Voir la note B, p
pour la divinité et pour la créature. Quelle question me poserait-on donc, si j'étais un sweeper ou un scavenge?'? »
Les parias sentent et ressentent l'ignominie de leur condition. Ils ont, suivant les temps ou leur tempérament, cherché à s'en venger ou à y échapper. Il y a une caste, les Chmnars, qui travaillent le cuir. Ils ont le privilège de dépouiller les animaux trouvés morts. Et ils s'ingénient à en trouver : ils les empoisonnent. Ils mêlaient jadis de l'arsenic à des bananes broyées; mais les aniniaux les refusaient. Depuis assez longtemps, ils recourent à un autre procédé. Ils prennent des cobras vivants, les irritent — l'Institut Pasteur de Lille connaît bien cette méthode — et leur présentent à mordre un linge. Ce linge, tout imbibé du venin, ils l'introduisent dans le fondement de la vache, qui meurt. Longtemps on ignora que ce linge fût empoisonné. On croyait être en face d'une pratique superstitieuse. Mais l'expérience (docteur Hafkin) a révélé qu'elle dissimulait à la fois un intérêt économique et une vengeance sociale.
Aujourd'hui, beaucoup de parias préfèrent, au lieu de se venger, recourir à la justice. Ils la somment de les tirer de cet abîme de misère. On a fort commenté la supplique que les Mahars de Bombay ont présentée (1904) à lord Lamington, alors gouverneur, et aussi l'arrêt rendu en leur faveur par la Haute Cour de la Présidence. Un Mahar avait été, en mai 1902, condamné à une amende de 8 roupies pour avoir souillé (par le seul usage) l'eau d'une source publique. Cette sentence fut déférée par le collecteur à la Haute Cour, qui la cassa et ordonna la restitution des huit roupies. Mais, pour une oppression connue et réparée, des milliers sont ignorées et durent.
Jusqu'ici les Anglais, en tant que Gouvernement, restent impuissants à les combattre, et plus encore à les prévenir. Les parias le savent, et qu'ils n'ont de secours à attendre que des missionnaires chrétiens. C'est ce qui explique l'importante proportion des conversions dans le sud de l'Inde. Le missionnaire se fait leur maître, leur éducateur, leur ami, leur commanditaire. La conversion agit aussitôt sur leur moral et sur leur esprit d'entreprise. Un converti montre beaucoup plus d'activité et d'initiative que les membres de la même caste, ses frères d'hier. Il se dresse en face de ses oppresseurs, les injurie parfois et souvent les bat sur leur propre terrain.
Entre membres d'une même caste, quels liens existent? quels droits? quelles obligations? Les obligations, je n'en connais pas de positives. Les droits ou plutôt les facultés, il en est deux principales : manger ensemble et contracter mariage.
Manger, boire seulement ce qui est pur, grosse préoccupation. On
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l'a eue partout dans le monde ancien : en Perse, en Grèce, à Rome, dans l'Inde. La purification fut jadis une cérémonie essentielle. Les Chrétiens ont cessé d'y attacher l'importance qu'elle mérite depuis que le Christ a dit : « Ce n'est pas ce qui est hors de l'homme qui peut le souiller; c'estce qui est en lui ». Nous ne la pratiquons plus à point nommé et avec ostentation, depuis que les conditions de vie ont changé et que la propreté nous est devenue familière et instinctive. Mais en se reportant soit au monde antique, soit aux conditions présentes des Indiens, on comprend les préoccupations de la caste.
Ces préoccupations, toutefois, ne semblent pas avoir toujours existé. Elles ont dû avoir deux origines.
On a d'abord exigé une nourriture et une boisson pures; purs les vases qui les contiennent; pures les personnes qui les préparent ou les présentent. Le point capital était de purifier les choses du dehors, avant qu'elles pénétrassent au dedans. Ce désir de pureté et ces exigences de purification n'étaient donc au début qu'un besoin de propreté. Notons, d'ailleurs, qu'elles différaient totalement de celles de l'hygiène mosaïque et musulmane, et plus encore de l'hygiène moderne. On assure que le professeur Ramsay, pendant son voyage dans l'Inde, aurait suggéré que ces règles de caste ont peut-être une origine comparable à celles qui ont inspiré les appréhensions et les théories pastoriennes. Cela est douteux. Sans doute les castes qui sont déclarées polluer la nourriture : blanchisseur, teinturier, vidangeur, etc., sont, en effet, susceptibles de la polluer réellement. Mais la crainte des microbes n'eut probablement rien à voir dans la condamnation portée contre elles.
Il se produisit, sur ce terrain, une évolution d'idées que nous avons déjà rencontrée ailleurs. Il y eut le fait et la fiction. Le fait est que certaines substances peuvent effectivement souiller les aliments. La fiction fut que certaines personnes peuvent, même à distance, souiller choses et gens, dans des conditions où la propreté et la pureté ne pouvaient point être en cause. Un maharajah de l'Inde, par exemple, offre à dîner au vice-roi, mais il ne dîne pas avec lui. Il dîne à part et se montre à l'heure des toasts : la crainte de souillure ne provient pas ici du manque de propreté. Ce sont d'autres notions, fondées en partie sur des légendes religieuses et, en partie, sur des intérêts sociaux, qui ont inspiré cotte théorie de la souillure non plus par le contact, mais par la vue, par l'odeur, par l'ombre portée, etc.
Delà, tout un code a surgi. « Croirais-tu, écrivait Victor Jacqucmont, que je n'ai que deux assiettes et qu'il me faut un homme pour
les laver? » Dans une même école, les élèves ordinairement se divisent suivant leur religion : d'abord en Musulmans et Hindous, puis, entre Hindous, suivant leurs castes. Hs ont leur domestique, leurs tentes, leurs salles, leurs cuisines séparées. H se produit çà et là quelques réactions. A Roorkee, au fameux collège industriel, ces divisions sont interdites. Dans les classes, à l'atelier, on m'a même affirmé dans les cuisines, la règle ne permet aucun a parte pour cause de caste. Tout doit être en commun. S'en aillent ceux que cela choque. Et personne ne s'en va.
Et il faut bien dire que même les stricts parmi les stricts se plient à des concessions qui eussent paru jadis invraisemblables. Les voyages, devenus fréquents et nécessaires, ont imposé des contacts qu'on subit. Les règles de caste décrivaient jadis minutieusement qui peut offrir à boire et à manger, de quelle distance et suivant quels rites, sous peine de souiller la personne qui mange et boit, et de lui faire perdre sa caste. Présentement, on a élargi ces catégories privilégiées \ Dans les villages qui bordent les routes, on avait d'abord déclaré propres les castes du confiseur, du parfumeur, du marchand d'huile, du potier, du barbier; on y a ajouté le porteur de palanquin, rangé à dessein parmi les water-giving castes, le fabricant et le marchand de soda et de glace, le marchand de biscuits secs et de spécialités médicales. On n'y a pas encore joint le marchand de savon : les Indiens refusent de s'en servir, sous le prétexte, inexact, que le savon est fait avec de la graisse du bœuf.
Les règles sur le mariage sont non moins compliquées et plus strictes encore que celles sur la nourriture. H n'est pas question de les exposer dans le détail. \\ y faudrait un volume. Le principe est l'endogamie : nul ne se marie que dans sa caste ; il peut même y avoir, dans une même caste, des cercles dont chacun est endogame. Ainsi le Brahmane, en principe, ne peut épouser qu'une Brahmane; voilà pour la caste; mais il ne peut épouser qu'une Brahmane appartenant à la même division endogamique que lui-même. A ces règles assez simples se joignent parfois toutes les complications de ce qu'on appelle le totémisme. Beaucoup de castes et de tribus sont fractionnées en septs portant chacun le nom de quelque prétendu ancêtre commun, ou d'un animal, arbre, plante, objet naturel ou artificiel, dont les membres du sept ont décidé de ne manger ni
1. Lo directour d'un journal de Pouna formulait devant moi cette distinction neuve : les Indiens refusent de se mettre à table à côté des Anglais : ce serait un acte volontaire et qui les souillerait; mais, en ce qui concerne les castes inférieures, le fait de se trouver à côté d'elles en chemin ^e fer n'est pas volontaire et ne peut pas peser sur la conscience.
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user. A l'intérieur du sept ainsi défini, très souvent il est interdit de se marier : c'est le phénomène contraire à celui que nous décrivions plus haut. A l'endogamie du cercle s'oppose l'exogamie du sept. Cela entraîne des difficultés innombrables. Car ces règles tantôt d'endogamie, tantôt d'exogamie, bien des membres de la caste ou les ignorent ou se voient contraints de les violer. Les journaux de l'Inde ont apporté récemment le fait que voici. Des Battias, de la Présidence de Bombay, ne trouvant pas à se marier dans leur trop petite communauté, allèrent à Hurdwar. sur le Gange, et y épousèrent des filles de leur caste. Ils les ramenèrent à Bombay. Plus tard, le bruit se répandit que ces filles d'Hurdwar n'observaient pas les mêmes coutumes religieuses ni les mêmes pratiques que celles de Bombay. Une allégation si grave méritait une enquête. Une commission fut nommée, qui ne put aboutir à un rapport unamime. On convoqua alors une réunion plénière des Bhattias, laquelle prononça que les 300 jeunes gens qui s'étaient mariés aux filles d'Hurdwar seraient excommuniés. En cette matière, la bonne foi n'est d'aucune excuse.
Castes inférieures et castes supérieures, qui a qualité pour leur assigner un rang? Le problème est posé depuis longtemps. Jacquemont l'a noté au passage; Sumner Maine l'a étudié. S'il subsiste une autorité qui puisse décider, c'est l'opinion publique. Il n'y a jamais eu de classification, œuvre d'experts. En tout cas, cette classification ne saurait être étendue à toute l'Inde; tout au plus, à une province, et encore au risque de se heurter à d'insurmontables obstacles. Car, pour une même caste, le rang peut varier suivant les occupations auxquelles elle s'adonne, suivant le pays où elle vit, etc. Un autre élément d'appréciation, et probablement beaucoup plus puissant, serait le degré d'hostilité des castes ù toute réforme et leur fidélité aux antiques abus : mariage prématuré des enfants, interdiction aux veuves de se remarier, etc.
A en croire l'opinion publique indigène, on pourrait baser une classification sur ce fait que les castes actuelles sont censées descendre de l'une ou de l'autre des quatre que connut l'ancienne théorie hindoue. Pour les trois premières, que l'on qualifiait de twice-horn (deux fois nées), pas de doute : les Brahmanes seraient en tête; puis ceux qui sont censés représenter les anciens Kchatrnjas (guerriers); puis ceux qui sont censés représenter les Vaisyas (classes marchandes, etc.). Quant à la quatrième, aux Soudras et aux castes qui les représenteraient de nos jours, leur rang varie beaucoup d'un bout de l'Inde ù l'autre.
Dans le Nord, voici les diverses circonstances à consulter pour leur assigner un rang dans la classification : les Brahmanes consentent-ils ou non à recevoir d'elles l'eau et certains mets? C'est là l'élément capital; les autres ne sont qu'accessoires; Quel métier exercent-elles? Leur contact souille-t-il les ^?t'/ce-6oni? Mangent-elles — ce qui est une énormité — du bœuf? mangent-elles, en outre, certaines vermines. Dans le sud et dans l'ouest de l'Inde, l'élément capital d'appréciation, l'eau acceptée par les Brahmanes, n'est plus utilisable, parce que les hautes castes ne consentent à recevoir l'eau que de leurs propres membres ou des membres d'une caste au-dessus de la leur. A l'indice de l'eau, il a donc fallu en substituer un autre : la puissance de pollution d'une haute caste par une basse. Est-ce seulement par le contact, ou même à distance? Et alors à quelle distance? à 24, 36, 48, 64 pieds?
Au Bengale, pour arriver à une classification qui pût paraître acceptable, oh a, en vue du Census de 1901, constitué un Comité spécial. Bien que ce soit fastidieux et à la fois incomplet et obscur, je tiens à relater à quels résultats il est arrivé : on ne peut pas, sans la connaissance de ces détails, apprécier la difficulté de gouverner un pays tel que l'Inde. La partie du Bengale proprement dit sur laquelle portèrent les recherches de ce Comité comprend 19 millions d'habitants. On les a répartis en sept classes.
La première classe ne comprend que les Brahmanes, soit 1 million et plus d'habitants, 6 p. 100 du total. Mais ces Brahmanes sont, dans leur unité, très variés. Ils comprennent à la fois et des Brahmanes des plus hautes castes, et d'autres qui, vis-à-vis des premiers, tiennent la place et jouent le rôle de basses castes, et enfin d'autres encore qui peuvent souiller même ces castes basses.
La deuxième classe comprend d'abord les Radjpoutes, plus ou moins authentiques; puis les Baidijas, dont le métier est d'être médecins; puis les Kyaçths, écrivains, prétendus Kchatriyas, qui auraient abandonné l'épée pour la plume.
La troisième classe (3 millions d'habitants) comprendrait certaines classes propres {clean) et certaines autres de gens de métier : confiseurs, parfumeurs, marchands de bêtes, jardiniers, potiers, barbiers.
La quatrième classe comprend différentes castes (C/iâs?A^rti7)«W/rts. Goâlâs, etc.) de qui l'on accepte l'eau, mais qui ne sont pas, comme ceux de la troisième classe, servis par des Brahmames de hautes classes.
La cinquième comprend des castes diverses et mêlées. D'elles, les hautes classes n'acceptent pas l'eau. Le barbier du village peut, sans
se souiller, les raser, mais non leur couper les ongles ni assister à leur mariage.
La sixième classe (8 millions d'habitants) comprend des castes qui ne mangent ni bœuf, ni porc, ni poulet. Les hautes classes n'acceptent pas d'elles l'eau, et leur imposent d'avoir un barbier à elles, car le barbier commun se refuserait à les raser. Toutefois, elles les autorisent à se servir du laveur de vêtements du village.
Enfin la septième classe comprend les castes qui souillent, parce qu'elles mangent toute sorte de nourriture immonde, et que même le laveur ne consent pas à servir. L'une de ces castes a pour totem le chien, fidèle en sa vie, impur à manger après sa mort.
Ces quelques indications démontrent de reste l'impossibilité d'établir une classification qui s'appliquerait à toute l'Inde.
La caste produit ses effets là même oii l'on ne pouvait pas croire qu'elle en dût avoir aucun. Baden-Powell et certains fonctionnaires chargés du seulement (fixation du chiffre de l'impôt foncier ou plutôt de la part de revenu [Land revenue] que chaque propriétaire doit à l'État) ont déclaré qu'il y avait, en certaines régions *, lieu de tenir compte, pour ce calcul, de la caste des cultivateurs. Un fermier de haute caste emploie de la main-d'œuvre payée, au lieu de travailler lui-même; il a un train de maison plus coûteux, des dépenses rituelles plus lourdes. Le résultat est qu'il fait de moindres profits nets qu'un homme de basse caste et, en conséquence, doit payer un moindre land revenue.
On tente, depuis quelques années, de développer dans l'Inde la coopération, appliquée soit à la consommation, soit au crédit. C'est une opinion qui tend à se répandre, qu'on n'y réussira que si on en limite l'action à l'intérieur d'une même caste ou tout au moins entre castes équivalentes.
La caste est une création de l'Hindouisme. Primitivement elle était une institution sociale, non une institution religieuse. Théoriquement, elle ne s'oppose pas à ce qu'un Hindou se convertisse à l'Islamisme ou au Christianisme, tout en conservant sa caste. Pratiquement, les convertis de basse caste y ont toujours rencontré d'extrêmes difficultés. Et les hautes castes restent fidèles à l'Hindouisme. Fatalement des religions qui ont tant de points de contact influent l'une sur l'autre. L'Hindouisme, ou tout ou moins le code social de l'Hindou, doit plus d'une institution à l'Islam. On prétend que l'Islam à son tour serait en passe d'emprunter à l'Hindouisme cette