Voir plus loin, § 7, Réforme sociale
caste, un Brahmane, m'a ouvert un jour sur d'autres sentiments : lassitude et révolte. Il avait, comme aujourd'hui nombre de ses compatriotes, fait un voyage en Europe. A son retour, il apprend qu'il est excommunié parla section de Brahmanes à laquelle il appartient. Toutefois, on lui propose une réconciliation, s'il veut faire pénitence : treize jours de jeune, les cheveux et la barbe rasés. Il s'indigne, et proteste, et résiste, et se rend à Cawnpore, centre important de Brahmanes amis du progrès, à qui il demandera assistance. Il revient, rapportant une consultation, signée de quatorze d'entre eux, qui l'absout. Et ce n'est pas encore assez. Il marie sa fille, âgée de dixhuit ans. On lui faisait reproche de ne l'avoir pas mariée plus jeune : il accroît ses torts, en lui donnant pour époux un garçon de vingtdeux ans, retour comme lui d'Europe et, comme lui, excommunié.
Ailleurs, dans un village de Madras, on me cite des Brahmanes qui sont un objet de scandale. Ils boivent, ils mangent de la viande. Des membres de leur secte, à qui on les signale, en leur enjoignant de les faire chasser de la caste, répondent simplement : ils ne le font pas en public.
On n'oserait pas dire : la foi s'en va; ce serait tout à fait excessif. Mais déjà l'esprit de contumace gagne du terrain. J'en donnerai d'autres preuves.
Tels sont les traits épars de cette institution si originale. Elle repose sur ce dogme : la différence de races engendre des supériorités et les légitime. Le Christianisme, qui est, dans son principe, une religion d'égalité, ne pouvait comprendre la caste. Le Français non plus, qui est et a toujours été imbu des idées égalitaires. Mais l'Anglais le peut, lui, aristocrate et conservateur. Elle lui a fourni une des bases de sa politique et inspiré quelques-uns de ses procédés de gouvernement.
NOTES
Note A (de la page 80) : Les Castes et leurs Subdivisions : les Brahmanes.
Si Ton veut avoir une faible idée de ces subdivisions et de leur infinie complexité, voici, sur les Brahmanes, quelques détails extraits d'une étude sur l'Etat de Mysore (Lewis Uice).
Par toute l'Inde, les Brahmanes relèvent ou bien des Pancha Gaada (tribus vivant au nord du fleuve Krichna), ou bien des Pancha Dravida (tribus vivant au sud du Krichna).
1° Les Pancha Gauda se rencontrent, sous des appellations variées : dans les provinces du nord-ouest [aujourd'hui Provinces-Unies], (Ranyakubja); au Pendjab (Sarasvata); à Delhi et au Bengale (Gauda); dans h- Bihar (Maithiia); dans Crissa (Utkala).
2" Les Pancha Drauidasont : des Karnataka ou Kaiinada, Andhra ou T<;lugu, Dravida ou Tainil, Maliarachtra ou Mahratia, Gourjara ou (iuudjerali.
Chacun des Brahmanes qu'on trouve dans le Mysore, encore que ces diverses tribus
s'y soient depuis longtemps mélangées, a retenu, dans sa famille, la langue du pays d'où cette famille était originaire.
Mais ce n'est là qu'une première division. Les Brahmanes se subdivisent à l'inflni en Gotras, dont les auteurs ont été sept sages principaux d'autrefois. De ces sept Gotras sont sorties des classes innombrables, qui se distinguent entre elles par leur arbre généalogique ou provara (pedigree); et un homme et une femme du même gotra et provara ne peuvent se marier.
Le gotra rappellerait l'agnation romaine, la femme prenant par le mariage le gotra de son mari. L'auteur de cette étude, Lewis Rice, cite 69 gotras pour le seul État deMysore.
Les Brahmanes se subdivisent encore en Sakka ou branche (école) spéciale du Véda que chaque Brahmane suit dans l'accomplissement des rites et sacrifices : les Rig-Vedis, les Yajur-Vedis, les Sama-Vedis. Il n'y a pas dans Mysore à'Atharva-Vcdis.
De plus chaque Bralimane appartient à l'une de ces trois sectes : Smarta, Màdhva, Srivaichnava. Chacune de ces sectes se compose d'individus qui, les uns, ne s'occupent que de religion et vivent de charité : Vaidikas; les autres, qui sont du monde : Laukikas. Dans la même famille, il peut y avoir à la fois des Laukikas et des Vaidikas.
1° Les Smarta {de smriti, code du Révélé) révèrent la trinité Brahma, Siva, Vichnou, sous le nom mystique Om; tous trois sont égaux, mais Siva est tout de même leur Dieu préféré. Ils sont partisans du Vedanta, doctrine du non-dualisme; la nature et Dieu sont un, chaque chose a en soi un atome de la divinité; eux-mêmes participent de Dieu.
2" Les Madhva (du nom de leur fondateur) sont dualistes. Ils vénèrent Vichnou et Siva, mais particulièrement Vichnou. La matière et Dieu sont deux, leur absorption en un seul n'aura lieu que dans l'avenir. Il est deux sortes de Madhvas : les uns n'admettent que la liturgie en sanscrit, les autres qu'en vernacular (langue du pays) qu'ils peuvent comprendre.
Z" Les Srivaichnana vénèrent Vichnou, en tant qu'identifié avec son consort Lakchini ou Sri ; de là leur nom. Ils se divisent encore en deux : Tengali ou du Sud, et Vadagali, ou du Nord. Ce sont les plus stricts des Brahmanes en matière de préparation de nourriture; il leur faut interposer un écran entre leurs aliments et même les autres Brahmanes, membres de leur famille et de leur secte.
Enfin ces trois principales sectes se subdivisent en près de 80 divisions, l'origine de chacune étant le lieu du pays ou le nombre de la division.
Et, après cela, apparaissent encore d'innombrables subdivisions : mais il faut se borner.
Note B (de la page 85) : Les Castes qui souillent.
Voici, à titre d'exemple, la traduction exacte d'un passage du journal, le Times of India, de 1905.
« Dans quelques-uns des faubourgs de Calicut, on essaye de maintenir une vieille coutume de caste, aux termes de laquelle les Tiyyas et les personnes de caste basse sont tenues, quand elles suivent un grand chemin, d'avertir de leur présence, par un cri, celles de haute caste, et de s'en éloigner, à la distance qui ne souille plus. Bien évidemment, il n'est plus question d'assurer désormais le respect d'une pareille coutume. Et toutefois, de temps à autre, des cas surgissent où l'on voit les hautes castes se prévaloir de leurs antiques privilèges sociaux. En voici un.
• M. Govindam, tiyya par la caste, et scribe dans un asile d'aliénés, accuse un Nayar (homme de haute caste), nommé Govindam Kutty, de l'avoir insulté et injurié sur la voie publique. L'accusé et une femme Nayar passèrent près de lui, et l'injurièrent publiquement, parce qu'il ne s'était pas écarté d'eux à la distance qui cesse de souiller.
« Et, en outre, le plaignant a déposé devant M. A. R. Knapp, coUector and magistrale, nne pétition, dans laquolb; il prétend que le magistrat (indigène) de la ville de Calicut l'a humilié en plein tribunal. Voici quelques extraits prétendus de l'interrogatoire.
. Le magistrat. — Pourquoi n'avez-vous pas averti par un cri?
. Le pétitionnaire. — Je ne vois pas la nécessité de laisser la route libre à des Nayars; ce n'est pas l'habitude dans ma région.
« Le magistrat. — Si vous n'en voyez pas la nécessité pour vous, il se peut qu'ils la voient pour eux. Ne pouviez-vous vous enquérir auprès de quelqu'un des usages locaux?
. Le pétitionnaire. — J'estime que je n'avais pas à laisser le chemin libre.
» Le magistrat. — Peu importe ce que vous estimez. Vous voyez ce que cela vous a rapporté. Vous avez de la chance de n'avoir pas été battu, avec les membres rompus. Quant à l'obligation de laisser le chemin libre, venez un peu à mon matoni (habitation d'un Brahmane) et vous verrez. »