Et c'est beaucoup. A Madras, les Chrétiens ne représentent que 2,7 p. 100 de la population totale. Mais, sur la fraction de cette population qui suit l'école, 6,1 p. 100, parmi les hommes, sont des leurs et, parmi les femmes, 26,5 p. 100. Et sans doute aussi la conversion, avec l'appui des missionnaires protestants ou catholiques, leur apporte des chances de s'élever. Mais presque tous seront non pas plus riches, seulement moins misérables. Plus d'aisance entraîne plus de besoins et plus d'ostentation. Ils dépensent; ils boivent. Car leur religion nouvelle ne leur défend ni le vin ni l'alcool. Toute leur mentalité, toute leur civilisation est changée. Ils ont échappé aux règles de leur religion première, qui était stricte, sans se soumettre à toutes les règles de la nouvelle. Ils voient d'ailleurs qu'à maint égard elle n'est qu'apparences, que principes inappliqués et qu'elle ne régit pas notre vie. Les seuls parmi
s éducateurs venus do si loin qui leur apportent, du point de vue temporel, un bien incontestable, ce sont les missionnaires américains, les Baptistes, pour qui la religion est l'occasion et le véhicule lie beaucoup d'affaires. Les convertis apprennent d'eux à être indé- [M'nrlants, à vouloir, à agir. Ce n'est peut-être pas le but de l'ensei- ^rnoment qu'ils reçoivent; c'est le résultat. Et les Anglais se deman-
dent, avec quelque ennui, si c'est pour préparer cette progressive (et parfois gênante) émancipation qu'ils ont accueilli tant de missionnaires de tous pays.
Parmi ces missionnaires, les Padri, comme on les appelle, il est agréable à des Français de penser qu'il n'en est pas qui excitent, plus que les nôtres, l'étonnement et l'admiration des Anglais. Pas pour la religion qu'ils enseignent. Là-dessus ils ont leur siège fait. Le Catholicisme leur paraît fort inférieur au Protestantisme comme formation de l'individu et source d'énergie. Mais à cause de la vie qu'ils mènent et des privations qu'ils acceptent. Quand ils ouvrent le budget et voient les lucratives situations des membres de la Société pour la jjvopagation de f Evangile (S. P. G.) ou des Baptistes américains*, le confort dans lequel ils vivent, 400 ou 500 livres sterling de traitement, 10 livres sterling de plus par tête d'enfant, une maison confortable, des chevaux, une voiture, etc., et qu'ils comparent cela aux 30 roupies par mois allouées à chacun des nôtres^, à leur maigre pitance, à leurs demeures misérables, ils regrettent qu'une telle endurance ne soit pas le lot d'hommes de leur race et accordent à nos compatriotes estime et sympathie.
D'ailleurs ils recourent à leur collaboration, toutes les fois qu'il en est besoin. L'esprit de secte ne les a pas envahis : ils subventionnent leurs écoles {grants in aid), ils les nomment chapelains de l'armée, curés d'une ville, etc., avec des traitements décents. Et des deux parties, à l'ordinaire, chacune se loue de l'autre.
En terminant cette excursion à travers les religions actuelles de l'Inde, je voudrais en dégager la conclusion.
Ces religions, on l'a vu, présentent d'extrêmes différences. L'Islam et l'Hindouisme sont, autant que des religions, des organisations sociales. En tant que religions, elles réclament de leurs adhérents surtout des pratiques extérieures. Au contraire, le Bouddhisme (u peu comme le Christianisme) est avant tout un code de morale. C'est une religion sans Dieu, mais elle ne peut être pratiquée sans aboutir à la perfection intérieure de l'être.
1. Il y a encore aux Indes bien d'autres missions protestantes : la Mission de Bâle, la Church missionary Society, la London Baplist Mission, etc., (jui font à la fois œuvre d'éducation cl d'évangélisation. Pour la seule éducation, elles dépensent des sommes vraiment considérables et le f^ouvernomcnt les subventionne.
2. Je parle des seuls missionnaires français. Les jésuites (italiens et allemands) sont dans une tout autre condition. Ceux d'Agra, de Lucknow, par exemple, venus au temps des Empereurs mogols, il y a trois ou (|uatro cents ans, avec dos architectes qui sont peut-être les auteurs de tant de monuments curieux ou môme remarquables, ont des rentes, des terres, des fondations, qui font d'eux des seigneurs d'importance.
D'autre part, l'Hindouisme, et, presque autant que lui, mais pour des causes qui ne sont pas toutes les mêmes, le Bouddhisme sont des religions anémiantes. Le Bouddhiste se ruine à bâtir des pagodes en vue d'acquérir des mérites. Il admire la sagesse du maître et croit plus facile de parvenir à l'imiter en vivant pauvre. Tel riche, une fois fortune faite, se dépouille et se fait ermite. Le régime végétarien, sous un ciel débilitant, l'ascétisme et la pauvreté qu'il entraîne, et, d'autre part, les prodigalités imposées par ces religions, à l'occasion de certaines fêtes (fête des morts, funérailles, mariages, etc.), contribuent à rendre l'homme inhabile, inactif, imprévoyant.
On pourrait croire que, sachant cela, le Gouvernement britannique aurait, dans l'Inde, une politique religieuse : il en a une, si la tolérance et la neutralité, outre qu'elles sont une philosophie, sont une politique. Il s'abstient. L'école publique est neutre; elle doit l'être; Hindous, Musulmans, Chrétiens pourraient s'y rencontrer sans crainte : nulle parole, nulle pratique ne les choquerait. Il laisse à chaque confession le soin de se perpétuer et de se défendre par l'enseignement religieux et la propagande individuelle. Il s'étonne, et peut-être même s'attriste, qu'elles n'usent pas de cette faculté». Pour lui, il s'est imposé ce devoir : respecter ce qui existe, et le combine avec cette maxime : Quieta non movere. La religion a sur les esprits une emprise qui l'effraie. Il se tient sur une réserve prudente. Mais il la favoriserait plutôt ^
Il n'y gagne pas toutefois la reconnaissance des fidèles. Car il est neutre et impartial de façon si décidée qu'il en arrive à respecter même la liberté de mal faire et permet « à des personnes à caractère hargneux de susciter des difficultés entre elles et les sectateurs de confessions rivales ». En sorte, dit un fonctionnaire expérimenté, que 'i notre politique n'est pas appréciée. La partie la moins noble des intéressés estime que ses motifs sont d'entretenir les sentiments d'intolérance réciproque entre Hindous et Musulmans, et de leur rendre ainsi sensible à tous deux la nécessité de notre impartiale domination ».
Cette impartialité a été jusqu'à interdire un temps aux mission-
1. En 1905, un discours de lord Ampthill, gouverneur de Madras, à Rajahmundry, devant le Godavari Hindu Relùjious Samajuin. Discours qui a, toutefois, été en partie désavoué, par ce motif (jue l'enseifçncment religieux ne saurait être donné dans l'école.
2. Voyez plus loin Livre 11, chapitre m. Classes agricoles et Réijunc foncier, le Land aliénation ad de 1900 au Pendjali. Les obsla(;les apportés par la loi à l'aliénation permanente de la terre sont levés dès qu'il s'agit d'une aliénation (donation entre vifs) au bénéfice de la religion ou dans une intention charitable.
naires chrétiens l'entrée de l'Inde. Pendant une très longue période et jusqu'en 1813, on n'avait aucune tendresse pour les missionnaires, l'évangélisation et l'éducation des masses. Le premier lord Minto, ayant expulsé huit missionnaires, était considéré comme une sorte à' Antéchrist. Encore en 1835, Macaulay écrivait : « Nous nous gardons et j'espère que nous nous garderons toujours de donner aucune espèce d'encouragement public à ceux dont c'est la tâche de convertir les indigènes au Christianisme ».
Aujourd'hui, sous des influences irrésistibles, il a fallu renoncer à cette absolue indifférence. Les diverses confessions européennes ont obtenu l'entrée du pays et un certain appui de l'Administration. Mais l'attitude du Gouvernement anglo-indien est si prudente et en même temps si franche, que les deux grandes confessions, les Musulmans, et même, à leurs heures de sincérité, les Hindous, proclament sa juste impartialité, et ne se sentent pas, en Inde britannique, autrement gênés dans leurs croyances et dans leur pratique qu'ils ne le sont sous des princes de leur foi.
NOTES
Note A (de la page 41) : Le Bhagavad Gita.
Le Bhagavad Gita ou « Chant de l'adorable » est la Bible, le Coran des Hindous. Il aurait été révélé il y a deux mille ou trois mille ans. L'auteur fut un Brahmane qui, pour donner plus d'autorité à ses idées, les a lancées sous le couvert de Dieu et les a intercalées dans le Mahâbhârata. C'est un poème de 700 et quelques stances réparties en 18 chants. Il a eu d'innombrables commentateurs. Chacun y a trouvé une substance et un sens différents. I) est toujours lu, médité, interprété. Il provoque même actuellement un redoublement de foi, avec des tentatives d'en faire sortir de nouvelles interprétations.
Le Bhagavad Gita étant intercalé dans le Mahâbhârata (mot qui signifie la grande [guerre des] Bharutas) est nécessairement lié à une action militaire. C'est un « sermon sur le champ de bataille ». Les Kurus et les Pandus ont résolu de se faire la guerre. La fleur de la chevalerie Kchatriya est rassemblée. Arjuna, le chef d'une des armées, s'est placé entre les deux camps et observe. Et le voici qui crie : « Me faut-il donc engager un combat qui n'amènera des deux côtés que malheurs et lamentations? >> Arjuna n'avait jamais songé aux conséquences de la guerre. Combattre l'ennemi est un devoir : la hideur de ce devoir lui fait peur. Ce qu'il avait jusqu'ici envisagé comme devoir lui apparaît aujourd'hui comme crime.
A ce moment Sri-Krichna intervient. Krichna est une des incarnations de Vichnou.
Vichnou, à chacun de ses avatars (avatara signifie descente), sort de son sommeil mystique, et, par cela seul, donne naissance à la création. ■< Chaque fois que la religion périclite et que l'impiété triomphe, je m'émets moi-même. Pour la défense des bons et la répression des méchants, pour l'affermissement du droit, je deviens manifeste d'âge en âge. • Cette doctrine concilie à la fois le monothéisme, doctrine souhaitée par l'élément raisonnant, et, f^ràce aux incarnations, le polythéisme, qui satisfait le peuple.
Ici Krichna représente cet esprit divin, cette conscience morale qui veille en nous et sur nous et tâche de nous sauver en dépit de nous-mêmes. A cette exclamation d'Arjuna, il ne répond pas directement. Au lieu de lui prescrire son devoir, il l'amène à lui poser des questions successives : Qui suis-je? Que dois-je faire? Que puis-je espérer?
La première question détermine une longue discussion sur le Ego et le Non-Ego, le moi et le non-moi; sur une théorie de la connaissance, sur le monde matériel et le monde
spirituel et, s'ils sont distincts l'un de l'autre, enfin sur ce que peut la connaissance et jusqu'où elle est en état de conduire l'homme. « Qui suis-je? » demande Arjuna. « Tu es, répond Krichna, l'éternel et le Suprême Esprit lui-même. Il n'est pas né, il ne meurt pas; ayant une fois été, il ne cesse pas d'être; incréé, éternel, impérissable, il n'est pas détruit par la destruction du corps. L'Univers et l'Esprit Suprême ne font qu'un et sont identiques; l'homme, l'âme individuelle, est identique avec l'âme suprême. »
Maintenant qu'il sait ce qu'il est, Arjuna continue : « Que dois-je l'aire ? « — « Tu dois agir. »
Ici, visiblement, l'auteur prétend combiner des doctrines jusqu'alors opposées. Il n'y a pas qu'une voie qui conduise à la vérité. Toutes les voies sont bonnes. « Si vous ne pouvez croire, dit un récent commentateur, qu'un Dieu unique a pu tout créer, alors croyez à plusieurs dieux, mais ces dieux ne seront toujours que la représentation d'un Dieu unique. « Vous pouvez croire à la dévotion par pensée {bucldhi yoga); mais vous pouvez croire aussi à la dévotion par action {karma yoga). Et la doctrine du Yoga ellemême peut se concilier avec celle de la foi (Bhakli) en Krichna et d'une aveugle dévotion aux devoirs de la caste (dharma). En effet, Krichna a établi les devoirs des castes d'après les actions et les mérites et non d'après la naissance. Et des paroles de Krichna, les commentateurs ont déduit d'autres conciliations encore.
« Agis donc, dit-il. Mais sache qu'au sacrifice par l'objet, au sacrifice matériel, est supérieur le sacrifice par la connaissance, le sacrifice spirituel. Tout un monde d'action est enfermé dans la connaissance spirituelle. Tâche donc de savoir, à force d'humilité, d'interrogation ou de service : le sage qui voit la vérité te communiquera cette connaissance.
« Tout de suite après l'action, vient le repos. Mais non pas le repos d'indolence; le repos de méditation. De qui médite le type parfait est le Muni, le reclus, qui, loin des hommes, renonce aux biens du monde, à l'espoir même, et qui tient son esprit en bride jusqu'à ce que sa pensée s'arrête, en attendant l'heure bienheureuse où il sera absorbé dans l'infini Brahma. La véritable connaissance spirituelle te conduira ii voir tout l'univers en toimême et finalement dans Tàme suprême, laquelle pénètre tout l'univers.
« Donc il y a identité entre toi et l'univers. Dès lors, faire ton devoir envers l'univers revient à ceci : le faire envers toi. Ton devoir, d'ailleurs, tu le connais. Tu en as la notion tout le long de ta vie, en toute occasion. Fais-le donc; agis. Tu es de caste guerrière, ton devoir de caste est de combattre. L'inaction, outre qu'elle est impossible, est immorale. »
« Mais, dit Arjuna, quand j'aurai agi, que dois-je espérer? » Krichna répond : « Celui qui a acquis la véritable connaissance et qui maîtrise ses désirs et fait son devoir, celui-là atteindra à la paix éternelle, au calme éternel, à l'état paisible de l'esprit. L'homme qui, rejetant tout désir, vit libre d'attachements, libre d'égoïsmc, libre du sentiment de ce qui est ou n'est pas sien, celui-là obtient la tranquillité. C'est là l'état brahmanique; qui y atteint, n'est jamais déçu; et qui s'y trouve à son dernier moment, atteint l'état bienheureux.
« Aussi fais ton devoir, sans t'inquiéter des conséquences. Toute action est bonne en soi. 11 n'y a de bon ou de mauvais que le motif qui l'inspire. Quand il n'y a pas de motif (causa) l'action est bonne : elle est le devoir. Pourvu qu'elle soit faite sans désir (sanga), sans espoir de récompense (phala, fruit).
« Alors sont vaincus l'ignorance et le désir. Qui peut troubler l'esprit? Rien. C'est le suprême bien : à la fois sanction et récompense.
« Mais il y a, si tu n'y parviens pas, sanction et châtiment. Ce châtiment apparaît sous forme d'éternelles illusions, uue série continue de naissances et de renaissances, douleurs, souffrances, illusions de plaisirs et de peines.
« L'homme est la créature de ses pensées, actions et désirs. »
La conclusion est que le suprême bien est l'absorption en Brahma. C'est du reste, au nom près du Dieu, la conclusion du Bouddhisme comme du Brahmanisme. Les Bouddhistes birmans disent Ncbhan; les Hindous, Nirvana, ce qui signifie soiilllc éteint comme une lampe épuisée. Un texte hindou, le Brihadarani/aka, dit : « Quand nous entrons dans l'esprit divin, il en est de nous comme d'un morceau de sel qu'on jette dans la mer; ils se dissout dans l'eau ((l'où il a été extrait) et il n'est plus possible de l'en séparer. »
Note B (de la page 41) : Les Pèlerinages.
Les pèlerinages ne sont, pas plus que dans la religion calholi(|ue, d'obligation; mais, comme dans l'Islam, ils procurent à la fois une satisfaction intime et des droits à une ascension dans l'estime d'autrui. Il existe des pèlerinages locaux, connus et fréquentés
seulement des habitants d'un district, d'un village, et des pèlerinages régionaux et nationaux. Nationaux comme Bénarès, régionaux comme Pouri, Hurdwar, Trichinopoli, Chandod (dans leGoudjerat, sur la Nerbudda), Nasik et Bandharpour (en pays mahratte, sur la Bhima).
Ce sont ordinairement les fleuves qui attirent les fidèles. Leur eau lave les péchés de toute une vie. Plusieurs d'entre eux sont sacrés à un point quelconque de leur course : le Gange, la Djoumna, le Krichna, le Godavery, le Gaveri, etc. Il n'est guère d'Hindou qui n'ait, en sa vie, accompli un ou plusieurs pèlerinages.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit de Bénarès (Voir p. 21).
Hurd\var, sur le Haut-Gange, est célèbre, parce que sur l'un des rocs qui bordent le fleuve est imprimé le pied de Vichnou. Les fidèles se ruent à qui foulera le premier cette marque sacrée. Il y a cent ans, 400 personnes furent écrasées dans cet assaut. Le Gouvernement s'est alors décidé à construire de magnifiques escaliers qui conduisent au fleuve. Les fidèles, innombrables, s'y baignent, se lavent, boivent. L'eau du Gange renferme le bacille du choléra, et le choléra est endémique dans ces parages. On a, en resserrant le cours du fleuve, accéléré le cours de l'eau qui se renouvelle et en devient plus propre, sinon moins dangereuse.
A Pouri, l'on adore le célèbre Jaggernauth. Ce Jaggernauth a des ennemis; non seulement les Européens, qui n'ont peut-être pas tous le droit de mépriser les idoles, mais des indigènes mêmes, comme ces Kumbhupatias, une secte d'Orissa et des Provinces Centrales, qui, ennemis de l'idolâtrie, tentèrent, il y a vingt ans, de brîiler l'idole, espérant par là guérir les Hindous du culte d'une idole (jui n'aurait pu se défendre elle-même, ils échouèrent et le culte dure, plus fervent que jamais. C'est tout un monde de mendiants, de lépreux, de fanatiques. La population tout entière est menée par les prêtres et les fakirs. Son attitude est froide et hostile. 11 vient chaque année à Pouri des centaines de milliers de pèlerins. On en estime le nombre à 15 000 par mois, sans compter les gens du pays. Et il y a tels jours oii l'affluence peut être évaluée à 100 000. Des agents spéciaux (pandas), envoyés par des prêtres, des hôteliers ou des guides, vont les recruter, notamment dans te sud et le centre de l'Inde. Quand arrive un vaisseau ou un convoi de pèlerins, cliacun sait de qui se réclamer. Les guides et les hôteliers, eux, ont leurs registres admirablement tenus. Us considèrent les pèlerins comme un bien, et vont au besoin les relancer. <i Vous êtes à moi, à votre dernier voyage vous avez été mon hôte; votre père était mon client; celui de mon père. » Je n'ai constaté cette pratique qu'à Pouri. L'art et la religion y sont également grossiers.
Nasik est le pèlerinage des hautes classes, et Bandharpur, du peuple. Il y vient chaque année 100 à 200 000 personnes. On y adore un Dieu déterminé : Vithoba; c'est une dévotion à un Dieu personnel, ce que Monier Williams appelle la seule vraie religion du peuple indien : le Vaichnavisme.
Ces pèlerinages ne sont pas sans donner do la tablature au Gouvernement. Nous pouvons en avoir une idée en Algérie par celui de la .Mecque. A Hurdwar, par exemple, il existe une grande fête (fair, foire) qui n'a lieu, à la fin de mars, au début d'avril, qu'une fois tous les douze ans. C'est le Kiimoh Mêla. Tout un peuple vient s'y baigner : 200 à 2.50 000 pèlerins, et même une fois 400 000. Ils proviennent de toute l'Inde. La venue en une si petite localité d'une telle foule entraîne de grosses complications et même difficultés. Il faut organiser les transports par chemins de fer, prendre les mesures d'hygiène indispensables contre la peste, le choléra, etc. (les sadhous, sorte de fanatiques qui accompagnent ou dirigent ces foules, sont d'une saleté repoussante), enfin assurer l'ordre public (rivalités de sectes à contenir, questions de procédure à régler, éléments turbulents à discipliner), etc. C'est pour les autorités locales une heure critique et désagréable.