Voir plus loin, livre 11, chap. m
des rigoles opportunément dirigées, voilà le patrimoine du plus grand nombre. Ils en vivent, bon an mal an. La seule question qui se pose est celle-ci : peuvent-ils, ainsi équipés, économiser durant les bonnes années de quoi faire face aux mauvaises ? Elle a été discutée, — mais non résolue, ni placée hors de tout conteste, — devant les Commissions de la famine. Cependant le voyageur ne peut s'empêcher de faire une remarque. Le sol n'est pas, loin de là, exubérant; l'habitant revêt une apparence sordide; la misère abonde, et cependant partout, et jusque dans les régions voisines de la famine, on voit des maisons neuves, de nouvelles et presque confortables installations et plus de bijoux sur les femmes et les enfants '.
Le commerce jusqu'ici est peu de chose. Mais « peu de chose », c'est là une de ces expressions qui engendrent toutes les méprises. Les échanges de l'Inde avec l'étranger dépassent 5 milliards de francs et, à l'intérieur, ne peuvent pas ne pas atteindre au moins la même somme. Depuis l'ouverture des chemins de fer et l'installation de services rapides entre l'Europe et l'Inde, ils ont pénétré de la périphérie au centre et occupent une fraction importante de la popu- | lation. Les grandes affaires sont encore aux mains des Européens, | surtout des Anglais, avec la concurrence croissante des Allemands, ^ et des Parsis; mais déjà les Grecs ^ s'y lancent et les Hindous y entrent. Ils y déploient des qualités de souplesse et d'initiative qui les mèneront loin. Tel courtier, qui ne sait pas signer son nom, engage et poursuit des opérations qui intéressent et risquent d'ébranler les grandes banques. L'industrie, à Calcutta et à Bombay surtout (coton, jute, indigo), commence à jalonner la ville de ses hautes cheminées. Ce sont des capitaux européens et indigènes qui l'alimentent. Commerce et industrie naturellement réagissent sur l'agriculture, suscitent des cultures nouvelles, fournissent des semences, font des avances de fonds, etc. Des associations se forment, sur divers points, pour la défense et le progrès de tel commerce ou de telle culture qui lui est liée. Des instituts de recherches, des laboratoires d'essais propagent, par des bulletins, des conférences, d'utiles informations et des méthodes avantageuses. L'Inde } est en marche vers les grandes affaires et la spéculation.
Mais cette description n'est exacte que le long des côtes, au voisinage des ports, dans les grandes villes et leurs alentours : pre-
1. Ceci sera plus amplement exposé, dans un autre volume, à propos de l'agriculture.
2. La Grèce est représentée notamment par l'énorme maison Halli frères, qui a 150 agents européens et (UJOO indigènes. Le chef du Comptoir Halli est, par toute Tlnde, un personnage, et une lettre d'introduction de la maison centrale est aussi et, en certains endroits, plus efficace que celle du vice-roi.
miers plans d'un tableau qui s'enfonce loin dans le pays. Ailleurs, c'est encore le petit commerce et la très petite industrie : modestes usines à égrener ou à presser le coton, à écraser la canne, à tanner et à travailler le cuir; innombrables et misérables boutiques sur rue ou en plein vent : friture, morceaux de canne à sucre, fruits et légumes, bois et bouse de vache séchée, herbe fraîche pour les chevaux, limonade, farines et condiments, fonte émaillée et bimbeloterie, étoffes diverses, fleurs et bracelets de fleurs, lits et nattes, fez et turbans, sandales, bijoux, cuivres, etc. Comme chez nous, dans nos villes et villages, les foires, à jour fixe, attirent le peuple d'alentour. Quand, à l'aube, on quitte une ville où la foire se doit tenir, on voit, de toutes parts, durant des lieues, par dizaines et centaines, se hâter, d'un pas pressé et régulier, des femmes surtout, pieds nus et jupon troussé, qui portent sur la tête, en des corbeilles ou plateaux, toutes sortes de produits : bois à brûler, galettes de bouse, herbes diverses, dont chaque charge leur rapportera quelques annas (16 annas à la roupie de 1,63). Si la condition économique de la région est meilleure, alors, au lieu de femmes à pied, on rencontre les carts (charrettes) attelés. Chaque ville et bourg, à tour de rôle, a sa foire ou son hazar-day (celui-ci chaque semaine). Parfois, la foire coïncide avec un pèlerinage : alors ce n'est plus seulement affaire de commerce, mais de religion, de politique, de plaisir et de police,
L'Inde, eût-elle un sol plus fertile et un sous-sol plus riche en minéraux de toutes sortes, continuerait à languir dans la médiocrité, si SOS habitants apportaient au travail la même molle indifférence. L'oisiveté est son pire mal. La proportion des oisifs pauvres est prodigieuse. A première vue, on s')' trompe. Chacun s'empresse,
(chacun semble prendre sa part du labeur commun. En fait, beaucoup contemplent l'effort d'un seul. Comme on l'a dit plaisamment, I sur cinq qui semblent travailler, il y en a un qui ne fait rien, un qui se repose, un qui les regarde et un dernier qui les assiste. Chacun s'efforce d'esquiver la corvée. La terre, jusque dans les provinces de petite propriété {ryotwari), est louée et sous-louée à des lenants nombreux, dont un seul cultive et dont les autres, aux divers étages, touchent et paient les fermages respectivement dus. Après quoi, tous se liguent contre le gouvernement et l'accusent de lever sur eux un land revenue excessif.
Dans les boutiques et les petits ateliers, si l'on y pénètre de bonne heure, on Aoit des ouvriers inoccupés, attendant la venue du patron, qui doit leur distribuer la tâche. En Birmanie, par exemple,
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le bazar de la soie n'ouvre la plupart de ses échoppes qu'à dix heures et ferme à quatre heures et demie. En Birmanie encore, on rencontre par les rues des centaines d'oisifs, loqueteux et mendiants : pendant ce temps, le service des travaux publics, avec un budget de 10 millions de roupies, ne peut trouver sur place de maind'œuvre, si ce n'est à des salaires exorbitants, qui diminuent de moitié — à le comparer au Bengale — le rendement des sommes dépensées.
Et la religion, les religions leur viennent en aide. Hindous ou Musulmans, Bouddhistes ou Chrétiens rencontrent toujours à point quelque fête qui réduit le nombre des jours ouvrables. Les bureaux, les ateliers, les classes ont constamment de nouveaux prétextes de fermer. Il manque à l'Inde les concordats successivement passés avec Rome par Henri IV, Louis XIV et Napoléon pour limiter les fêtes chômées. Et, après cela, ces gens s'étonnent ou se formalisent d'entendre vanter la main-d'œuvre chinoise ou l'initiative japonaise.
La main-d'œuvre, si on l'accuse, pourrait se retourner vers le capital. Quel exemple lui donne-t-il? Le Zamindar (quand il ne pratique pas l'absentéisme) mène grand train, chasse, joue, achète toujours plus de terre, se ruine par orgueil, emprunte pour faire face aux dépenses et remet ses biens à l'usurier qui récolte, engrange, vend, tient lui-même compte des entrées et des sorties, et pressure les tenanciers. Et ce n'est pas tout : outre l'argent, le pauvre paysan fournit les corvées, entretient les chemins, rabat à la chasse. Et s'il refuse, il se voit un jour accuser de quelque gredinerie, dont vingt gredins authentiques seront prêts à jurer. i
L'imprévoyance est aussi commune que la paresse. Les caisses ^ d'épargne, dans un p^ys de 300 millions d'habitants, n'ont pas . beaucoup plus de 100 millions (de roupies] de dépôts. Tout le > monde gaspille, depTriTTê^ misérable ryot, qui vit sur le grain ' qu'on lui avait prêté pour ensemencer, jusqu'au grand propriétaire qui est aux mains de l'usurier; depuis le jeune homme qui se marie sans avoir mesuré sa terre et calculé si sa récolte suffira à élever une famille, jusqu'au père de famille qui, pour suffire aux fêtes traditionnelles des fiançailles, des mariages, des circoncisions, des funérailles, du culte des ancêtres, et à des procès déclarés imperdables et qu'il perd, emprunte, de temps à autre, 100 roupies d'un usurier, qui consent à les lui prêter en considération de lui-même, et aussi de son père, des fils qu'il aura d'un second mariage, de sa famille, de son champ, de son troupeau, et ne lui pr(,'nd d'intérêt qu'un anna par roupie et par mois (75 p. 100). Et tous succombent sous la
charge innombrable, de la famille : père, mère, frères et sœurs non mariés, alliés, presque tous oisifs et meurt-de-faim, parents enfin par qui l'homme d'avenir est assisté durant ses études et que, devenu professeur ou grand avocat, il doit nourrir à son tour et admettre même au partage des bénéfices. Rien n'est possible dans une société ainsi organisée. Le moindre imprévu ruine le chancelant équilibre de leur budget et les plonge dans la misère.
Le mal a pris de telles proportions que les gouvernements s'en sont émus et ont décidé quelques mesures. Non pas contre l'usurier % mais contre les prodigues. Dès 1870, le maharajah de Jeypour instituait un jjanchayat, composé des principaux représentants des différentes castes et classes, et chargé de régler et réduire les dépenses de mariage. La Gazette du gouvernement de Bombay, du 31 janvier 1889. contient un ensemble de règles publiées dans le but de limiter les dépenses de mariage dans la tribu des Lewa-Kunbis, en vue surtout d'arriver, par là, à mettre fin à la pratique de l'infanticide. Egalement en 1889, l'État de Bundi instituait un Comité investi du droit et du pouvoir de réglementer, pour les Radjpoutes, les frais de mariage et d'enterrement. Un autre Comité, dit le Walter- Krit Sahha, du nom d'un agent du Gouverneur général au Radjpoutana, a été formé parmi les nobles Radjpoutes et a émis des règles concernant notamment^ les dépenses de mariage et des fiançailles. Un rapport de 1905 relate que, sur 4 000 mariages et 1 000 fiançailles, plus des trois quarts se sont faits conformément aux règles prescrites.
Enfin les Conférences sociales, qui se sont tenues durant ces dernières années, ont inscrit à leur ordre du jour ces réformes d'ordre économique et social, et ont adopté des vœux significatifs et précisa
L'avenir dira si ces efforts auront été efficaces.
1. «Ce serait une erreur et un malheur si la [)opulation venait à supposer que le Gouvernement approuve l'idée d'une croisade contre les prêteurs. Les prêteurs sont évidemment aussi nécessaires à l'agriculteur indien que la semence qu'il sème ou que la pluie qui du ciel tombe sur son champ et l'arrose; sans eux l'agriculture serait probablement impossible. » {Loi de 1879 sur les troubles agraires dans le Décan, discussion dans le Conseil du vice-roi.)
2. Ces règles concernent aussi le mariage : soit précoce des garçons et des filles, soit tardif des veufs avec enfants, qu'elles interdisent, et tendent soit à fixer l'ûge du mariage à quatorze ans pour les filles et à dix-huit ans pour les gardons, soit à interdire, après quarante-cinq ans, le mariage des veufs avec enfants.
3. Voici l'un de ces vœux, à titre d'exemple : « Enseigner l'économie;
« lléduire les dépenses pour mariages et autres cérémonies, con/ormém(?;i< à la condilion des parties;
" Former à cet égard un comité, qui aura des sous-comités par castes, en vue d'encourager, dans chaque caste, la diminution des dépenses de mariage;
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En attendant, une des classes les plus prospères de l'Inde est (voir plus loin le chapitre Classes agricoles et Régime foncier) celle des prêteurs. Au premier rang, les Kattukottai Chettis, de Madura, dont les affaires s'étendent non seulement à la Présidence de Madras, mais au Bengale, à la Birmanie et jusqu'à Singapour. Dans les Provinces-Unies, une enquête récente a démontré que 78 p. 100 des terres des tenants étaient hypothéquées et que trois quarts des tenants devaient plus d'une année de fermage. L'intérêt moyen était de 25 p. 100 nominalement, de beaucoup plus en réalité, puisqu'il était calculé d'une année à l'autre sur le capital dû, sans déduction préalable des paiements partiels. Les comptes, d'ailleurs, étaient arrêtés une fois l'an, après la récolte. Le débiteur payait en nature, le créancier vendait les denrées au prix qui lui plaisait et en imputait le montant sur sa créance.
Pays de misère, on le conçoit après cela, et d'exactions et de haines. La propriété n'est pas rassurée, les trésors se cachent; la terre semble encore aujourd'hui le plus inviolable des coffres-forts. Et l'usurier s'attend chaque jour à rendre en une seule fois ces comptes qu'il n'a jamais rendus. Jadis il en était sûr^; aujourd'hui il n'en est qu'inquiet. Sa maison a beau fermer à double serrure; les voleurs et, non moins souvent, ses propres débiteurs, menacent ses biens et sa vie. Toujours sur l'alerte, il s'estime heureux s'il \ peut fuir à temps. Des informateurs, des serviteurs qu'on débauche, I des femmes à qui on chauffe les pieds, révèlent la cachette des bijoux et des papiers. On brûle les papiers : comptes et reçus; on / vend les bijoux ou on les fond. Et l'on respire, en attendant la venue de la police et d'un nouvel usurier.
Une bonne partie de l'Inde, même britannique, est à ce régime.
« Citer l'exemple de ceux qui ont résolu de se soumettre aux conseils des panchayats;
« Indiquer le chiffre de leurs dépenses effectives dans les mariaj^es qui les intéressent;
• Savoir d avance qui se marie et obtenir d'eux ([u'ils réduisent leurs dépenses. »
1. Les frens riches indigènes se ruinent depuis l'arrivée des Européens. La raison est \ qu'ils n'ont plus, sous un régime d'ordre, le moyen de se récupérer sur l'usurier, comme 1 jadis, par la violence.