Voir la note A, p
3. Qu'une dispute s'élève, la caste se divise en deux; à la tète de chaque parti est un chef influent; désormais entre eux plus de rapports, plus de mariages; si, à bref délai, quelque grand intérêt commun ne les réunit, ce vont être deux castes séparées et chacune adoptera, pour se distinguer de l'autre, (juelque particularité, base de castes nouvelles.
Exemple de ces scissions : dans l'État de Mysore existent les Ganiga, connus sous le nom collectif de Jotipana ou Jotinagara, tribu (|ui donne la lumière, parce qu'ils sont presseurs d'huile ou marchands d'huile. Or ils se distinguent en : Hegganuja : ceux qui attèlent 2 bœufs au moulin; Wontiycllu Ganiga : ceux qui n'usent que d'un bœuf au moulin; Kiraganiga: ceux qui font de l'huile dans des moulins de bois, etc.
LA SOCIETE INDIGENE 81
exemple ^ Et il y a nombre de tribus qui ne sont encore ni des castes ni en passe de le devenir : Bhils, Gonds, Kolis, etc.
Quand, d'après les renseignements que fournit le Census, on recherche comment se sont formées la plupart des castes, on leur trouve sept origines : castes formées par une tribu; par un métier; par une secte religieuse; par croisement; par migration (une partie qui se détache d'un bloc, avec peu de femmes); par changements de coutumes. A quoi il faut joindre les castes du type national, comme les Mahrattes, les Ahoms d'Assam ou les Khas du Népal, et les castes qui naissent de la conquête. Cette dernière catégorie exige seule une explication.
Quand les Anglais — il en serait de même avec tout autre conquérant, même indien — ajoutent à leur territoire un territoire nouveau, les Hindous, chefs nés du protocole, ont bien soin de reléguer les habitants de ce territoire dans les castes les plus basses. Témoin la situation faite, dans le nord du Bengale, aux Koches et, en Assam, aux Ahoms. Mais il est arrivé que les Anglais ont annexé un pays entièrement séparé par la nature du reste de l'Inde, et qui, jusqu'alors, n'avait eu avec elle aucun contact; par exemple la vallée de Manipour, située entre l'Assam et la Birmanie (laquelle est bouddhiste). A ces Manipouri on ne put pas appliquer le procédé habituel des Hindous, les reléguer en bloc dans les basses castes. Ils sont eux-mêmes des Hindous, et de très ardents : ils adorent Vichnou. Mais, comme tels, ils méprisent les castes. Ils ne sont donc pas une caste, ils sont une société, qui, quoique méprisant les castes, s'est subdivisée en castes : en Brahmanes, en Kchatriyas, etc. Et cette société ne permet à ces néo-castes le mariage avec les Hindous de l'Inde que dans la mesure où leurs castes respectives coïncident.
En principe, c'est la naissance qui classe l'homme. Né dans une caste, il y reste. La caste est personnelle et héréditaire. On peut, pour quelque violation de règle qui ne comporte ni pardon ni expiation, être chassé d'une caste; on ne peut (en principe) y entrer. Nul membre, d'aucune caste, ne peut être autre que ce que sa naissance l'a fait. Et cependant, contrairement à ce principe, la formation des castes n'est pas arrêtée : elle continue. Elle est un des procédés par lesquels dans l'Inde les hommes élèvent leur condition et en même temps celle des leurs. Chez nous, aussi, nous avons, sous d'autres noms, des castes, et, par d'autres procédés, des changements de caste. Mais ces procédés sont individuels. Ils
1. On en peut citer qui sont modernos, qui datent au plus de cent cinquante ans, et qui cependant comptent près de 50000 membres : les ahagirdpeclias, dans le iJengale.
s'appellent l'étude, l'éducation, le travail, la fortune, les relations,, l'intrigue. Dans l'Inde, ils sont ou individuels ou collectifs.
Voici, par exemple, une tribu de l'Inde Centrale formée de Dravidiens pauvres, grossiers, humbles, volontairement ignorée des Hindous. L'un après l'autre, ses principaux membres, devenus riches, songent à se laver de leur tare originelle. Ils ambitionnent de se rattacher à une caste plus haute. Ils s'en vont trouver un Brahmane (cela rappelle une scène fameuse du roman de Léon GozlsiB., Aristide Froissart), qui leur fabrique une généalogie, et les fait, — en vertu d'un miracle dûment attesté — descendre d'un ancêtre, par lequel ils se rattachent incontestablement à telle haute caste, par exemple, aux Radj pontes, qui sont le plus pur sang de l'Inde. Là-dessus, les nouveaux pseudo-Radjpoutes laissent là leur nom de tribu et rompent tout commerce avec leurs premiers congénères.
Mais le plus difficile reste à faire. Il leur faut, alors, parmi ceux dont ils se prétendent les égaux, conquérir le jus connubii. Et c'est un pas escarpé à franchir. Car tandis qu'ils s'éloignent de leur ancienne tribu, ils se voient repoussés par la nouvelle. A la rigueur, s'ils sont bien munis d'argent, ils arriveront à faire épouser leur fille à quelque pauvre Radjpoute. Mais leurs fils ne trouveront pas de femmes de pareille qualité. Toutefois, en s'obstinant, ils finissent par découvrir quelque Radjpoute, comme eux d'origine suspecte, mais dont la contrefaçon est plus ancienne que la leur. Ils ferment les yeux sur la fraude et lui donnent leur fille, se promettant d'être plus stricts pour leurs petits-enfants. Et ainsi, les voici, lentement mais résolument, en marche vers une haute caste, que bientôt nul n'oserait et ne pourra contester à leurs enfants. C'est affaire d'argent, de procédé et de temps.
Voilà un exemple de procédés individuels. En voici d'autres. Dans une profession humble, impure et qui se range dans une caste très basse, un ouvrier habile et intelligent parviendra à s'instruire et à s'enrichir; il quittera le pays, changera d'occupations et bientôt de caste. La condition de son succès, c'est son obscurité même. Aussi un homme de basse caste, mais très en vue, ne peut-il s'en évader. L'ascension n'est possible qu'avec l'ignorance de tous et tout au plus la complicité d'un seul. On cite tels rajahs, tels princes, tels richards, de basse caste, qui sont condamnés à y vivre toujours, eux et leurs descendants. Rien ne les en peut tirer; ni un mariage heureux, ni une généalogie habilement construite : ils sont trop hauts et le monde les voit de trop loin.
Dans la société hindoue, l'ambition de s'élever est générale. Nul
ne peut la satisfaire qu'au prix d'assez pénibles sacrifices : quitter le lieu d'origine, vivre parmi des étrangers et échanger son occupation, sa religion et son genre de vie contre d'autres plus estimés, mais plus rigoureux. Un bohémien (gypsy) décidera de se faire scavenger (vidangeur) ; un scavenger, tanneur ; un tanneur, tisseur ; etc. Il émigré, va vivre parmi des inconnus, se présente à eux sous son nouvel aspect social, et, pour inspirer confiance, tient sa femme enfermée et pratique la religion et les rites de la caste supérieure. Il ne renonce pas pour cela à ses dieux d'antan. Il en confie le culte à sa femme; lui, honorera les nouveaux. Mais la caste haute, à laquelle il prétend se rattacher, observe, en fait de mariage et de nourriture, des règles, des rites, des usages compliqués et qui ne se révèlent à lui que peu à peu. Comme tous les parvenus, il les ignore et les heurte et décèle ainsi son identité aux moins clairvoyants de ses nouveaux frères. C'est le risque.
Un dernier procédé individuel, c'est la déclaration au Census. Il est d'un usage très fréquent. Les énumérateurs, tous les dix ans, remarquent l'énergie que déploient les gens de basse caste pour arriver à se faire inscrire comme Brahmanes ou comme Radjpoutes.
Les procédés collectifs ne reposent pas sur la fraude. Ils sont une des cent manifestations de l'esprit d'ambition et d'imitation; un des procédés par lesquels la civilisation se propage. Une tribu, par exemple, de l'Inde Centrale — ce sera longtemps encore un réservoir de populations non dégrossies — qui ne s'est même pas encore élevée à la notion de caste, veut, tout en gardant son nom, ses occupations et la plupart de ses coutumes, modifier sa religion. Elle cesse d'être animiste, et entend se rattacher à l'Hindouisme, prête à se soumettre à la plupart de ses prescriptions. L'Hindouisme aussitôt lui impose des règles concernant la nourriture, le mariage, etc., et voilà une caste constituée.
Parfois, ce seront d'autres sentiments qui les conduiront au même résultat. Un rameau, détaché d'un tronc commun, tribu ou nation, conserve inébranlable le souvenir de son origine, et décide de n'admettre personne à manger ou à se marier avec lui. Presque fatalement, il aboutit, par cela seul, à constituer une caste.
Individuels ou collectifs, ces procédés d'ascension produisent un double eiïel. Du point de vue social, ils apportent à l'homme plus d'honneurs ; du point de vue privé, moins de bonheur. La grandeur se paie. Les hautes castes sacrifient tout ou partie de leur liberté et s'imposent les coutumes les plus vexatoires. Leurs femmes désormais devront fuir la société des hommes, et demeurer à la maison,
cachées à presque tous les yeux. Plus de mariages où l'inclination mutuelle pourrait être consultée. Leurs enfants seront fiancés à cinq ans et mariés à sept ou huit, et leurs veuves condamnées à l'éternel isolement. Toute leur existence sera dirigée par le Brahmane et ses caprices. La pureté des mets sera leur perpétuel souci. L'opinion publique de la caste, méfiante et sévère, les surveille. Et la moindre infraction risque de compromettre un succès péniblement conquis et maintenu.
Et, sans même que les hommes s'en mêlent, il peut arriver que leur ambition se heurte à d'insurmontables obstacles. Dans mainte caste haute, les règles sur le mariage imposent aux membres de ne se marier qu'entre eux. Si, — trait de conduite fréquent parmi ces parvenus de la dernière heure, — la tribu, jusqu'ici homogène et compacte, a commis l'erreur de se rattacher à une caste trop audessus d'elle, très stricte sur le principe d'endogamie, il peut advenir que cette pratique précisément ôte à la tribu la faculté, par des croisements nombreux et prolongés, d'échapper à son type physique, dravidien ou mongoloïde; l'endogamie va le conserver et le fixera jamais; et, déguisés sous d'autres noms et d'autres religions, leur aspect même persiste et les trahit.
Ces expressions, castes hautes, basses castes ne doivent pas nous décevoir. Une même caste renferme des individus de toute condition. Les Brahmanes, par exemple, se répartissent en plus de 1 800 subdivisions, mais beaucoup ne pourraient manger ensemble sans se souiller. En principe, un Brahmane doit être prêtre et, à ce titre, nourri par les fidèles. Mais ils sont si nombreux (15 millions par toute l'Inde; dans certaines provinces comme Oude, ils forment un septième de la population hindoue) qu'une petite proportion seulement a pu se tenir à la profession héréditaire. Les autres sont soldats, fonctionnaires publics, cultivateurs, marchands, serviteurs. Jadis ils fournissaient de nombreux soldats que la Compagnie enrôlait de préférence. Aujourd'hui, et depuis la révolte de 1857 qui a jeté un discrédit sur leur fidélité, ils s'orientent vers les services publics. Et ils y réussissent. Les Brahmanes ne sont que 7 à 8 p. 100 do la population mâle de l'Inde, mais ils occupent 35 p. 100 des emplois attribués aux indigènes, principalement dans le service judiciaire.
Leur caste, dans l'ensemble, garde une influence incontestable, surtout sur les princes indigènes. Là, par exemple, où le prince est — ce qui arrive parfois aux conquérants et aux usurpateurs — de caste inférieure, et obéit, quoique prince, aux préjugés hindous, les Brahmanes en profitent. Ils se font donner des terres, de l'argent, des
places — cela se vit jadis plus qu'aujourd'hui, — à ce point que le Gouvernement anglais fut plus d'une fois obligé de les tenir en bride.
Aux basses castes l'Inde est un enfer. Ni la religion, ni la société ne les prennent en pitié, et ne favorisent ni même n'encouragent leur ascension sociale. « Si elles arrivent à s'élever spontanément, dit en substance un organe indigène, nous ne songerons pas à nous y opposer. Mais nous avons des objections à formuler contre tout ce qui à un mouvement naturel en substituerait d'artificiels. » Cette phrase fait allusion au secours que les missionnaires chrétiens apportent aux parias.
Le problème, tel qu'on l'entrevoit, n'est pas d'ordre religieux; il est d'ordre économique et, ensuite, d'ordre social. Les hautes castes ont intérêt à ce qu'il existe et subsiste des parias. S'ils disparaissaient, qui se chargerait des basses besognes de la vie en commun? S'ils entendaient s'élever, que deviendraient, sous un régime de concurrence, les privilèges des puissants? Aussi font-ils l'impossible pour les maintenir dans leur état séculaire d'abjection. Dans la province de Madras, sur 38 millions d'habitants, on compte de 5 à 6 millions de parias ou personnes de condition semblable, réduits aux pires labeurs et mis dans l'impossibilité de s'y soustraire. Le sweeper, par exemple, est condamné aux besognes de vidangeur, à un costume sordide, à une alimentation ignoble; et il ne peut ni s'évader de sa caste, ni se délivrer de sa besogne, ni dépouiller son costume. Il n'est pas impossible qu'il s'enrichisse; mais l'argent ne lui sert à rien. Il thésaurise, il enfouit son trésor. Il est réduit à le prêter et souvent exposé à le perdre. Et si même la fortune lui sourit, la société lui reste impitoyable.
Dans tout le sud, le paria occupe une situation qui n'a guère varié depuis le temps de l'abbé Dubois. Dans l'Etat de Travancore, l'usage exige encore ' qu'il pousse un cri de façon que, de 60 pieds, le Brahmane puisse l'éviter. Sur un étroit chemin, dans le Malabar, il arriva — un Européen en fut témoin — que des Brahmanes aperçoivent de loin une fille paria. Ils lui crient à bonne distance de s'éloigner et de leur laisser la voie libre. Soutenue par la présence d'un Européen, elle s'y refuse. Les Brahmanes s'arrêtent, attendent, puis font demi-tour en l'injuriant. Un homme bien connu dans l'Inde, Sir E. B., m'a conté le fait suivant. A l'Université de Calcutta, on demande à un étudiant brahmane de décrire la manière de graduer un peson. Il répond : « C'est une question irrespectueuse