‹ L' Inde britanniqueChapitre 29 sur 95 · RURAUX ET CITADINS; PROFESSIONS ET MÉTIERS · texte numérisé non relu

RURAUX ET CITADINS; PROFESSIONS ET MÉTIERS

L'Inde est rurale; villes et villages; dans les provinces, proportion des ruraux. — Le village; caractéristique; le chef; les serviteurs du village. — Les différentes professions : l'agriculture; les métiers; l'administration; l'hérédité des professions. — Les bandes criminelles; leur domaine, leur importance : les Hours.

L'Inde est rurale. Elle comprend 2 148 villes et 728 605 villages; elle a, dans ses villes, 29 240 000 habitants, et 263110 000 dans ses villages. La moyenne de la population d'un village est 360 habitants. Une ville, aux termes de certaines lois, ce serait au minimum une agglomération de 5 000 personnes; et, d'après certaines statistiques, 2 000. Si l'on adoptait ce dernier chiffre, il y en aurait dans l'Inde près de 15 000. Le Census de 1901 en dénombre 1507 qui ont de 5 000 à 10 000 habitants; 499, de 10 000 à 20 000 habitants; 216, de 20 000 à 100 000, et 29 de plus de 100 000. Les plus importantes sont Calcutta, qui avec ses faubourgs a 1100 000 habitants; Bombay, 776 000 ; Madras, 509 000 ; Haïderabad (du Nizam), 448 000 ; Lucknow, 264 000; Rangoun, 234 000; Delhi. 208 000; Lahore, 202 000. Incontestablement, les villes se peuplent au détriment des campagnes. Leur population, de 1891 à 1901, a crû de 7,3 p. 100 et l'Inde entière seulement de 2,4 p. 100. Toutefois, l'élément urbain ne forme encore que le dixième du total: en Angleterre il est le tiers; en Allemagne, le sixième; en France, le septième. Et ce sont surtout quelques grandes villes qui grandissent; parmi les moyennes, un certain nombre déclinent soit à cause des courants changeants du commerce, soit, parfois, sous le poids des taxes municipales.

En 1901, l'ancienne province du Bengale gardait 71 millions de ruraux sur un total de 75; les Provinces-Unies, 42 500 000 sur 47 500 000; Madras, 34 millions sur 38; Bombay, 15 sur 18; le IVndjab, 18 sur 20. Les Provinces Centrales sont entièrement rurales et agricoles. En Birmanie, le développement des côtes et le commerce ont accru l'élément urbain : 2 villes de plus de 100 000 âmes : lîingoun et Mandalay, ancienne capitale (184 000 hab.); 6, de

plus de 20 000, et 38, de 5 000 à 20 000. Le reste n'est que villages : 2 453, avec chacun plus de 500 habitants; 57 948, avec moins. La population des villes a augmenté, mais uniquement par l'immigration venue de l'Inde : les Musulmans et Hindous croissent en nombre; les Bouddhistes diminuent.

Le village, voilà le véritable asile de la A'ie indigène. C'est là que l'on trouve l'Inde originale, pure du contact de l'Européen et des déformations qu'il impose. Qui veut la connaître doit parcourir les villages et y vivre. Deux ou trois centaines d'habitants; quelques maisons, plus exactement huttes ou cabanes, tantôt groupées et serrées, tantôt dispersées au hasard; un puits, où chaque jour les femmes viennent, d'un beau mouvement, le bras levé et la jarre sur l'épaule, faire la provision d'eau de la maison; un communal, sur lequel le bétail paît sous l'œil d'un même gardien; quelques arbres, dont souvent le plus ancien, honoré comme fétiche, est cerclé de pierres, que foulent en tournant les jeunes épouses et les femmes stériles; parfois un temple, très pauvre; çà et là, des commères qui jasent, des enfants nus qui piaillent; des hommes et des femmes qui reviennent des champs, tout proches.

Dans le sud et l'ouest de l'Inde et en Birmanie le village est raiyotwari^, l'impôt (le Land revenue) est levé sur les cultivateurs individuels; et il y a un seul chef, généralement héréditaire, responsable du bon ordre et du paiement de ce qui est dû au gouvernement. Dans les Provinces-Unies et dans le Pendjab, le type est différent. Ici les villages sont (ou plutôt étaient, car il y a maintenant une tendance à l'individualisme) possédés collectivement par des propriétaires, qui sont solidairement responsables envers le Gouvernement du paiement de l'impôt. Les chefs, qui, assez souvent, sont plusieurs pour un même village (ils représentent des intérêts différents) sont ici d'organisation récente, création du gouvernement. Autrefois l'administration était confiée à des panchayats ou groupes de chefs de familles.

Villages d'un ou d'autre type sont pourvus de serviteurs du village. Le nombre en varie suivant les régions. Dans certaines provinces, par exemple les Provinces-Unies, on en compte à pettL près une douzaine : un messager, en même temps veilleur de nuit^ un gardien des récoltes; un distributeur de l'eau ou comptable (irri-* gation); un potier; un artisan qui fabrique et répare les objets d^ cuivre; un blanchisseur, un charpentier, un épicier, un usurier;

1. Voir plus loin, liv. II, cliap. m. Les Classes agricoles cl le Régime foncier.

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de plus, fonctionnaires facultatifs, une danseuse, un barbier, qui sert en même temps d'intermédiaire pour mariages, un astrologue et un découvreur de sources. On conçoit que certains d'entre eux puissent cumuler deux ou trois fonctions. Ces serviteurs ou fonctionnaires du village ont été appelés et sont entretenus par la communauté. Ils ne sont pas payés aux pièces : ils travaillent sans compter, à toute demande, et reçoivent un salaire annuel, qui consiste soit en une part dans les récoltes du village et, en outre, en souliers, tabac et couvertures; soit en une modique étendue de terre, exempte d'impôts '. Ce n'est pas là, d'ailleurs, une statistique ni une organisation invariable. Le Bengale n'a pas un système de villages organisés; et dans le Bengale oriental et certaines parties de l'Assam, comme aussi sur la côte ouest de Madras, il n'y a pas de villages; les habitants vivent dans des foyers dispersés.

Les villages se plaignent que, certains de leurs serviteurs étant en même temps fonctionnaires du Gouvernement, le Gouvernement leur en laisse, à eux seuls, toute la dépense. Le comptable [accountant ou patwarï) fait partie du Department of land Records (quelque chose comme ce que serait notre Cadastre, s'il était bien tenu). Le veilleur [watchman ou chaukidar) fait partie de la police. Le Gouvernement trouve bon, au lieu de les rétribuer sur ses ressources, de les faire payer sur les cesses (sorte de centimes additionnels) par les propriétaires et les tenanciers. Aujourd'hui le Gouvernement tend à supprimer ces cesses, que remplacent des salaires fixes, d'ailleurs modestes.

L'agriculture occupe et nourrit, sans distinguer si elles habitent la ville ou la campagne, 191 millions et demi de personnes, plus des deux tiers de la population : 52 p. 100, qui sont propriétaires ou tenanciers, 12 p. 100 journaliers. Outre la population agricole proprement dite, 15 p. 100 des habitants de l'Inde vivent de la préparation et du débit (industrie et commerce) de matières d'origine agricole (nourriture, boisson, textiles). On s'explique que l'agriculture retienne un tel contingent : c'est le métier traditionnel des Indiens. Chacun l'a su, sans l'apprendre, dans la famille; et presque personne n'en sait d'autre.

Après elle, le métier qui attire le plus de monde, c'est celui de terrassier et d'homme do peine, 18 millions d'habitants. Puis vien-

1. P.ir les temps de famine, les fonctionnnircs de village ne gagnent rien. Leurs terres (prélevées sur les terres communales) ne rapportent pas. Pour qu'ils no désertent pas leur tàrlie au profit des relief worlcs (chantiers ouverts par le Gouvernement) et continuent à servir nu village, on les y maintient on dolc, c'est-à-dire en leur distrihuant gratuitement de la nourriture comme aux enfants et aux infirmes.

nent les occupations suivantes : nourriture et boisson, 17 millions; tissage et vêtement, 11; service domestique et service de l'hygiène, 10,7; science et art (ce qui veut dire probablement enseignement à tous les degrés, presse, théâtre, jongleurs, etc.), 5; commerce, 4,2; travail des métaux et pierres précieuses, 3,7; bois, cannes, feuilles, 3,8.

Le travail n'est pas la loi universelle; deux tiers seulement des hommes et un tiers des femmes y sont soumis. Les femmes s'emploient aux travaux agricoles, à moudre le grain, à élever les vers à soie, à fabriquer des cordes et des filets; ou elles sont encore sages-femmes et « tatoueuses ».

Une carrière dont les rangs grossissent est l'administration. Elle comprend 3 800 000 (un autre document dit 5 000 000) indigènes : 2 900 000 en Inde britannique proprement dite; 890 000 dans l'Inde des princes. C'est un sujet que je traiterai plus loin. Il passionne l'opinion : anglaise, qui se tient sur la réserve; indigène, qui prend l'offensive. L'objet de la querelle, ce n'est pas certes le nombre des places accordées respectivement à chaque élément : les Anglais sont en proportion infime, une dizaine de mille. C'est la nature et la qualité des emplois. Les indigènes prétendent à une part plus large dans ces hautes situations civiles que, presque toutes, les Anglais gardent pour eux^ A vrai dire, il n'y a qu'une petite fraction de l'opinion indigène qui s'intéresse à cette prétention : moins les fils de la haute aristocratie que les bahus bengalis, à qui écherraient les miettes tombées de la table des conquérants. Le reste se tient satisfait de ce qui leur est dès maintenant accordé : tant les fonctions publiques, si modestes soient-elles, ont à leur yeux de prestige. J'ai approché nombre de familles de la classe moyenne : toutes, même celles des plus hautes castes, ambitionnent pour leurs enfants, pour tous si cela se peut, un emploi du Couvernement; un gros pour les plus capables, un petit pour les moins bien doués. Et tant d'élèves qui fréquentent les écoles et les collèges, tant d'examens qu'ils tentent, el ne franchissent qu'à force d'obstination, tant de politesses, d'atten tions et de démarches insinuantes auprès des puissants du jour, n'ont qu'un but : conquérir des droits ou s'assurer des chances à une place. Et il faut reconnaître que, dans les fonctions moyennes etinfé rieures, où l'immense majorité d'entre eux a été confinée, ils four nisscnt aux Anglais, surtout dans les services de la Justice et de la Comptabilité, une collaboration qu'il serait injuste de déprécier.

1. Voir plus loin livre II, chapitre vu, ParL des indigènes dans l'administration.

Les Anglais, d'ailleurs, ne leur ont pas ouvert que cette voie nouvelle. Les cultures et les industries qu'ils ont créées emploient plus de 3 millions d'hommes : le thé, 1 million; les chemins de fer, 500 000; les postes, 150 000; le café, 160000; le commerce et la fabrication, 1300 000, dont notamment 350000 dans les tissages de coton et 130 000 dans ceux de jute. Et ce n'est qu'un premier pas.

Jusqu'ici, dans la plupart des cas, l'Inde suit un principe encore à peu près intact, l'hérédité des professions. Ce principe vient de nos jours se heurter à de rudes obstacles : l'éducation, qui ouvre tant de nouvelles perspectives (gouvernement, industrie), et les communications, qui ,, tuent tant d'industries séculaires et en suscitent tant d'autres. Sous cette double influence, on voit succomber et chanceler et le principe de l'hérédité et certaines professions. Le tisseur à main, battu (non pas partout) par le métier de Manchester et de Bombay, n'engagera pas son fils à lui succéder; et le Brahmane, qui peut, grâce à l'Université, pousser son fils au barreau, au tribunal, dans la médecine, etc., où il gagnera 10 ou 100 fois plus que lui, ne l'engagera pas à se faire prêtre.

Et, toutefois, la caste est si puissante et la coutume si forte que, dans la plupart des professions, l'hérédité persiste. Et cela, jusque dans les tribus criminelles'. Ces tribus criminelles — il ne fait pas doute — sont l'exception. Et cependant une description, même sommaire comme celle-ci, de la société indigène, serait incomplète au point d'en être inexacte, si elle ne les mentionnait pas.

Ces criminal Tribes, il ne faut pas les confondre avec les bandes organisées, plus ou moins fortes, de voleurs ou d'assassins sans domicile fixe et qui opèrent un peu par toute l'Inde. Elles sont autre chose : véritables tribus agglomérées, occupant un territoire connu, exerçant ouvertement des professions, les unes utiles, comme les vanniers, les autres tolérées : diseurs de bonne aventure, jongleurs, colporteurs, etc., et qui y en joignent d'autres, plus à leur gré, lesquelles s'exercent ou seuls : empoisonneurs, par exemple, ou en commun : voleurs de bétail, dacoils (ce que nous appelons, aux colonies, pirates et, en France, voleurs do grands chemins, et dont la loi pénale a donné une déftnition précise).

Des criminal Tribes, on en rencontre sous toutes les latitudes : dans la présidence de Madras, les Erukulas onKaikaries, qui opèrent dans la péninsule; dans les Provinces-Unies, les Darwars (district de

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