‹ L' Inde britanniqueChapitre 33 sur 95 · LA REFORME SOCIALE · texte numérisé non relu

LA REFORME SOCIALE

Nécessité de réformes; le parti de la réforme; sur qui il peut compter. — Point de départ de la réforme : la caste; son opposition fondamentale à l'esprit de réforme; nécessité, pour réformer, de rester d'accord avec la religion ; opinion de M. Chandavarkar. — Condition de la Société hindoue; le mari et la famille; les veuves et le suttce; mise à mort des enfants de sexe féminin, origine de celte coutume; les hommes et la bigamie; les femmes et le sentiment de jalousie. — Condition des femmes : les purdah-ladies, le zcnana; musulmans et hindous; quelles classes sont purda/i, riches et pauvres. L'avenir du piirdah systein. — Mariage prématuré des enfants; origines de cette coutume; ses conséquences fâcheuses. — Condition des veuves; interdiction de se remarier; réforme tentée: Ishwar Chandra Vidyasagar; la loi de 1856; son insuccès.

Le parti de la réforme sociale; que peut-il espérer; la civilisation matérielle et mécanique; ses succès; l'homme intérieur pas encore entamé; nécessité de marcher en s'appuyant sur la religion; la force des préjugés, l'influence des Vieux-Indiens. — Programme de réforme, sur les terrains social, économique, religieux; méthode de réforme; conduite à l'égard des religions et des castes. — Les débuts de la réforme; les mouvements divers, Hindous et Musulmans; VAligahr movement et VAhmadiyah; VArya Samaj et le Brahmo Samaj -^ quelques détails sur chacun d'eux, particulièrement sur le Brahino Samaj; son fondateur, ses chefs, ses succès, son effondrement; son rôle comme religion et comme association en vue de la Réforme; quelques-uns de ses principaux adeptes. — La Société hindoue et la Réforme, les trois classes en lesquelles elle se répartit; chances de la Réforme.

Cette société, telle qu'on vient de la montrer, il n'est pas difficile de voir qu'elle n'est plus d'accord avec son temps. L'Inde, ouverte et participant, malgré elle, de la vie du monde, étouiïe dans ce vêtement que portait l'Inde fermée. Elle a besoin de réformes. Elle en réclame et on lui en propose. Malheureusement le parti réformateur aux Indes n'est pas nombreux, déterminé et agissant comme il était en Europe au temps de Luther et, en France, avant la Révolution. Il no comprend qu'un très petit nombre de gens instruits et convaincus, en présence d'une; foule ignorante, rivée à la tradition; quelques orateurs éloquents et une masse inerte. Et il n'y a pas à compter sur le concours, même secret, de fractions à qui la réforme serait plus particulièrement et tout de suite profitable. Car elle profitera également à toutes et ses bienfaits ne se révéleront qu'à la longue. Enfin elle exige beaucoup d'initiative et d'activité d'un peuphi connu pour son esprit traditionaliste et son apathie. C'est ce qui explique que jusqu'ici elle ait provoqué beaucoup de paroles

et très peu d'actes, même de la part des plus passiomiés d'entre les réformateurs.

Elle constitue d'ailleurs une entreprise immense et périlleuse. ^ Car il s'agit, au fond, de réformer la caste. C'est elle qui a modelé ^ la société hindoue et qui la tient prisonnière. Elle impose des règles de vie qui rendent impossibles et la vie sociale et le progrès social. Jadis le siittee, aujourd'hui le mariage prématuré des enfants, la prohibition du remariage des veuves, la réclusion et l'ignorance des femmes, l'hérédité des professions et l'interdiction des voyages lointains, voilà quelques-unes de ses prescriptions : elles ne permettent ni altruisme, ni unité, ni patriotisme. Par surcroît, elle s'appuie sur la religion. Devant ce peuple, si fier de son antiquité, elle invoque l'autorité des vieux livres sacrés. En sorte que, pour venir à bout de ses résistances, il faut d'abord démontrer que leurs textes vénérables, loin d'être contraires à la réforme, comportent des interprétations qui l'autorisent et la recommandent; ensuite convaincre à la fois et la seule caste qui puisse donner et imposer l'exemple, celle des Brahmanes, et le peuple qui s'étage au-dessous d'elle, et montrer à l'un qu'il a tout à gagner à la réforme, à l'autre, qu'elle a peu à y perdre; enfin faire appel, contre le vieil esprit traditionnel, au jeune parti nationaliste, qui est une des manifestations récentes de l'esprit de la « Jeune Inde », et lui démontrer que l'Inde ne peut devenir ou redevenir une nation et une grande nation avant d'avoir abordé et commencé la réforme sociale.

C'est ce qu'ont tenté depuis longtemps les plus ardents réformateurs et, parmi eux, un des hommes les plus en vue du parti, M. Chandavarkar, connu pour ses talents avant d'être honoré pour son titre de juge à la Haute Cour de Bombay.

Pour être des hommes, et qui progressent, il faut, disait-il il y a quelques années, partir et revenir; se quitter dans l'espérance et se retrouver dans la joie, aller apprendre au loin et méditer au retour, acquérir des idées et en tirer profit, conquérir des débouciu's et gagner de la richesse : or la caste interdit les voyages'. Pour pos- ' séder une famille, il faut se marier, et, même avancé en âge, se remarier, en vue des enfants qui continuent les ancêtres disparus. Mais que penser de ceux qui, déjà vieux et entourés de descendants mâles, vont encore épouser une femme, elle-même une enfant? Pour fonder un foyer, il faut être deux, égaux en pensée et en raison; or

1. Cf. le cas de tant de princes qui ont (!(','elirn' d'aller assister en Angleterre au couronnement du [loi.

nous tenons, nous voulons tenir la femme dans l'ignorance. Enfin, pour former un Etat, susciter une nation, il faut, avec la famille, une vie de famille, base de la vie sociale. Or, nous n'avons qu'une « vie de caste ».

Mais « vie de caste » est un terme tout à fait impropre. L'Hindou vit renfermé et isolé. Son isolement, qu'on serait tenté d'appeler égoïsme, il l'appelle individualisme. Et, en faveur de l'individua- I lisme. son demi-savoir occidental (tiré surtout d'Herbert Spencer, feuilleté plutôt que lu) lui fournit des arguments. Mais l'Occident, en travaillant pour le bonheur de l'individu, entend travailler au bonheur de la société. L'Hindouisme, lui, prendrait plutôt cette devise : « n'avoir rien à faire avec la société ».

Au reste, voici quelques-unes des idées qui le guident : elles ne sont ni générales ni généreuses.

Dans la famille, l'homme est le maître. La femme ne compte pas '. Si elle force l'homme à compter avec elle, c'est par ses talents ou sa grâce. Les Hindous en restent encore aujourd'hui à une conception qui était, il y a deux siècles et demi, celle de Molière et de Bossuet. Un mari qui tue sa femme, on obtient difficilement, même aujourd'hui, que les jurés ou les assesseurs le déclarent coupable.

Pendant des siècles, la veuve devait se brûler sur le bûcher de son mari [suttee). Ce n'est pas. comme les Hindous l'ont prétendu, une coutume qui remonte jusqu'aux ve(/«s, puisque YAtharva Veda indique les conditions auxquelles une veuve peut se remarier. Mais elle date de loin : Alexandre le Grand l'a trouvée au Pendjab. Elle était encore dominante au début du xix" siècle ^. On lira dans les Mémoires du général Sleeman, qui fut à la tête du Département Thugs et Dacoits, le récit émouvant de ses combats avec une veuve des Provinces-Unies, décidée à se brûler, et qu'il ne put, ni par fermeté ni par diplomatie, dissuader de son dessein. En 1829, lord V William Bentinck en fit voter l'abolition. Et malgré des efforts qai

1. Après la mort de la reine Victoria, qui fut un deuil public pour toute Tlnde, Ie3 indigènes, surtout les Musulmans, pensèrent (jue bien des choses allaient changer. Notamment, le Parlement serait supprimé. Car un Parlement, c'est bon du temps des femmes qui ne savent pas se conduire. Les créations de lady Dufferin, ces hôpitaux pour les femmes, semblaient également condamnées. Enfin, un Musulman demandait : » Gontinuerez-vous à saluer les femmes. — Pour(|uoi non! — Oh! nous pensions que vous le faisiez, parce que le hasard avait confié à uncî femme le Gouvernement de votre pays. »

2. Voici l'origine fantaisiste que lui attribuait un voyageur français du xvii° siècle, Jean Mocquel, Voymjcs en... Indes Orienlaies, l{ouen, 1(345.

« Geste coutume, dit-il, est venue, depuis un certain roi ancien qui, voyant que les femmes empoisonnaient leurs maris pour en avoir d'autres, fit cette ordonnance pour les femmes de se brûler avec leurs maris et que celles qui auraient des enfants demeureraient en vie, pour leur subvenir, mais sans se pouvoir plus jamais remarier. »

ne se sont jamais démentis, il n'est pas impossible que, de nos jours,, il s'en présente encore quelques rares cas (Provinces Centrales, chez les Klionds).

Un père qui, non pas dans une tribu barbare, mais dans une société régulière et même civilisée comme les célèbres Radjpoutes, fleur de la noblesse hindoue, se défait de sa fille nouvellement née, cela s'est pratiqué jusqu'à une époque récente, presque jusqu'à nos jours : et non seulement dans le Radjpoutana, mais dans le Kathiavar, dans les Provinces-Unies, le Pendjab et la Province frontière; cela se pratique probablement encore chez certaines tribus, comme les Lewa Kunbis, de Bombay. Il a fallu, pour en extirper à peu près complètement la coutume, voter, en 1870, une loi spéciale', qui a réussi partout où elle a été appliquée avec fermeté.

En certaines provinces, il se fait couramment commerce de filles. Sur la frontière nord et dans le sud de l'Inde, on les achète, de 70 à 100 roupies, parfois pour les épouser, le plus souvent pour en faire des danseuses ou des prostituées. Les mœurs ne sont pas dans l'Inde pires qu'ailleurs. Au surplus, la famille, close à tous les yeux, garde bien ses secrets. Les filles ont reçu une éducation morale assez faible et, de quinze à vingt ans, sont très tentées. Mais filles et femmes sont aussi très surveillées, et les hommes, un peu apathiques, ne pratiquent pas ce genre de sport : flirt, cour, séduction, où l'Européen est passé maître. La prostitution joue donc son rôle dans cette société. Les officiers européens se voient sollicités par des intermédiaires officieuses, qui sont souvent les mères ellesmêmes. On rencontre dans les rues, en chemin de fer, des personnes assez décentes, richement parées, dont la fonction n'est guère dou-

1. Celte loi a été une infraction à la politique du Gouvernement de l'Inde de ne pas intervenir dans la vie privée et sociale de la population. Mais le Gouvernement avait conscience d'avoir avec lui l'opinion publique. Le meurtre des filles nouvellement nées s'expliquait par deux considérations. Les Radjpoutes, dont la pratique fait loi en ces Provinces, ne peuvent se marier ni liorsde leur caste, ni à l'intérieur de leur sept (Voyez plus haut : Castes). A cause de cela, les mariages sont rares, et beaucoup de Mlles qui n'ont pu mettre le prix à un mari restent non mariées, ce qui est un déshonneur pour leur père. Pour l'éviter, le père, dans les temps anciens, préférait les tuer. Puis celle coutume s'est généralisée, parce qu'elle avait pour elle l'autorité de la tradition. Vers 1850, on s'aperçut que dans certains dislricls, notamment dans celui de JManijJuri, Provinces-Unies, il n'y avait ni lilles, ni, de temps immémorial, eu mariage de filles. On fit une enquête. On découvrit la cause. On résolut de voler (1870) une loi pour combattre l(! mal. Et le Gouvernement a eu celte satisfaction, contrairement ;i la doctrine qui soutient qu'on n'améliore pas les mœurs par les lois, d'atteindre son but. La loi repose sur la slali.-ilique : slatisti(iue dans chaque village des naissances et des morts, des arrivées et des départs. Si ces documents démonlrent que le nombre des filles est, de façon exagérée, inférieur à celui des garçons, le village est soumis à l'application do la loi, aux frais de ses habitants. Son champ d'applicalioa s'est restreint chaque année; il l'est extrêmement aujourd'hui.

teuse. Et Kipling a, dans une nouvelle, On tlie City Wall, décrit une créature bien séduisante et fort à son aise, qui rappelle assez bien les courtisanes antiques. Ce monde spécial est alimenté par le divorce, le rapt, la séduction et une sorte de commerce régulier.

Dans une société comme celle de l'Inde, il est des sentiments qu'on ne doit pas s'attendre à rencontrer. La jalousie ne semble pas pouvoir être un sentiment de femme, pas plus que la bigamie ne peut être un crime d'homme. Un homme, qui peut, en droit, contracter simultanément plusieurs mariages, ne saurait être bigame, au sens criminel du mot. La bigamie est un crime de femme. Il est rare. Quand il se produit, c'est le plus souvent que l'épouse a été entraînée par un amoureux qui la tente et par sa mère qui, pour un présent, la décide. Par la même raison, la jalousie de l'épouse — et les crimes qu'elle entraîne — ne doivent pas non plus être fréquents. Et cependant, aux îles Andaman, lieu de transportation, on voit nombre de femmes condamnées pour avoir tué leur mari : elles n'avaient pu, le jour oîi il avait pris une seconde femme, accepter leur déchéance. Enfin, il est un crime rendu plus fréquent par les mœurs du pays, c'est l'infanticide. Une catégorie de femmes, notamment, y est plus qu'en Europe exposée : la veuve, à qui les règles de la caste interdisent de se remarier.

Durant une visite aux îles Andaman, je demandais à un fonctionnaire : « Y a-t-il ici, parmi les condamnées, quelque femme de haut rang ». Il répondit : « Aucune. Aux Indes, tout s'assoupit avec de l'argent. Il est toujours facile de découvrir un coupable volontaire : vieillard sans enfants, qui prend la place d'un chef de famille ; femme dans la misère, qui se reconnaît coupable au lieu d'une dame. Et les témoignages s'organisent en conséquence. »

C'est qu'en effet là, comme partout, il existe deux sociétés : les pauvres et les riches. Mais, nulle part, la différence n'est plus tranchée qu'en Inde, et pour les femmes. Cela se remarque surtout à l'occasion du système dit purdah. Le purdah, c'est un rideau, un voile. Les femmes sont tenues séparées des hommes; elles ne peuvent se montrer qu'à ceux de la famille. Et, sur la définition de « la famille » dans ses rapports avec le purdah syste))}, on discute. Ce sont les Musulmans qui ont enseigné aux Hindous le Zenana (habitation séparée des femmes). Et là oii les Musulmans n'ont pas dominé, le Zenana et le purdah System ont été et souvent sont encore inconnus, ou sont appliqués avec mollesse. Les Musulmans raillent les quelques libertés que les Hindous permettent

encore à leurs femmes'. En sorte que la claustration tend à devenir plus étroite. Quoi de plus triste et de plus pernicieux par les conséquences! Or, le purdafi ne s'applique qu'aux riches. Comment vivre séparée des hommes, quand on travaille aux champs ou à l'atelier! Les femmes pauvres n'y sont donc pas soumises. Tout au plus portent-elles un voile, qu'elles écartent pour travailler et ne reprennent qu'à l'approche de ceux dont elles doivent se cacher. Qui sont ceux-là? La jurisprudence varie : parfois, ce sont les indigènes, les seuls dont l'opinion leur importe; parfois, les Européens, plus indiscrets.

L'obligation et le secret du purdah varient avec l'âge et la condition sociale. Les filles riches sont purdah plus tôt que les autres. Une femme a pu ne pas l'être, quand son mari était pauvre, et le devenir, quand il a gagné aisance ou fortune. Elle a pu observer le purdah en certaines circonstances et le négliger dans d'autres, où il est plus difficile et plus coûteux. La femme d'un prince indien bien connu est jmrdah dans ses propres Etats, mais se montre librement quand elle visite l'Europe avec son mari. Il faut être vraiment riche pour le demeurer strictement en voyage, en chemin de fer, surtout au bain, lors des pèlerinages. C'est, en somme, une sorte de système cellulaire appliqué à la vie quotidienne. On a inventé des procédés de justice, de consultation, d'enseignement, d'hospitalisation, de réceptions mondaines pour les purdah nashin ladles. A Delhi, lors du Coronation Durbar de 1902, il y eut un camp spécial pour la noblesse indigène dont les femmes éluïeni purdah.

Ce jmrdaJi system a produit, à l'ordinaire, des effets désastreux. Les femmes, séparées du monde, n'exercent pas sur lui leur influence, bienfaisante, toute l'histoire l'atteste. En même temps, elles sont inférieures à elles-mêmes , comme épouses et comme mères. Physiquement, faute d'exercice, moralement, faute d'instruction. Elles demeurent ignorantes et frivoles et deviennent rusées, menteuses et méchantes. Elles sont souvent une cause de ruine pour leur mari.

1. Un Musulman de qualité m'a fait cette déclaration : Les indigènes — surtout les Musulmans — se trouvent très heureux sous le Gouvernement britannique. Ils ne lui demandent que doux choses :

1" Qu'il leur témoigne de la considération; ils tiennent peu à l'argent, beaucoup aux égards. Ils les ont d'ailleurs.

2° Qu'on ne fasse rien qui puisse entraver le purdah System. Purdah est un mot arabe, qui signifie, dans un sens figuré et étendu, toute femme ([ui ne voit aucun homme qu'elle puisse épouser. Klle peut voir son père, ses frères, son oncle, sou neveu; elle ne i)eut voir les frères de son mari, ni aucun garçon de plus de douze ans. Les Hindous sont autrement larges ; ils ignorent ce que c'est que le purdah System. Ils en sont à mille lieues.

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La partie intelligente de l'Inde proteste contre une telle institution. Mais jusqu'ici les seuls Parsis consentent à montrer leurs femmes et à leur faire place dans le monde, dans les écoles, dans les hôpitaux^ Toutefois, à l'intérieur du Zenana, il se produit un mouvement. Il s'est formé des clubs hindous pour les femmes où se rencontrent toutes les religions et toutes les sociétés et permettent ainsi aux purdah ladies le commerce médiat de l'esprit masculin. Et déjà certaines professions honorées s'ouvrent aux femmes : nurses, médecins, et même (par exemple, miss Cornelia Sorabji) conseillères légales pour femmes.

Un autre et également fâcheux aspect de la société hindoue est le mariage prématuré des enfants. Ceci encore est le monopole des classes riches et des hautes castes et le préjugé de certaines régions. Dans l'Inde du sud, le nombre des femmes-enfants est assez restreint; mais dans le Bérar un sixième, dans le Bihar un cinquième des femmes au-dessous de dix ans est déjà marié. Par marié, entendons engagé par les liens du mariage, non par les actes, sauf en certaines parties du Bengale. Ces sortes de mariage prévalent surtout dans la classe des Brahmanes, pour qui, il n'y a pas longtemps encore, c'était une industrie lucrative. Quelques-uns, les Kulin-Brahmans, du Bengale, — la coutume tend à disparaître — épousaient jusqu'à 40, 50, 100 femmes, parfois des femmes sœurs {kidinism).

Les causes d'une si étrange institution sont multiples. Elles ont, d'ailleurs, varié d'une époque à l'autre. Dans les temps anciens, quand la guerre était endémique et que le sac des villes, le pillage, le partage ou l'esclavage des femmes en étaient les suites habituelles, on se hâtait de marier les filles, dans la pensée que, devenues par là de moins de prix, elles seraient dédaignées du vainqueur-. Une autre cause put être le désir de s'assurer tout de suite des chances, même lointaines, d'héritiers siens. Aujourd'hui, cette coutume peut s'expliquer de diverses manières. Les mariages sont difficiles. Le célibat des filles demeure encore déshonorant pour le père. Dans beaucoup de cas, l'obstacle est le défaut d'argent. En Birmanie, les filles travaillent pour gagner une dot. En Inde, elles recourent parfois, pour échapper à la honte du célibat, à des simulacres de mariage ^ Il existe à Calcutta un marché des fiancés, sur

1. Non sur la scène. Les managers qui ont engagé des actrices parsis ont été désavoués par leurs coreligionnaires.

2. Et ce ne sont pas là choses d'un passé fabuleux : les Radjpoutes, il y a trois siècles, tuaient leurs (illes pour les soustraire aux Mogols; et de môme, les Chinois, sur plus d'un point, lors des campagnes anglaise de 1842 et anglo-française de 1859.

3. Sur la côte ouest, les danseuses sont mariées à un dieu, à une idole, à une épée;

lequel les fils des hautes classes, notamment les Brahmanes (et aussi les lauréats de l'Université) sont cotés cher. Et dans ces conditions, il se produit l'un de ces deux phénomènes. Les Brahmanes, ou bien comme candidats au mariage, se marient (ou plutôt se mariaient) aussi souvent qu'ils peuvent, chaque mariage étant pour eux une occasion de profit, et, pour éviter les difficultés domestiques, choisissent des femmes-enfants; ou bien, comme prêtres, poussent au mariage, chaque cérémonie leur étant payée largement.

Enfin il y a une dernière cause à ces mariages prématurés; la belle-fille doit vivre chez sa belle-mère, et elle y entre de bonne heure pour être plus facilement pliée à la discipline domestique. Dès qu'elle est fiancée, elle quitte la maison de sa mère pour celle de sa belle-mère. Et elle n'en peut plus sortir, même pour retourner chez ses parents aux jours de fête, sans sa permission, qui parfois se paie cher.

Ces sortes de mariage ont les plus funestes résultats : maladies et souvent mort de la jeune femme; procréation d'enfants débiles; malheur des ménages; fuites, encore trop rares, des malheureuses, ainsi unies contre leur gré. Aussi la partie intelligente de l'opinion publique en condamne l'usage. Mais peu d'indigènes osent ouvertement les combattre ou du moins conformer leur conduite à leur discours ^ Le Gouvernement de l'Inde, lui, s'en est ému, et a cherché à y porter remède. Il a fait, en 1892, voter une loi sur le consentement, qui fixe l'âge au-dessous duquel le mariage ne pourra être consommé. Il a, vers le même temps, préparé, dit-on, sur la délicate question de la « Restitution des droits conjugaux », un projet qui n'a point abouti. La loi de 1892, elle, est restée lettre morte.

L'Etat de Mysore a, depuis longtemps, imposé un minimum d'âge, dix ans, ce qui est encore trop tôt. L'Etat de Baroda l'a imité. Son chef {Gaekwar) condamne ces pratiques et a déposé, en 1902,

dans certaines castes les filles sont mariées à un poignard, à une flèche, à un arbre, % pour ne pas reparaître devant son créateur sans avoir été mariées. Certaines sont mariées après leur mort.

1. Dans le Goudjerat, province de Bombay, l'âge du mariage pour les filles des hautes classes était ordinairement de dix ans en moyenne. Dans ces dernières années il s'en est célébré beaucoup à un âge plus avancé, treize ans et plus. C'est l'elTet de l'éducation et de l'esprit de réforme. Môme les classes les plus orthodoxes y viennent à leur tour. Et cette réforme commence à être discutée et approuvée par toute l'Inde. Toutefois, il arrive que les plus résolus sont arrêtés par l'opposition de leur caste. Un homme digne de foi m'a raconté, dans la province de Madras, l'anecdote suivante. Son principal employé lui dit: « Nous avons juré entre nous de ne pas marier nos (llles avant quatorze ou quinze ans ». Peu après, il marie la sienne à huit ans. Sur quoi, observation moqueuse du patron. L'employé répond : " .l'aurais perdu ma caste. Et ces gens, qui avaient juré avec moi, se seraient tournés contre moi ».

un projet de loi pour les proscrire. Toutefois le dernier Census (1901) y constate encore un nombre considérable de ces mariages entre enfants : 21 431 épouses et 14 000 maris de moins de dix ans; 3 534 épouses et 2 297 maris de moins de cinq ans. Le mal est intense; le progrès se réduit à presque rien. Et cependant il est permis de croire que l'opinion est, au moins en secret, avec les réformateurs : l'institution est condamnée et, avec le temps, beaucoup de temps, disparaîtra.

Un des gros arguments contre les mariages entre enfants, c'est que beaucoup d'entre eux se dénouent rapidement par la mort d'un des enfants prématurément mariés, et que dans nombre de castes (les plus hautes surtout, mais non pas exclusivement), les veuves n'ont pas le droit de se remarier. De cette interdiction la cause n'est pas bien connue. A l'origine, le dogme de l'immortalité de l'âme, qui est au fond de tous les systèmes religieux de l'Inde, s'opposait au second mariage des hommes comme des femmes. Plus tard, les femmes furent amenées à pratiquer le suttee, et c'est seulement depuis moins d'un siècle que s'est posée la question du remariage des veuves, et que l'interdiction en fut prononcée par les prêtres. Le veuvage qui dure autant que la vie, les indigènes de bonne foi déclarent que c'est un enfer. Dominée par sa belle-mère, souvent convoitée par les hommes de la maison, la veuve de haute caste doit se résigner à vivre à la fois sage comme une nonne et laborieuse comme une esclave. Beaucoup déclarent qu'elles auraient préféré le suttee. Difficilement peuvent-elles échapper à ce supplice : l'homme de leur rang qui les épouserait perdrait ses droits. Elles ne doivent attendre de soulagement que d'une réforme pratique des mœurs.

C'est un homme de haute caste, le pandit Ishwar Chandra Vidyasagar (Océan de science*), qui en lança l'idée. A la prière de sa mère, il s'était intéressé au sort des veuves-enfants et avait étudié les livres sacrés, pour y chercher des arguments en leur faveur. Il en trouva : un vers, fameux depuis lors, du Parashar Sinriti, qui autorise le remariage des veuves sous certaines conditions. A sa demande, le Gouvernement de l'Inde vota une loi du 25 juillet \ 185G, aux termes de laquelle le second mariage d'une femme produisait les mêmes effets légaux que tout autre mariage. Lui-même

1. Ishwar ou Iswar Chandra Vidyasacrar était un des hons sanscrilistes de l'époque, et principal du Collège de sanscrit à GalcuUa. Il mourut, il y a quelques années. 11 avait coutume de dire : Nous devons aux Anglais trois bénédictions, lo pain, la poste aux lettres et le mariage des veuves.

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eut le courage de marier son fils à une veuve. Depuis lors, il s'est formé, çà et là, des associations en faveur de cette réforme. Elle a gagné un peu (très peu) de terrain jusque, dit-on, chez les Brahmanes*. Mais, comme beaucoup d'autres lois, celle de 1856 n'a pas produit l'effet attendu. Les hautes classes demeurent opposées au second mariage des veuves et, dans les « Conférences sociales », les orateurs se montrent prudents sur ce sujet. On cite encore les cas; on les compte. M. Chandavarkar, lors du Congrès social à Madras, en avait compté 30 au cours de la précédente année. La lutte est dure, a-t-il dit, d'autant plus que les femmes ne sont pas avec nous. Mais peu importe. Le temps et les événements conspirent en notre faveur et sont en train de devenir trop forts pour nos opposants.

Tels sont les abus dont le Reform Social Partij poursuit la destruction. Qu'on }' joigne l'interdiction de se remarier aux veufs âgés de plus de quarante-cinq ans et ayant déjà un fils d'un précédent mariage, la tempérance, laquelle a un aspect plutôt hygiénique, et la pureté, plutôt religieux, et l'on a ainsi délimité le terrain sur lequel s'engage la bataille. Qu'en peut-on augurer?

Il y a déjà soixante ans, Sleeman (c'était à l'époque où l'on s'attaquait au suttee) observait comment et combien rapidement meurent les préjugés de l'Inde. Je ne partage pas cette confiance. Les temps ont changé. Le Gouvernement anglo-indien est moins ferme qu'alors et beaucoup plus qu'alors il a à compter avec une opinion publique puissante en Inde et en Angleterre. Il ne peut plus songer à imposer ses volontés. Le suttee était un acte extérieur, public, visible. Les mariages d'enfants, les remariages de veuve, le Zenana sont des faits de la vie intime, qui lui échappent de toutes façons. Les lois de 1850 sur l'âge du consentement et de 1856 sur le mariage des veuves sont demeurées inefficaces. La Réforme sociale ne peut compter que sur elle-même.

Que l'Inde soit en marche vers la civilisation, c'est indéniable. Mais surtout vers ses manifestations matérielles. L'Indien use du télégraphe, du chemin de fer, de l'Université. Il a modifie son costume. Un Mulsuman ôte ses babouches à la Mosquée, et garde ses bottines dans nos salons. Un Hindou en tunique de mousseline blanche, conduit lui-même un dog-cart élégant autour du champ de courses. Des nababs et des rajahs se font « chauffeurs » et vont à la chasse en auto. Les étudiants ont passé, à Cooper'sHill, des examens qui les qualifient pour les Télégraphes, les Travaux publics, les

1. Un lira h m an e, ju^o à In Haute Cour de Calcutta, M. Ashulosti Mukcrji, a créé une grande sensation en mariant son (lis ù une veuve.

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Forêts. Ils lisent l'anglais et le parlent couramment. Quelques-uns l'écrivent de façon distinguée. Ils ont institué dans quelques-unes de leurs villes et jusqu'au cœur des États un outillage et les services les plus modernes : eau potable, égouts, enlèvement du refuse par tramway Decauville et transport jusqu'à un centre où on le brûle; etc., etc. Ce sont là des symptômes éminemment favorables. Mais l'homme intérieur n'est pas entamé. Et le seul procédé qui permette d'atteindre jusqu'à lui, est celui qu'à récemment adopté M. Chandavarkar : abriter les réformes derrière l'autorité des livres sacrés. A cet égard, la partie de son discours à Madras : Children of light, avec les exemples tirés du Sanatana Dharma, est un chef-d'œuvre d'habileté en même temps que d'éloquence. Soyons, dit-il, des enfants de la lumière et de la vérité; mais de la vérité et de la lumière qui conviennent à notre temps. Et ce qui convient, il en demande la révélation aux plus anciens et aux plus autorisés des textes religieux.

Il se souvient évidemment de l'accueil qui fut fait à un homme aussi respectable que M. Malabari, à qui, en tant que Parsi, on déniait le droit de parler au nom des Hindous. Il a vu avec quelle maladresse souvent la loi et la justice anglaises ont, inconsciemment, travaillé contre la Réforme sociale'. Il a entendu les protestations qui se sont élevées d'entre les Hindous contre ce mouvement impopulaire de la Réforme, parce qu'il est trop ouvertement en opposition avec les traditions, qu'il attaque leur idéal de vie et de religion, et transporte sur le terrain social les méthodes aggressives du National Congress sur le terrain politique. Il sait, pour en avoir entendu la remarque de la bouche même du Gaekwar de Baroda, qu'encore aujourd'hui l'estime des hommes va, avant tout, à ceux qui adhèrent plus étroitement aux coutumes et aux pratiques les plus anciennes. Il ne veut pas se confondre avec le parti qu'on appelle Young India. Et moitié prudence et tactique, moitié acceptation d'un passé dont, avec toute sa race, il est fier, il entend, en même temps qu'il limite le champ de la réforme, rattacher pieusement le présent au passé.

1. La loi et la justice anglo-indiennes entendent tenir compte des préjugés de la majorité, de ses règles religieuses, etc. Survient une secte nouvelle qui rejette partie de ces règles. Par exemple : elle ne veut pas de telle formalité accoutumée et jugée, par la majorité, indispensable dans la cérémonie du mariage. Si les Anglais ne s'étaient pas trouvés là, cette secte eût probablement à la longue imposé au respect de la majorité la validité de ses mariages, même privés des formalités accoutumées. Mais la justice anglaise ne veut pas se mettre mal avec cette majorité. En conséquence, elle refuse de reconnaître la prétention de cette secte nouvelle, et d'accorder quelque validité à ses mariages, avec leur procédure simplifiée. Elle agit contre Tesprit réformateur. Et l'on peut citer dix exemples du même genre.

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La réforme désormais a donc un programme, une méthode et des chefs.

Le programme est triple. Il réclame :

Sur le terrain social, le droit aux voyages lointains; la suppression des mariages entre enfants (à quoi certains ajoutent : du veuf âgé ayant un fils) ; le droit pour les veuves de se remarier; l'adoption d'un ; régime de tempérance et de mœurs honnêtes. \

Sur le terrain économique, la préparation aux carrières industrielles et commerciales et le développement progressif de la richesse nationale par l'apport des capitaux et des activités, la politique restant nettement à l'arrière-plan.

Sur le terrain religieux, la fidélité à la religion hindoue, débarrassée des impuretés qui se sont amassées à la surface, et qui s'opposent présentement aux essais de réforme; pas de conversions aux religions européennes : ni catholicisme, ni protestantisme.

La méthode qui prévaut aujourd'hui consiste à appliquer la réforme d'abord dans la caste, à l'intérieur de la caste, et surtout dans les castes les plus élevées, les tioice boni, dont l'exemple fait autorité; puis dans les rapports des castes entre elles, de manière à . permettre et à établir des relations sociales (repas et mariages) entre catégories d'Hindous qui jusqu'ici n'en avaient pas.

La religion hindoue une fois acquise à la réforme, on étendra cette réforme aux autres religions; à l'Islam notamment. A ce moment seulement, on pourra, notamment avec l'aide des Musulmans, améliorer l'éducation et la condition sociale des purdah ladies : l'institution est d'origine musulmane et les Hindous ne consentiront à la modifier et à l'abolir qu'à l'exemple des sectateurs de l'Islam.

Ces questions résolues, — dans combien de temps? — on pourra utilement aborder celle des rapports avec les Européens. On aura ainsi formé une société nationale dans tous les sens du mot, pure de tout élément étranger, dégagée de tout égoïsmc. On aura supprimé la haine do race à race et l'éloignement de secte à secte, créé un esprit large, accueillant, compréhensif, qui permettra enfin de fonder l'unité et la nation.

Ce mouvement de réforme ne date pas d'aujourd'hui. Il a commencé il y a plus de soixante-dix ans. Pendant longtemps l'Hindou et le Musulman ont prétendu y travailkn". chacun de son côté, chacun par ses procédés. Et il se trouve qu'il y a eu, dans chaque religion, doux centres d'action, entièrement comparables par l'esprit et les tendances : chez les Musulmans, ce qu'on a appelé le « mouvement

d'Aligahr », qui s'est traduit par la fondation du célèbre collège musulman d'Aligahr, et la secte appelée Ahmadiijyah; chez les Hindous, le Brahmo Samaj et VArya Samaj. ISAligahr movement et le Brahmo Samaj sont dus aux libéraux; YArija Samaj et YAhtiiadiyyah, aux réactionnaires et aux obscurantistes.

L'Ahmadi5yah est nettement réactionnaire. Il eut pour fondateur (vers 1889) un homme, âgé aujourd'hui de soixante-dix ans, Mirza Ghulam Ahmad, chef du village de Quadian, dans le Pendjab. Sa famille, originaire de Samarcande, est fixée dans l'Inde depuis plusieurs siècles, et s'est montrée fidèle en 1857, durant la rébellion. Lui, a commencé sa prédication vers 1880. Il se prétend politiquement inofîensif et absolument loyal envers le Gouvernement britannique. La secte suivrait entièrement la direction du maître. Cependant, à une ou deux reprises, l'administration a eu à s'en occuper. Son allure est plutôt agressive et son influence hors de proportion avec son importance numérique. Le dernier Census lui attribue 1 100 membres mâles adultes; ce qui ferait une dizaine de mille membres des deux sexes; mais ses publications propres en revendiquent de 30 à 70 000. Elle a une imprimerie, une librairie, deux journaux, l'un en anglais, la /?eywe des Religions, l'autre en ourdou. Al Hdkam. Livres et journaux pénétreraient en Perse, en Arabie, en Afghanistan, Syrie et Eg)^pte. La thèse du prophète est celle-ci : le monde n'a pas encore eu de Messie; Jésus-Christ n'est pas mort sur la croix; il a visité l'Inde, et mourut, âgé de cent vingt ans, au Cachmir, où l'on montre sa tombe (celle d'un saint local, Yus-Asaf) à Srinagar. Le Messie, c'est Ahmad, ensemble Messie et Mahdi; il a le don de prophétie. Mais les Musulmans orthodoxes le proclament imposteur et ceux à qui il a prophétisé, hérétiques. Le mouvement mourra ou s'étendra, suivant le successeur que se choisira Ghulam Ahmad.

'L'Arya Samaj, autre mouvement rétrograde, mais hindou, a pris naissance dans le Kathiavar, province de Bombay, et a grandi dans les Provinces-Unies et au Pendjab. Il fut fondé, vers 1875, par un Brahmane, appelé Dayanand Saraswati. En 1901, il prétendait avoir 92 000 adhérents, dont les deux tiers dans les Provinces-Unies et un tiers au Pendjab. Ce sont, en général, des membres des classes instruites. Il s'est présenté comme un mouvement réformateur et libéral. Il est réformateur sans doute, mais surtout sur le terrain théologique et religieux : il réclame plus de pureté dans le dogme (retour aux Védas et rejet de l'idolâtrie) et plus d'ascétisme dans la vie. En fait, il est fanatique et obscurantiste. Le parti national

LA SOCIÉTÉ INDIGENE 121

indien, dont il sera parlé plus loin, l'estime. Un membre du Congrès national a récemment fondé une bourse de voyage de 2 000 roupies en mémoire du chef de la secte.

Le dernier des quatre mouvements réformateurs, le Brahmo Samaj, est numériquement moins important que les précédents, mais il a fait plus de bruit dans le monde. D'abord, parce qu'il a placé son centre d'action à Calcutta; ensuite, parce qu'il s'est nettement rattaché au mouvement de réforme sociale. Il a été fondé par un Brahmane de haute caste, Ram Mohun Roy (créé plus tard rajah par l'Empereur Mogol, que le Gouvernement anglais tolérait encore à Delhi). Roy naquit en 1774, près de Hougli, dans le district de Burdvan, Bengale. Il étudia les langues qui devaient plus tard le mieux servir dans ses études religieuses : sanscrit, persan, arabe, hébreu, grec; puis, parmi celles qui se parlent dans l'Inde, celles qui seraient le plus utiles pour répandre ses enseignements. Un temps fonctionnaire du Gouvernement anglais, il fonda le Brahmo Samaj en 1829, et tout de suite commença sa prédication.

Il eut au moins le mérite de la clairvoyance. L'éducation des Universités anglo-indiennes est purement laïque. Elle ne comporte aucun enseignement religieux. Cela s'explique : le Gouvernement ne peut ni enseigner toutes les religions ni faire un choix entre elles. Mais, pour pures que soient ses intentions, le résultat est que les étudiants sortis de l'Université ont peu de religion. Ils évoluent, les uns disent vers le panthéisme, la plupart, sans l'avouer, vers l'athéisme. Roy considérait comme perdue une société sans religion. D'autre part, il jugeait l'idolâtrie qu'est l'Hindouisme pratique tout à fait impuissante à lutter efficacement contre ce courant. Il entreprit non pas de fonder une religion nouvelle, mais de restaurer l'ancienne religion des Hindous. C'est ce qu'il appela le Brahmo Samaj, terme qui veut dire l'église (£xx).ri(iia), l'assemblée de ceux qui croient à Brahma le Dieu unique, le corps des Brahmas ou adorateurs spirituels du Dieu vrai et un.

Ce fut là le premier esprit du Brahmo Samaj : une réforme religieuse. Très prudemment, comme fait aujourd'hui Mr. Chandavarkar, Roy se rattachait à l'Hindouisme. « Il gardait le fil sacré du Brahmane », comme a dit un de ses disciples. Il n'admettait aucun élément étranger. Tout son enseignement était tiré des Védas et des Oupanichads. C'était un retour aux doctrines monothéistes (qui sont colles des Védas et des Oupanichads) et dont on s'était écarté sous l'influence des Pouranas. La corruption pouranique des Védas et des ^fupanichads avait d'abord conduit au panthéisme; puis la corruption

des Pouranas, à l'idolâtrie et bientôt à l'athéisme. Roy remontait les siècles et prétendait ramener son peuple au Dieu unique. De là, le Brahmo Samaj.

Il ouvrit un enseignement, attira des amis et des disciples, et recourut aux procédés de diffusion familiers aux prophètes : conférences et remontrances à ses amis et à ses parents ; leçons aux disciples; discussions avec ses adversaires; prédication en public de sa doctrine. Et nul ne peut dire quel succès il eût atteint (il était allé à Londres et y vivait d'un régime très strict, qui conférait beaucoup d'autorité à son enseignement), quand il mourut en 1833.

Il eut pour successeurs Debendranath Tagore, qui mourut en 1872, et Keshub Chunder Sen. Ce sont eux qui firent du Brahmo Samaj une religion et une association pour la Réforme Sociale. Jusqu'alors c'avait été une foi purement nominale, non confessée, ignorée du public. Celui qui se disait Brahmo dans l'assemblée des frères, se résignait, une fois rentré dans la famille, à se conformer aux pratiques hindoues. C'est en 1843 seulement que, dans une assemblée solennelle, on proposa à la fois un credo et une manifestation publique : « J'embrasse la foi védantique ».

Comme association pour la Réforme Sociale, le Brahmo Samaj se manifestait, dès 1829, par une adresse à lord W. Bentinck, à l'occasion de ses mesures contre le suttee. Il ne redoutait pas d'entrer, en 1860, sous la direction de Keshub, en lutte contre la caste (fondation du Sangata Sabha). Enfin il engageait la lutte pour l'amélioration de la condition de la femme et contre les mariages entre enfants. Ce sont les Brahmo Samaj qui incitèrent le Gouvernement angloindien à faire la loi de laquelle on attendait la suppression de ces sortes de mariages. Préparée, en 1872, par sir James Stephen, elle mettait à leur validité des conditions qui tendaient à les rendre plus rares, et que voici. Les futurs époux doivent n'être l'un et l'autre : 1° ni déjà engagés dans le lien conjugal; 2° ni parents au degré prohibé; 3'' ni âgés de moins, l'homme de dix-huit ans, la femme de quatorze ans; 4° ni, s'ils ont moins de vingt et un ans, arrêtés par l'opposition de leurs parents. Malheureusement cette loi ne mentionnait pas le nom de Dieu. Les Brahmos, pour qui elle avait été faite, ne furent pas unanimes à l'accepter. Quelques-uns protestèrent. La loi, au lieu d'être appelée Loi sur le mariage des Brahmos, devint la Loi sur le mariage des Indigènes et demeura inappliquée.

Cet échec — car c'en était un — n'eût ])euL-être pas compromis l'avenir du Brahmo Samaj. Mais survint bientôt un fait plus grave.

LA SOCIÉTÉ INDIGENE 123

Le chef de la secte, Keshub Chunder 8en, plein d'enthousiasme et de talent, qui avait à Londres, en 1870, remporté les plus grands succès personnels près de lord Lawrence, du doyen de Westminster, etc., eut la faiblesse, en 1878, lui, l'un des protagonistes de la Réforme Sociale, promoteur de la loi contre le mariage des enfants, de marier sa fille, âgée de moins de quatorze ans, au fils du Maharajah de Kuch-Beliar, âgé de quinze ans seulement. Ce fait fut connu, contesté, finalement confessé. Ce fut un scandale et un désastre. Depuis lors, le Brahmo SamaJ languit dans les querelles intestines et les schismes. Il avait 3 050 membres en 1891 ; il n'en a guère plus en 1901 : environ 4 000. Beaucoup de Brahmos peut-être n'osent pas avouer leur religion; c'est la décadence. Et n'était la haute qualité sociale et la valeur morale de ses membres, on pourrait la tenir pour morte. Mais, sous une autre forme, elle garde son influence. Elle est entrée et peut-être fondue dans le parti de la Réforme Sociale.

Ce parti a compté ou compte quelques-uns des hommes les plus considérables de la société indigène, outre ceux que j'ai déjà \ nommés : M. M. Telang, jadis juge à la Haute Cour, à qui l'on eût pu, comme à Keshub, reprocher des contradictions entre son langage et sa conduite; Ranade, également juge à la Haute Cour de Bombay, auteur d'ouvrages non sans valeur sur l'Economie politique et sociale; Chandavarkar, juge au même siège, raisonnable, pratique, habile, éloquent, bien vu des Anglais (qu'il a soutenus, sous lord Sandhurst, en une circonstance délicate) et jouissant, malgré l'opposition de la fraction avancée, d'une grande influence sur ses coreligionnaires; Malabari, philosophe, instruit, modéré à qui malheureusement sa qualité de Parsi ôte de l'influence sur les Hindous orthodoxes et qui, d'autre part, n'en a plus assez sur les Anglais; Gokhale, Brahmane de Pouna, jadis professeur au Ferguson Collège, aujourd'hui membre du Conseil Législatif du vice-roi, orateur éloquent, debaler gênant, penseur instruit, visage impassible, cœur ardent, réformateur et patriote difficile à satisfaire, qui, quelque jour, sera peut-être, au Parlement de Westminster, le véritable member for India; etc., etc.

Pour apprécier quelles chances peut avoir le parti de la Réforme, disons, en terminant, que les Hindous de notre temps peuvent être <* répartis en trois catégories :

1" Les réformateurs hindous, attachés à leur religion, à leur race et à leur pays qui estiment que, sans détruire ce qui existe, il con- ■vient de s'inspirer de ce qu'a su faire l'Occident, et de purifier

l'Orient du point de vue religieux et social (quelques centaines : Bandharkar et Chandavarkar).

2" Les Hindous qui ont évolué vite et sont allés loin dans leur évolution; qui ont étudié assez pour s'être mis presque entièrement à l'école de la pensée anglaise : philosophie, économique, politique; qui aujourd'hui ont un idéal : doter leur pays d'institutions entièrement nouvelles, copiées sur celles d'Angleterre et une amhition. chasser les Anglais, leur arracher le pouvoir, à tout le moins des places pour eux et leur classe (quelques milliers).

3° Les Hindous (des millions) rentrés en eux-mêmes, quelle qu'ait été leur instruction, qui veulent se renfermer dans l'admiration de l'Inde, de son passé, dans la pratique exclusive de ses idées, etc. (Parmi eux quelques-uns enfreignent les règles, mangent des mets préparés par des impurs, mais s'en cachent.)

Ces proportions (centaines, milliers, millions) quelque vagues qu'elles soient, nous permettent de préjuger de ce que pourra être le progrès de la Réforme Sociale. Ceux qui la soutiennent sont le petit nombre. Ceux qui l'osent défendre, l'infiniment petit. On citerait difficilement un indigène influent ayant pris l'initiative de proposer lui-même une mesure de Social Im.provement (progrès social). Leur milieu les gêne. Le rôle de promoteurs ruinerait leur influence. Ils ne peuvent travailler à la Réforme qu'en paraissant être le porteparole du nombre. Mais le nombre n'y comprend rien et les hautes classes sont hostiles; et les réformateurs manquent de courage \

H y a une classe d'hommes qui pourrait faire beaucoup : ce sont les princes indigènes. La plupart appartiennent à la même religion que leurs sujets. Leur éminence sociale leur confère une indiscutable autorité. Ils pourraient combattre la superstition efficacement. Malheureusement, eux-mêmes en sont les esclaves. A peu d'exceptions près, les Princes appartiennent à ce qu'il y a de plus arriéré dans l'Inde.

La Réforme Sociale ne peut compter que sur la puissance de la vérité en marche.

1. On prétend môme que beaucoup manquent de plus que de courage. Je demandais à un haut fonctionnaire du service de la transportation aux îles Andaman : « Y a-t-il ici un homme, une âme pour travailler au relèvement moral des prisonniers? » Il me répond : « Non, et pour plusieurs raisons. D'ahord, il y a parmi les transportés des sectateurs de plusieurs religions : Musulmane, Hindoue, Bouddhiste, etc. Il faudrait donc plusieurs directeurs de ce mouvement de relèvement. De plus, je ne sais pas si l'on trouverait beaucoup d'indigènes capables de voir dans une semblable position autre chose qu'une occasion de réaliser un gain sur la ration des prisonniers. • Je ne suis pas garant de l'e.xactitude du fait, mais seulement de l'exactitude des paroles.

§8. —LA REFORME POLITIQUE : REVENDICATIONS ET ASPIRATIONS; LE PARTI NATIONAL

Le parti national, de quoi il se compose; les Réformateurs et les Politiques; hommes d'étude et hommes d'action; leur attitude à l'égard du peuple; allure nationaliste de ce parti, le nationalisme hindou. — Le parti national et les Anglais; comment les Anglais pourraient le combattre efficacement. — Les armes du parti national : la presse, son origine, son développement, son attitude envers l'Administration; plans de contre-attaque par le Gouvernement. — Les conférences provinciales.

Le Congrès national, ses chefs, ses sessions, son organisation; le discours présidentiel; ses résultats; causes de son impuissance actuelle : divisions, Old et Younfj India, rivalités de personnes, altitude du Gouvernement au début et à présent; une force : l'assistance du parti radical en .Vnglelerre; erreurs de tactique du Parti National; hostilité de parti pris contre l'Administration, ses jugements excessifs, ses diatribes enllammées et injustes; son programme, ses prétentions minimum.

Autres réformes; le retour à l'âge d'or : les villages et les panchayals (conseils des anciens), divers plans de réorganisation; les cercles de villages. — Le loyalisme des Indiens; leur fidélité; leur opinion de l'administration des Anglais. — Prétentions opposées et inconciliables des Réformateurs et des Anglais; accusations réciproques; les positions respectives : ce sur quoi l'Angleterre cédera; ce sur quoi elle ne cédera pas. — Un projet original; élargissement du plan de Disraeli : un roi de l'Inde.

Le parti de la Réforme Sociale n'est pas le seul qui prétende construire une Inde nouvelle. Il existe un parti national qui n'a pas, sur le terrain politique, de moindres ambitions. Plus bruyant et plus actif, il comprend, outre quelques-uns des réformateurs sociaux les plus en vue, des hommes appartenant comme eux aux hautes castes et aux classes riches et cultivées : «grands propriétaires, étudiants et professeurs, hommes de loi, qui demandent à la politique immédiatement une partie des améliorations dont les premiers ne voulaient entreprendre la conquête qu'après la réforme des mœurs publiques. Les réformateurs se proposent, par un lent travail, de dégager les éléments d'une unité nationale et, de la nation ainsi préparée, de tirer plus tard les éléments d'un Gouvernement national. Le parti politique {National Partij), lui, se réclame aussi des idées de réforme sociale, qui intéressent la nation en puissance. Mais, à y regarder de j>rès, il a[)[)araît surlont se jiréoccu[)er de conquêtes politiques, qui intéressent d'abord les classes parmi lesquelles il se recrute. Sauf à elles, quand elles seront

investies de plus de pouvoir, à en faire sortir plus de bien pour la masse populaire.

A l'étudiant qui arrive d'Europe, un pareil parti inspire à première vue la sympathie. Il est l'agent d'émancipation, l'initiateur de liberté que l'on rencontre à travers l'histoire, chez toutes les nations, et A'ers lequel d'instinct vont l'enthousiasme et la gratitude*. Quand on l'examine de plus près et qu'on le suit à travers ses évolutions et sa stratégie, on est amené à lui retirer une partie de son admiration.

Il est surtout un parti de théoriciens, hommes d'étude et de cabinet, qui, on peut le craindre, ignorent la foule du plein air et de l'action. Ecrivains et orateurs, fiers à la fois de leur savoir et de leur caste, dédaigneux des basses classes, très peu et très rarement mêlés à la vie du peuple, ils n'en connaissent guère plus que ce que leur en révèlent les documents rassemblés et publiés par cette administration anglo-indienne qu'ils taxent à la fois d'égoïsme, d'oppression et d'ignorance : ni leur conduite ni leurs discours ne sont faits pour inspirer confiance. Leurs informations personnelles, bases de leurs raisonnements, sont souvent contestables; leur critique — si elle mérite ce nom — de l'histoire, fréquemment en défaut; enfin, les remèdes qu'ils proposent, qu'il s'agisse d'administration ou de finance, enfantins. Quant à leur attitude envers les classes qui dépendent d'eux, la majorité des estâtes des Zamindars du Bengale, forteresse du parti national, sont là pour attester qu'ils n'ont ni amélioré leur condition, ni même soulagé leurs souffrances. Presque tous ont été puissamment enrichis par le Permanent Settlemenl (Voir plus loin Les Classes agricoles et le Régime foncier) : il a fallu des lois nombreuses pour les forcer à abandonner à leurs tenanciers une faible partie de bénéfices inespérés et immérités (sorte à.'unearned incrément). Les petits cultivateurs du Bengale comptent parmi les plus durement traités de l'Inde. Sur ces larges estâtes, dont les propriétaires mènent une vie de luxe dans les capitales d'Asie ou d'Europe, on ne rencontre — sauf exceptions qui se comptent — ni enseignement par eux subventionné, ni école, ni hôpital, ni égouts, ni chemins, ni travaux publics.

Regardons de près et pénétrons dans ses rangs. Au premier, sont des hommes infiniment honorables, la plupart membres de la Réforme Sociale, esprits élevés, cœurs ardents, riches ou pauvres, peu importe, à cent lieues des préoccupations égoïstes, mus par le

I. Lire sur ce sujet le livre, documenté et vibrant, d'un de nos distingués compatriotes, qui visita l'Inde en 1900-1901, Ernest Piriou : V Inde contemporaine et le Mouvement national, Paris, Alcan, 1 vol. in-18.

LA SOCIETE INDIGENE 127

plus pur patriotisme, capables tous de se hausser jusqu'au sacrifice, quelques-uns de descendre jusqu'au crime. Derrière eux, abrités par eux, une masse d'assaillants sans courage, ratés des études ou de la vie, qui n'attendent que l'heure de la curée. Pratiquement, ce parti, appelé national, est surtout un parti de privilégiés, un Consortmm étranger, de fait, à cette nation qu'il évoque, et qui serait, bien avant elle, appelé à recueillir les fruits de la victoire.

Ce n'est pas tout. Il se compose, non pas exclusivement, mais principalement d'Hindous, dont l'esprit nationaliste se manifeste par une recrudescence de l'Hindouisme. En sorte que ce « parti national » suscite, en face du patriotisme indien, un nationalisme hindou, auquel ne peuvent s'associer, sans réserves prudentes, ni les Musulmans ni les Bouddhistes.

Tel qu'il est, il gêne déjà les Anglais. Il n'est pas un péril, mais il est un « devenir », dont il faut tenir compte. Si les Anglais étaient un peuple idéaliste, leur rôle serait facile et magnifique. Ils prendraient à leur compte la devise : l'Inde aux Indiens. Et ils barreraient la route au parti national. Ils se posent bien présentement, en face de lui, comme défenseurs des intérêts généraux de l'Inde; mais leur attitude n'est pas nette. Il fut un temps, à l'époque d'apostolat de Malcolm et de Mountstuart Elphinstone (vers 1830), et plus tard vers 1838, quand l'immense péril couru éveilla les consciences, oii ils ne se considéraient dans l'Inde que comme chargés de la mission temporaire d'éduquer le peuple, de former une nation et de la préparer à la tâche lointaine de se gouverner'. Ce devoir accompli — ce serait l'affaire d'un siècle ou plus, — ils se retireraient, laissant cette fille, florissante et glorieuse, de leur génie à ses véritables destinées.

Avec un tel programme, sûrs de leurs droits parce qu'ils seraient sûrs de leurs intentions, ils seraient en mesure de combattre toutes les prétentions et de déjouer toutes les habiletés du petit groupe des privilégiés ambitieux. Ils feraient peu à peu l'éducation administrative et politique d'une élite chargée de guider le reste (car il n'est pas question d'investir les 300 millions d'habitants de l'Inde du self government). Et cette élite, ils iraient la recruter où elle est, non pas seulement parmi les Bengalis et les Babous, vains de leur incroyable aptitude à comprendre et à retenir, mais par toute la

1. Après la n'-hellion (mutiny) de 1857, Sir Herbert Edwardes, grande figure angloindienne, héros du Pendjab, de la frontière et du Mutiny, demandait qu'on se préparât à donner à l'Inde la liberté, sauf à voir comment elle en userait. Dans une conférence qu'il fit h Manchester en ISfiO ou 1801, il disait : ■■ .Si les Indipénes se fatif^uent jamais de notre domination, nous ne devrions môme pas désirer la maintenir. L'Angleterre devrait d'abord s'efforcer d'adapter l'Inde à la liberté et alors la lui donner. •

nation, dans toutes les classes, dans toutes les races et les religions, parmi ceux qui pensent comme parmi ceux qui agissent, pourvu qu'ils possédassent le sentiment des responsabilités et des devoirs, moins avides de places et de traitements que des pouvoirs qu'elles confèrent et du bien qu'elles permettent. Une telle conduite pratiquée loyalement et, à la vérité, durant bien des années, aboutirait à constituer un corps, nombreux et capable, d'administrateurs indigènes, ferait l'éducation de la nation, dégagerait peu à peu un sentiment national, et rendrait un jour possible, mieux que cela, nécessaire la fin de la domination anglaise, l'avènement de l'Ere Indienne, œuvre glorieuse et noble.

Mais cette conception, qui n'a été qu'un temps celle des Anglais, ne l'est aujourd'hui plus du tout. On lui rencontre encore quelques rares tenants : sir Henry Cotton, par exemple, qui présida le Congrès national de 1904. Mais l'opinion anglaise, ni en Inde, ni dans la métropole, n'admettrait plus cette politique d'évacuation. Les liens qui attachent l'Angleterre à l'Inde sont trop forts. L'Inde est un des piliers sur lesquels repose la grandeur de l'Empire Britannique. Il ne la laissera pas aller de plein gré. Toutefois, il n'appartient à personne de prophétiser, ni surtout à un étranger de juger en pareille matière.

Tel qu'il est, le parti national s'efforce à une double tâche : se concilier l'opinion et escarmoucher contre le Gouvernement. Et, pour y parvenir, il use de trois moyens d'action : la presse, les conférences provinciales, le congrès national.

La presse, quoiqu'elle ne date pas encore de cent ans, est un pouvoir qui grandit et dont il faut tenir compte. A l'origine, elle était un instrument d'enseignement et de vulgarisation. Le premier journal indigène fut créé en 1818 par les missionnaires de Serampour; il s'appelait le Miroir de V Intelligence {Sumachar Durpun). Le Gouverneur général, lord Hastings, se montra très favorable à cette création. Il en attendait un réveil de l'esprit indigène. Il alla jusqu'à supprimer, à la grande indignation de la Cour des Directeurs, la censure préalable. Au temps de Victor Jacquemont (1829), il y avjait à Calcutta le John Bull, le Harkarah (Messager), VEasl India Gazette, la Government Gazette, la Literanj Gazette, et, en plus, nombre de journaux en bengali et en hindoustani. La presse, surtout anglo-indienne, était, comme au temps de lord Hastings, et bien qu'on eût dû rétablir la censure, aussi libre qu'en Angleterre. Et elle usait de cette liberté. Au temps de Macaulay, ses jugements sur l'Administration, hommes et mesures, étaient ultra

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sévères. Mais les hommes de sens s'en inquiétaient si peu que Macaulay, en 1835, parvint à faire de nouveau supprimer la censure. Ce ne fut toutefois pas sans peine. Il dut lutter à Calcutta et à Londres; moyennant quoi, dès 1836, ces mêmes journaux anglondiens l'attaquèrent si violemment qu'il lui fallait empêcher sa sœur de les lire. Cela ne modifia ni son attitude ni son opinion '. Il tirait quelque vanité de ce que l'Inde était « le seul pays au monde où la presse fût libre, tandis que le Gouvernement était despotique ».

Naturellement les événements de 1857 modifièrent les sentiments des gouvernants et la législation. La presse fut soumise à un régime plus strict. En 1876, lord Lytton crut venu le moment de réglementer libéralement par une loi les relations de la presse et du Gouvernement. Mais cette loi fonctionna mal; la métropole en demanda le rappel. Malgré cela, la presse — où le talent ne manque pas, certes, — jouit encore dans l'Inde d'une liberté que beaucoup jugent excessive, et dont elle use sans ménagements et même, on peut dire, sans habileté ni utilité. Obligés de traiter de tout, et insuffisamment préparés par l'étude à cette tâche complexe, ses rédacteurs ont la main lourde. Nulle part on n'a moins su glisser sans appuyer ^ Le malheur est que la presse indigène est forcément nationaliste. Elle est tenue, sous peine de perdre une partie de sa clientèle, d'accueillir toutes les attaques dirigées contre le Gouvernement et contre les Anglais. En conséquence, elle est presque uniformément violente. Elle blâme, elle suspecte, elle travestit. Le Gouvernement de l'Inde n'en tient presque aucun compte — sauf, depuis ces tout derniers temps, durant lesquels la violence des polémiques et la politique de « l'action directe » a déterminé la violence des répressions — et le lecteur angkis ne fait individuel-

1. En 1835, Macaulay exposait que les journaux lus par les indigènes sont manuscrits. Et il donnait des détails sur leur proportion et leur nombre. « Ceux qui sont imprimés ne circulent pas par la poste, et leur circulation, en quelque langue indienne que ce soit, n'atteint ou ne dépasse point 300 exemplaires. Les journaux manuscrits ont beaucoup d'influence. » Et il ajoutait, en 183G : « Dans l'Inde, la presse est comparativement une arme faible. Elle fait beaucoup moins de bien et beaucoup moins de mal qu'en Europe. Parfois elle porte à la connaissance du Gouvernement l'existence de maux dont, sans elle, il n'eût rien su. Jusqu'à un certain point, elle a une action salutaire sur les fonctionnaires publics. Elle contribue même à garder l'administration pure. D'autre part, en altérant les intentions qui ont dicté certaines mesures, en flattant les préjugés de ceux qui la font vivre, elle crée une légère excitation dans une très petite partie de la population. •

2. Un liomme (lord Curzon), qui ne craignait pas les journalistes, mais avait des raisons do ne pas les aimer, a dit : • Le journaliste indien joint à des prétentions à l'éducation une tendance naturelle à l'invective. Il ne comprend [)as ses adversaires, il n'y lilche pas; il n'y tient pas. Il préfère les injurier. Et sa conception des choses est si bizarre qu'il se flatte que ses grossièretés lui concilieront les gens bien élevés et sa sottise, les gens intelligents. » — Voir la note sur le Parti des violents dans l'Inde, p. 145.

l'inOE BHITANNigUE. 9

lement aucun effort pour discerner le vrai du faux, la plainte léûfitime de l'accusation frivole ou méchante. Le rôle utile d'informateur qu'entrevoyait pour elle Macaulay, elle n'a pas su le prendre ou le tenir.

Naturellement, ce jugement sommaire comporte des exceptions : on cite des journalistes indigènes savants et courtois : le Rast Gaftai\ avec M. Kabraji, mort il y a quelques années, YIndian Spectalor, Y Hindoustan Revieiv, YIndian People, approuvés des lecteurs indiens raisonnables.

Cette attitude fâcheuse et malheureusement inefficace n'est pas sans préoccuper l'opinion et indigène et anglaise. En certaines régions, des indigènes sont allés jusqu'à former des Comités composés de personnes influentes et honorables, chargées de surveiller la presse et d'établir des relations acceptables entre elle et l'Administration. Cela reste sans effet. L'opinion anglaise hésite entre divers procédés. Celui des avertissements suivis de suspension, que nous avons, en France, connu sous l'Empire, et que tout le monde condamne. Celui de journaux gouvernementaux ou inspirés, qui exposeraient et défendraient les opinions, les vues et les actes de l'Administration. Le Gouvernement de l'Inde et les Gouvernements provinciaux ont présentement leurs Gazettes, mais elles sont purement officielles, et ne contiennent que la publication des promotions, des retraites, des résolutions du Gouvernement, etc*. Celui, enfin, qui obligerait les journaux à recevoir et à publier sans délai toute communication du Gouvernement. Dans chaque province, il y aurait un Service de la Presse, chargé de surveiller la presse indigène, et de relever les erreurs, volontaires ou non, de répondre à ses appréciations en citant des faits à l'appui. Le journal, naturellement, en piil)1iant ces communiqués, en indiquerait la source.

La presse indigène, telle qu'elle est, donne spontanément une énorme publicité à la propagande du parti de la Réforme Sociale et du Parti National. Ce sont des sujets qui passionnent l'opinion.

Toutes les conférences que tiennent ces deux partis, conférences locales très nombreuses, et provinciales, ordinairement annuelles, dans lesquelles se discutent les questions à l'ordre du jour (Education, Impôt, Cadastre, Justice, Séparation des Pouvoirs, etc.), la presse indigène en rend compte; elle enregistre les vœux et les votes

1. Il y a bien, dès maintenant, ce qu'on appelle la « Table de l'Éditeur » : danschaqui secrélarial, on communique à la Presse les HésohUions du gouvernement et les autre: publications d'un intérêt général. Cela a son utilité, limitée.

LA SOCIETE INDIGENE 13i

et même — attention appréciée — publie in extenso les discours des présidents et personnages de marque.

Ces personnages, ce sont tous ceux qu'on retrouve aux assises solennelles du parti national, dans le National Congress, réunion, durant la semaine de Noël, des hommes politiques et réformateurs hindous et (moins nombreux) parsis et musulmans de l'Inde entière. Ce sont des Anglais, jadis Bradlaugh, aujourd'hui sir Henry Cotton, sir H. Wedderburn, M. A. 0. Hume, etc., et des Indiens : MM. Dadabhai Naoraji, qui fut un temps député au Parlement à Londres, W. C. Bonnerjee, sir P. M. Mehta, A. M. Bose, Lai Mohun Chose, candidat malheureux, en 1884, à Greenwich, aux élections législatives, MM. Chandavarkar, Gokhale, etc.

Durant chaque session, le lieu de la prochaine réunion est fixé d'avance. En temps opportun, un appel à l'opinion est lancé par quelque personnage. Dans la ville oîi le Congrès siégera, Lahore, Bombay, Madras, Bénarès, etc., un Comité se forme pour assurer l'organisation, parer aux dépenses et loger les hôtes, hommes et femmes, hindous, musulmans, parsis, européens, au nombre de centaines ou de milliers, qui viendront de toute l'Inde, surtout de la province choisie. Parmi eux, il est (ou plutôt était) des délégués, investis d'un mandat officiel'. A la séance d'ouverture, le Comité local adresse aux assistants ses souhaits de bienvenue. Puis le président désigné lit son discours. Il est fort long; car le programme n'est pas limité — ce qui aiïaiblit l'action du Congrès. Tout s'y trouve : c'est une revue de tous les maux dont l'Inde souffre ou a souffert, le chapelet de tous les reproches qu'elle peut formuler et de toutes les rancunes qu'elle nourrit. Cela, pour les Anglais; quant aux Indiens, ils n'entendent que des compliments aux chefs du parti, un exposé flatteur de ce qu'ils font, des vœux et des prophéties favorables, toujours les mêmes.

Détail notable, et qui devrait inspirer aux congressistes quelque modestie ou quelque gratitude, dans ce Congrès, les idées qui sont exposées sont européennes et européenne la langue usitée. C'est l'anglais, pensée et idiome, qui ù ces hommes si différents par la race et la langue permet de s'entendre. Ce sont les pen.seurs du monde entier et de tous les âges que l'on invoque et que l'on commente. Dans un même discours on entend citer Gibbon, Nay)()léon,

MH

1. Cet usapn des Délégués officiels semble aujourd'hui désuet. Jusqu'ici le nombre des li';,Mjés par province était : 75 pour le Bengale — 50 pour Madras — 50 pour Bombay i."j pour les Provinces-Unies — 25 pour le Pendjab et la Province frontière — 15 jr la Birmanie — 75 délégués supplémentaires pour la province où se tient le Congrès.

Fawcett, Labori, Virgile, John Bright, Hume, Darwin, Spencer', Haeckel, Pascal, Thiers, des proverbes sans nombre, des mots historiques, véritable fatras, dont on ne saurait dire s'il est inspiré par une modestie sincère ou un vain étalage d'érudition glanée à la dernière heure. Et, parmi tout cela, des accents d'incontestable éloquence et de patriotisme ardent et des plaintes, solidement fondées, je le dirai.

Il eût été intéressant d'écrire un historique de ces Congrès. Au prix de quelque monotonie, on eût mis en évidence l'honorable ténacité du National Party. Mais cela nous eût entraîné loin. Le dernier Congrès, dont nous possédions le compte rendu, celui de 1908, a dû se séparer dans la confusion. Des dissentiments se sont élevés entre la majorité modérée, composée de gens loyaux envers la domination britannique, et les partis extrêmes, qui y sont hostiles. Les modérés, — qui sont le nombre, encore que leur parti comprenne quelques politiciens considérés, en Inde, comme avancés. — sont en train de préparer une organisation distincte. Leur programme est la concession éventuelle à l'Inde d'un self rjovernment, comme celui du Canada et de l'Australie, concession qui serait graduellement amenée par des moyens constitutionnels.

Le Congrès national a déjà tenu (1908) 24 sessions annuelles. Si, après pareil laps de temps, on cherche à mesurer son efficacité, et à évaluer les résultats obtenus : lois votées, réformes réalisées, opinion publique conciliée, ils sont minces. Pourquoi? J'ai déjà dit que le parti national n'est qu'une petite minorité dans le pays, qu'il ne représente pas des intérêts vraiment nationaux-, que la masse du peuple demeure indifférente à ses travaux et — les adversaires ajoutent — absente de ses préoccupations. Cette explication n'est pas suffisante : on en donne d'autres. Même avant la récente scis-

1. Herbert Spencer a exercé et exerce encore une influence considérable sur la pensée indienne. En 1904, un membre du parti national, fonda, en souvenir de lui, à l'occasion du premier anniversaire de sa mort, 6 bourses de voyage, de 2000 roupies chacune, pour permettre aux titulaires d'aller en Angleterre compléter leur éducation et se préparer aux carrières libérales, sous la seule condition qu'ils ne deviendront jamais fonctionnaires du Gouvernement anglo-indien, l'indépendance étant la condition même d'une action réformatrice efficace. Des gestes pareils font honneur au Parti Nalional.

2. Un Musulman, qui se refuse à y assister, et voit à regret ses coreligionnaires se mêler, sans enthousiasme, aux Hindous, me donne celte note peu sympathique : « Il n'est pas national; il est un Congrès de classe, qui s'occupe peu des besoins et des réclamations de la masse du peuple, mais beaucoup des intérêts de sa classe. C'est pour elle (ju'il veut [)lu3 d'avantages, plus de hautes i)laces, toujours mieux payées; et il n'englobe dans son programme quelques questions générales (famine, situation des, princes, etc.) que pour masquer son propre égoïsme. D'ailleurs, je dois dire que, dans la masse des Congressistes, je compte pas mal d'exceptions, et reconnais (ju'il s'y fait une énorme dépense de talent. »

LA SOCIETE INDIGENE 133

sion des modérés et des extrêmes, qui se préparait de longue date avant d'avoir éclaté, le Congrès tendait à se diviser d'abord en deux camps : les Okl India et les Young India. Les Young India sont les réformateurs instruits à l'école des radicaux anglais, qui veulent le progrès, même s'il ne s'adapte pas aux conditions présentes de l'Inde. Les OUI India, qui représentent l'immense majorité du pays, sont généralement les descendants de la vieille aristocratie ou de la gentry, attachés aux traditions nationales et religieuses. Ils voudraient des réformes longuement étudiées, prudemment adaptées. Ils n'ont pas confiance dans les agitateurs politiques. « Ce sont, disent-ils, des hommes nouveaux, qui veulent devenir des maîtres. »

Voilà une première cause d'impuissance; en voici d'autres : les rivalités de religion, de province, de personnes, de candidats à la présidence, plus vives infiniment et plus tenaces que ce que nous connaissons en Europe; la prudence, qui a tenu à l'écart plus d'un qui eût pu se rallier : par exemple, certains hommes en A^ue, à qui eût convenu une agitation modérée et qu'effrayent des incidents extrêmement violents •; marchands indigènes, qui redoutent de se compromettre aux yeux du Gouvernement; etc.

Durant les quatre ou cinq premières sessions, l'étroite union des adhérents, la modération et le sens pratique de leurs vœux avaient autorisé des espérances que le temps a emportées. Puis les ambitions se sont élargies; les minorités ont été sacrifiées; la dissension est survenue, et, bien que présentement les Musulmans aient de nouveau rejoint au Congrès les Hindous, l'enthousiasme d'antan s'est éteint.

La cause principale de cet insuccès, il faut la chercher dans le changement d'attitude du Gouvernement de l'Inde. Lord Dufferin avait d'abord encouragé le Congrès national. Il avait été frappé de l'utilité qu'il y avait à établir un contrepoids à cette fraction non officielle de l'opinion anglo-indienne, qui s'était manifestée si violemment, au temps de lord Ripon, à l'occasion du Bill Ilbert (Voir plus loin, la Justice). Mais, plus tard, il s'aperçut que le Congrès s'engageait dans une voie qu'il ne pouvait approuver : il lui retira son appui, suivi dans ce mouvement de recul par tout le corps des fono tionnaires et, pendant longtemps, par une partie, la plus considérable, des Musulmans. Cette attitude nouvelle se traduisit par de la

1. M. Ghosc, président du National Congress, à Madr.is (1903), dit qu'il s'est tenu à l'écart de la po!iti(|ue (elîrayé sans doute par l'attitude d'Iioniiiies coiiiiiie M. Tilak. — Voir la note sur le Parti des violents dans l'Inde, pa'^i'. l'io), ce qui lui a permis d'i^iionu' les » factions et les cliques qui font tant de mal, en jetant la division parmi les hommes publics ».

froideur, des refus de coopération, bien plutôt que par des tracasseries ou de la persécution. Les réunions du Congrès national et ses discussions sont libres, plus libres — on en a fait la remarque — qu'elles ne le seraient chez aucun des princes protégés. Les orateurs savent que leur éloquence et leur indignation peuvent se manifester librement : rien ne les menace. Mais le Congrès est d'un côté; le Gouvernement de l'autre.

Ce n'est pas à dire que le Gouvernement n'ait rien à redouter; on peut même affirmer que, dans cette lutte, il doit perdre toujours plus de terrain. Et cela se produirait, à quelque tactique qu'il eût recouru. Patronnant ce Congrès, ainsi qu'il avait commencé à le faire, il eût été, bon gré mal gré, emporté bien au delà des bornes qu'il se fût assignées. Lui refusant son concours et se campant en face de lui, il se donne l'apparence fâcheuse de lutter contre une cause populaire, qui — elle ne pouvait y manquer — alla chercher du renfort au delà de la mer, et en trouva.

Elle fut, dans cette seconde phase, guidée par quelques-uns des hommes qui l'avaient encouragée dans la première. Ils lui rendirent l'inappréciable service de lui révéler la seule tactique qui pût lui valoir des succès. Ils concilièrent au parti national les radicaux anglais, naturellement portés à défendre « les droits de l'homme ». Ce furent eux sans doute qui attirèrent aux Indes M. Bradlaugh pour y présider le Congrès national. Ce furent eux qui saisirent l'opinion libérale de tant de revendications et d'aspirations, que les Anglo-Indiens, mieux au fait des hommes et de leurs convoitises, de l'esprit indigène et de ses lacunes, estiment ou prématurées ou entièrement injustifiées, mais que l'Européen, qui généralise et qui juge de ce qu'il ignore par le peu qu'il sait, est prêt à accepter et à soutenir. Dans le Parlement actuel, le parti du travail est disposé à favoriser l'agitation du Congrès national, témoin la récente visite dans l'Inde d'un de ses chefs, M. Keir Hardie, et celle, durant l'hiver de 1909, d'un autre membre du Labour Party,M. J.-R. Macdonald.

En même temps, le parti national s'est lui-même discipliné. Il travaille, il étudie, il remet des mémoires; il organise par toute l'Inde des « croisades », sous forme de conférences locales et provinciales. Il a fait des recrues, et de précieuses. Sans doute il subit la coopération de certains personnages médiocres, encombrants ou compromettants. Durant ces dernières années, M. Tilak et Babu Bepin Chandra Pal, au Bengale, ont organisé un parti violent, dont les méthodes ontjeté le discrédit même sur des hommes plus modérés. Toutefois, le Congrès national peu à peu en pousse

au premier rang qui, par la valeur morale, l'éloquence enthousiaste ou le jugement froid, ont su lui rallier des adhérents nouveaux et lui imprimer une allure sérieuse et obstinée, qui impose.

On a beau aller répétant que le Gouvernement ne cédera rien; qu'on « ne fait rien pour des gens qui ne sont pas électeurs », Le \ Gouvernement cède : qu'on suive les discussions des budgets dans \ les Provinces et à Calcutta, on y voit les membres indigènes prendre régulièrement le rôle d'assaillants, critiquer certains faits, dénoncer certains abus, et finalement arracher à l'Administration des réformes (en petit nombre) ou des mesures, dont elle eût dû spontanément prendre l'initiative et se faire honneur aux yeux des populations.

On a beau dire : ici nous représentons l'Angleterre, et l'Angleterre, quel que soit le parti au pouvoir, conservateur ou radical, maintiendra une même politique. C'est une erreur. Ne voit-on pas lord JMorley, ministre de l'Inde, d'accord avec lord Minto, gouverneur général, entrer, prudemment, dans une voie qui doit aboutir à de nouvelles satisfactions pour les Indigènes? Il n'y a qu'à lire les propositions actuelles de faire les Conseils législatifs plus nombreux et plus représentatifs; d'établir des Conseils consultatifs de notables qui donneront au Gouvernement leur avis motivé sur les mesures proposées; l'admission de deux membres indigènes dans le Conseil du secrétaire d'État; le retrait — au moins comme début — des pouvoirs de magistrats à quelques-uns des collecteurs et autres fonctionnaires de l'Exécutif, l'une des plus anciennes prétentions du Congrès ; enfin la nomination d'une Commission royale de la Décentralisation, qui a, dans son enquête, étudié la concession de pouvoirs plus étendus aux District Boards et aux Municipalités; la possibilité de faire, dans une certaine mesure, revivre l'autonomie des villages; les relations entre les fonctionnaires britanniques et la population indigène facilitées par la faculté d'adjoindre des conseils consultatifs aux commissaires et collecteurs. Tout cela constitue des concessions et dos satisfactions. Il semble bien que ce doive être la métropole même qui apportera au parti national le secours dont il avait besoin pour venir à bout des résistances du Gouvernement de l'Inde.

Si, par impossible, le Congrès échouait dans sa tâche ambitieuse, ce ne serait pas sa cause qui l'aurait perdu, c'est lui qui aurait perdu sa cause. Car, sur ce champ de bataille, tout est une question de tactique. Or, il n'est pas contestable que sa tactique actuelle, rxccllentc en ce sens qu'elle lui concilie une fraction influente de l'opiiiicHi métropolitaine, est absurde en ce qu'elle lui a aliéné, sans

profit, les sympathies des Ang-lo-Indiens, celle surtout des hauts fonctionnaires qui, à leur tour, influencent, pour la solution des problèmes quotidiens, le secrétaire d'État à Londres. Le Congrès commet l'erreur de se conduire comme s'il était un Parlement. Il n'est rien, pas même un Conseil consultatif. Il n'est pas autorisé à se comparer, comme certains de ses membres le font trop souvent, aux Irlandais; il ne dispose pas de ces 80 A^oix qui, en se portant où il leur plaît, déplaçaient jadis la majorité et forçaient le Gouvernement à compter avec elles.

Surtout l'erreur capitale du parti national, c'est son manque de mesure et d'équité. De ce que font les Anglais, rien n'est louable ; nul mérite ne leur en revient : ce qu'ils ont pu faire de bien, ils l'ont dû faire. Des attaques aussi indiscrètes, outre qu'elles irritent l'Administration, lui ont ôté toute inclination à en examiner le bien fondé. Récemment, le langage violent des orateurs du parti extrême a refroidi même les radicaux anglais. Le Congrès, à force d'exagérations, rappelle un peu ces périodesde vie débordée que d'anciennes civilisations ont autorisées, durant lesquelles les hommes laissent s'échapper le trop-plein de leurs passions. L'opinion concède quelques jours à la cause populaire pour avoir le droit, le reste de l'année, de n'y plus songer. L'époque venue, on accomplit la cérémonie accoutumée des déclamations et des imprécations; l'époque passée, on ne s'en embarrasse plus l'esprit. Ce ne sont pas là les assises solennelles et décentes d'un grand parti, attaché au bien du pays. Un des amis les plus clairvoyants du parti du Congrès, M. A. 0. Hume, dans une lettre écrite en 1904, lui conseillait une autre attitude et une autre politique. « Plus d'attaques injustes, lui disait-il, reconnaissez ce qui a été fait de bien et proclamez-le. Voilà pour nos relations avec le Gouvernement. Quant à nous-mêmes, plus de vaines querelles et de rivalités déprimantes; la collaboration étroite et amicale de tous; une action raisonnée et constante. Donnez sans compter votre temps, votre argent, votre cœur. Parler peu et agir. »

Il n'appartient pas à un étranger de prononcer si les Indiens sont assez sages et assez maîtres d'eux-mêmes pour mettre ces conseils à profit. Ce que même un étranger peut remarquer, c'est que le parti national est bien loin de représenter l'unanimité de l'opinion indienne. Il ne représente certes pas cet élément amorphe et insensible, la masse formidable des millions, que rien ne préoccupe que le pain d'aujourd'imi et celui de demain. Le Congrès, sans doute, malgré ses vues étroites de classe, travaille aussi pour cette masse

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et dans son intérêt. Mais elle n'en sait rien. Elle a bien vu s'accomplir de grandes réformes en matière d'impôt, d'irrigation, d'éducation, etc. Mais cela date déjà de loin; d'avant comme d'après le Congrès. Et elle en fait — non sans justice — remonter le mérite à ces coUectors qui incarnent à ses yeux le Gouvernement de l'Inde.

L'élite, la fraction instruite de l'opinion, celle qui serait capable de faire un juste départ des mérites des hommes et de la reconnaissance qu'elle leur doit, se compte par quelques dizaines de mille. Or, ceux-là même sont divisés. Les Hindous et les Musulmans ne sont d'accord sur rien. L'Hindou est un marchand, un bourgeois, un fonctionnaire, un homme d'étude, capable d'apprendre, de passer des concours et d'emporter de haute lutte des places et des situations. Le Musulman est un homme d'action, un aristocrate, qui se fie moins à la science qu'au bon sens, aux qualités de race fixées par l'hérédité, et qui, ordinairement incapable de subir des examens, est résolu à chercher un autre critérium du mérite et compte sur les Anglais pour lui rendre justice et lui faire obtenir sa due part^ L'histoire lui enseigne que son raisonnement est juste et son espoir fondé. Aussi l'a-t-on vu s'éloigner davantage des Hindous, à mesure que certaines prétentions se faisaient jour. C'est en vain qu'on objecte que quelques Musulmans se sont joints au parti national et ont pris part aux travaux du Congrès. En tant que classe, les Musulmans / redoutent les Hindous plus encore qu'ils ne détestent les Anglais.

Le Congrès national a varié dans son programme avec le temps. Tantôt indécis et tantôt net, il a connu toutes les audaces et toutes les timidités. H a réclamé des concessions minimes et des prérogatives redoutables. Il fut un temps (1886-87) où il ambitionnait surtout d'obtenir le système représentatif avec toutes ses conséquences ^, en vue d'exercer une influence décisive sur l'Exécutif et le Législatif. C'eût été une révolution. Il n'a obtenu jusqu'ici — ce qui n'est pas, tant s'en faut, négligeable — que l'admission dans les Conseils

1. Voir plus loin, livre II, chap. vu, Part des Indigènes dans VadiniJiistration de leur pays.

2. Le droit d'envoyer des représentants de l'Inde au Parlement britannique a été et est encore un des plus ardents désirs, une des plus fermes prétentions des partis avancés de l'Inde. « L'Inde, écrivait en janvier 1901 le Mnhratta, ioumnl de M. Tilak, compte que l'Angleterre lui concédera le droit d'être représentée au Parlement britannique. •

M. Gokhale, lui aussi, a demandé des députés pour l'Inde. Présentement, il se contente de réclamer et il a obtenu — succès considérable — pour des Indiens l'entrée du Conseil de l'Inde auprès du secrétaire d'Etat.

Pratiquement, les Indiens peuvent entrer et entrent au Parlement, mais comme représentants de circonscriptions d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande. C'est ainsi que •M' Dadabhai Naoraji, le vénérable leader du parti national, fut. pendant quelques années, représentant de Finsbury, et sir M. Bhownagree, de Bcitbnal Green. J'imagine que M. Gokliale tentera (juelque jour la fortune. Ce serait un remarquable parlementaire avec lequel il faudrait compter.

législatifs de membres élus par les District Boards, les Municipalités et les Universités, avec le droit de discuter les budgets impérial et provinciaux (sans d'ailleurs pouvoir rien faire modifier à celui qui se discute) et de poser des questions au Gouvernement.

Les programmes des divers Congrès, si on les mettait bout à bout, formeraient une liste démesurément longue et disparate. Cbaque président croit devoir se signalera l'attention du monde par quelque prétention nouvelle. Mais tous renferment un fonds commun, qui se reproduit à chaque session : ce sont les Cahiers de cette bourgeoisie de l'Inde. Lors du Congrès de Bénarès, que présidait ce Gokhale, qui est assurément un des meilleurs scholars des Universités indiennes, homme d'érudition et homme de tête, orateur puissant et tacticien émérite, après les récriminations d'usage; après la déclaration de loyalisme; après l'invocation à la liberté, qui seule qualifie les hommes et les rend capables de supporter un régime de discussion; après la déclaration de principe sur l'usage que le Gouvernement devra faire des fonds du budget s'il veut amener le peuple à savoir se gouverner lui-même; après les prétentions, cent fois répétées, à une éducation plus haute et à une plus large part dans l'administration du pays ; après la protestation attendue contre la domination d'une race étrangère qui amoindrit la puissance intellectuelle et ruine la moralité de la population indigène; après une attaque en règle contre un régime économique qui appauvrit l'Inde et qui y aurait laissé monter le taux de la mortalité de 24 p. 1000 en 1882, à 34 p. 1000 en 1904, l'orateur finit par aborder l'exposé des « demandes immédiates ». Les voici :

1° Assurer au peuple de l'Inde une part toujours plus large dans la gestion et la direction de ses propres affaires ; — pour cela réformer les Conseils législatifs , nommer des Indiens dans le Conseil du secrétaire d'Etat pour l'Inde et dans les Conseils exécutifs de l'Inde; substituer toujours davantage dans les services publics de fonctionnaires indiens aux fonctionnaires européens;

2" Améliorer les méthodes administratives; — pour cela, réaliser la séparation des pouvoirs, notamment de l'Exécutif et du Judiciaire; réformer la police, etc.;

3° Adapter à nos finances la politique du pays et soulager les contribual)les; — pour cela réduire les dépenses militaires et modérer la part de l'Etat dans le revenu de la terre;

4° Améliorer la situation delà masse du peuple; — pour cela développer vigoureusement l'enseignement primaire, faciliter l'éducation

industrielle et technique, améliorer l'hygiène publique et soulager l'endettement des paysans.

Certes le président a eu le soin de dire que c'est là un thème offert aux discussions du Congrès et à l'agitation qui s'ensuivra par le pays. Il est permis toutefois de penser que c'est là un programme trop vaste, et que les efforts du Congrès, pour être dispersés à l'excès, sont, sur beaucoup do points, condamnés à demeurer plus longtemps impuissants. M. Gokhale eût bien fait de se mettre à l'école de Gambetta et d'apprendre à sérier les questions.

Ce mouvement progressiste du parti national est le seul qui agite l'Inde. Ce n'est pas le seul qui s'y manifeste. Parallèment, et en sens contraire, mais sans aucun sentiment d'hostilité, il s'en produit un autre. Tous deux constituent bien une critique de l'administration anglaise. Mais tandis que le National Congress demande ses remèdes à l'imitation de l'Occident, cet autre mouvement les demande à un retour aux antiques institutions de l'Inde, maladroitement abandonnées par les Occidentaux.

Il y avait jadis — j'en ai déjà parlé et j'y reAnendrai — une organisation communale, curieuse et pratique : les communautés de villages. A leur tête était une sorte de Conseil composé de cinq per- ' sonnes respectables, à la fois pouvoir exécutif et judiciaire, ou plutôt i arbitral, que l'on appelait le panchayat. Les Anglais ont à peu près ; partout laissé tomber l'un et l'autre '.

Les panchayats ont presque disparu. Dans les villages, maintenant, | on a les fonctionnaires, qui sont tout autre chose, et les magistrats, 1 qui ne peuvent, comme les panchayats, pénétrer dans le détail de la vie du paysan. Or, depuis quelques années, plus d'un penseur a soutenu que ces Conseils ou panchayats rendent, là oii ils existent encore, et pourraient de nouveau, si on les rétablissait, rendre partout des services appréciables.

Sur ces constatations, l'opinion publique a été saisie de plans, plus ou moins ingénieux et précis. Ici, on voudrait conférer au panchayat un double rôle : rendre la justice en matière civile, sans frais, dans les limites d'une compétence restreinte et veiller, à titre d'anciens, sur les débiteurs, pour les engager ù s'acquitter sans trop de délais. Ailleurs, on en ferait une sorte de Comité, chargé de multiples fonctions notamment : organiser les secours en cas de famine, et rendre la justice civile dans les affaires qui ne comportent qu'un intérêt modique.

1. Voir plus loin livre II, chap. m. Les Classes agricoles et le Régime agraire.

M. Malabari, lui, a un plan plus ambitieux, qu'il a exposé dans une lettre ouverte à lord Curzon. L'Etat — faute capitale dans un pays purement agricole — a trop négligé les villages et leurs biens. Aujourd'hui, il existe partout des terres inoccupées qui seraient, par exemple, utilisables pour le pâturage. Ces terres sont de toutes parts menacées par les couA^oitises individuelles. L'Etat devrait les faire inscrire au nom du village, avec le droit pour ce village d'agir en justice pour les revendiquer même contre le Gouvernement. On ressusciterait ainsi le village d'autrefois; on en ferait l'unité administrative: on lui permettrait de dépenser à son profit les cesses (sortes de centimes additionnels) locaux. Le panchayat serait l'organe nouveau chargé de ces nouvelles fonctions. Il lui arriverait parfois de se tromper; soit, il apprendrait son métier. On travaillerait ainsi lentement à l'éducation politique du pays. Et l'on verrait, au bout de peu de temps, tout ce que l'on pourrait attendre de la coopération de la population *.

Malgré ces plans optimistes et malgré les sympathies qu'inspirent leurs auteurs, on estime que, dans toutes les parties de l'Inde qui sont un peu avancées, les panchayats proposés auraient une autorité morale insuffisante. Actuellement, les magistrats ne peuvent même pas les utiliser comme arbitres dans les villages. La population s'obstine à leur préférer les sentences des juges. Et la raison de cette préférence est évidente. La vie moderne prend à chaque village I son élite pour le collège, l'université, l'industrie, l'administration, etc. Ceux qui y restent risquent d'être les moins intelligents, les moins actifs. C'est ce qui explique qu'ils n'ont jamais songé à protester contre tant de réformes de l'administration, qui bouleversait la société d'autrefois : la propriété individuelle, le droit d'aliéner,

1. Ce plan a rencontré beaucoup du sympathies. Lord Curzon et son conseil ont déclaré que, n'étaient certaines difficultés légales, ils l'appliqueraient sans retard. Sir E. Buck, ancien secrétaire du Gouvernement de l'Inde, une autorité en matière agraire et agricole, a publiquement félicité M. iMalabari de son initiative. Mais il ne croit pas son plan pratique. Le panchayat fonctionnait à merveille dans les anciennes communautés de village. Tous les habitants y étaient propriétaires en commun et avaient des droits identiques. Un conseil, formé de cinq d'entre eux, pouvait décider pour tous et, par ses décisions, utiles à tous, tous les lier. Aujourd'hui ces communautés de village ont à peu près disparu. Dans les provinces de Madras et de Bombay, elles ont été remplacées par des villages dont les habitants sont propriétaires individuels, avec des intérêts distincts et parfois opposés. On y pourrait bien à la rigueur instituer un panchayat; mais combien son autorité serait dillérente de celle des anciens. Dans le Bengale et la Province d'Oudc, il existe surtout de grands propriétaires, qui font cultiver par tenants et ne consentiraient jamais au rétablissement àna panchayats; même dans le Pendjab, où il subsiste des communautés imparfaites, le panchayat ne pourrait fonctionner qu'avec toutes sortes de chances d'insuccès, car le sentiment de la propriété commune s'affaiblit; la tendance est du côté d'intérêts séparés et d'un système régulier ryotwari.

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la justice, etc. etc., Peut-être au fond de leur cœur n'acceptent-ils pas tout ce qui leur a été imposé, mais ils s'inclinent : ils n'ont plus de A'ie. Les panchaijats rétablis, ils n'y recourraient pas ' : ils n'ont plus la foi.

On a proposé, dans le même esprit, de créer des Unions de villages. Il existe dans certaines parties du sud de l'Inde une espèce de panchayat assez curieux. Des villages se groupent à dix ou vingt, et forment une Union, dont les représentants nommés, sorte de panchayal, se réunissent, de temps à autre, pour fixer en commun les règles d'établissement et de perception d'un petit impôt sur les maisons [House-tax), et veiller à l'hygiène locale, à l'éclairage, et à l'entretien des routes. Il existe de même au Bengale des « local fund Unions »; elles n'ont pu faire que peu, par faute de fonds. Il s'agit ici d'unions de villages en vue de la police, avec des panchayats, dont le rôle est d'asseoir l'impôt local pour le paiement des chaukidars, et ensuite de nommer et de surveiller ces chaukidars (policemen).

Elargissant ces idées, M. Rogers, autrefois membre du Conseil du Gouverneur de Bombay, a proposé, à la suite de la lettre de M. Malabari, d'instituer des cercles do villages, qui auraient autorité, dans les limites d'une compétence restreinte, en matière de justice civile et correctionnelle, de police locale, de banques agricoles, etc. M. Dutt, Indien de haut rang, fort connu dans l'Inde, autrefois commissioner du Civil Service et aujourd'hui ministre du Gaekwar de Baroda, a recommandé une création semblable. Rien de tout cela n'a, du reste, été amené à un degré voisin de la mise en pratique.

1. Dans le Dekkan Act de 1879 (Voir plus loin, livre II, chap. m, Les Classes agricoles et le Régime agraire) on proposait de créer quelque juridiction populaire et le rapporteur disait : « Nos paysans du Décan sont trop indépendants, trop irrévérencieux, trop vifs d'esprit pour accepter aveuglément les décisions des Anciens du Village comme telles ».

Il faut, toutefois, signaler l'essai qui a été fait des panchayats dans l'État de Patiala (Pendjab). C'est l'œuvre d'un fonctionnaire, le major Pophani Young, C. I. E., qui déjà s'était signalé comme colonization officcr sur le Chénab Canal. Prêté par le gouvernement de l'Inde à l'Etat de Patiala, il a, en qualité de settlcincnt commissioner, institué 76 panchayats, dans tous les tahsils de l'Etat, sauf un. Ces Panchayats ont eu à juger 50000 affaires, et en fait en ont jugé 45 000, dont l'intérêt total dépassait 60 lakhs (environ 10 millions). C'est très rarement que les parties ont appelé de leurs décisions et plus rarement encore que les tribunaux de l'I^tat les ont infirmées, lleste à savoirs! cette organisation survivra au départ de son auteur.

La Commision royale sur la Déc-cntralisation (lOOS) a entendu beaucoup de dépositions sur le sujet des panchayats. 11 existe évidemment un désir général de les voir rétablir sous une forme ou sous une autre. Le grand obstacle; se rencontre dans tant de factions qui constamment déchirent les villages et y rendent toute coopération difficile. La commission de Décentralisation a proposé, là où les conditions locales permettent d'en établir, de leur confier le règlement des piîtites affaires civiles et criminelles, sans intervention des hommes de lois, les travaux publics (hygiène et autres) dy.a villages et la surveillance des écoles.

On aurait tort, de l'exposé de ces diverses propositions, et des remarques qu'elles ont provoquées, de conclure que la masse des populations de l'Inde est lasse de la domination ou de l'administration anglaise. Le loyalisme demeure encore incontestable, même parmi les étudiants, les hommes de loi, les Brahmanes du Décan, et les fondateurs de Y Education Society de Pouna, ou encore les Babous du Bengale et les protagonistes du parti national. On l'a bien vu, lors de la mort de la reine Victoria, à tant de manifestations qui n'avaient pas été concertées. Sans doute, il existe des mécontents, voire des ennemis irréconciliables — les trois années 1905 à 1908 l'ont bien fait voir. Sans doute le souvenir de 1857 et de la confiance aveugle que montrèrent alors les chefs européens de troupes indigènes, doit rendre prudent. Sans doute, il y a eu des vice-rois, comme lord Gurzon *, que leur génie impérieux a portés à vouloir assurer le bonheur du peuple à force de bonne administration plutôt qu'à conquérir, à force de condescendance, son amitié (et d'abord l'amitié de ceux qui le dirigent ou le conseillent) et qui, par là, ont excité jusqu'à de véritables haines. Mais quoi qu'on puisse prétendre, l'attachement à la Couronne , même après les triomphes du Japon, reste entier. Et les meneurs le savent. A eux seuls, ils ne tenteront jamais rien contre le pouvoir établi. Ils se sentiraient fort embarrassés, si ce pouvoir venait à leur échoir. Si, comme en 1857, il survenait un cataclysme, il serait, comme en 1857, dû à l'armée indigène, avec laquelle certains des agitateurs ont déjà essayé de s'entendre.

Il faut bien reconnaître que l'administration anglaise n'est pas populaire. Et toutefois écoutez les protestations de ces villages que, par suite d'accords, on retranche du territoire britannique pour les rattacher à celui d'un prince. Le programme du parti national reçoit,';à chaque session du Congrès, de la presse indigène, l'accueil le plus chaleureux. Mais que l'Angleterre lui donne satisfaction sur un ou deux de ses articles : par exemple, la substitution illimitée

1. Quand lord Curzon quitta l'Inde après son premier terme, la presse indigène exprima l'espoir qu'il n'y reviendrait jamais. A ce propos un journal, Amrila Bazaar Palrika, exposait sur les divers vice-rois l'opinion que voici : sir John Lawrence ne valait pas son frère Henri; toutefois, il était sympathique. Les bonnes intentions de lord Mayo étaient neutralisées par les formidables frères Strachey; toutefois il fut le meilleur ami des princes indiens. Quant à lord Norlhbrook, c'est le plus noble des Anglais. Avec lui finit la lignée des bons vice-rois, à une seule exception près. Lord Lytton lui succéda; c'est l'homme qui vint exprès ici pour combattre Shere Ali, ce que son prédécesseur avait refusé de faire. Lord Uipon était un ange. Lord DulTerin était sympathique, quoique indolent. Lord Lansdowne et lord p:igin laissèrent l'Inde dans un état désespéré. Quant à lord Curzon, il lui avait rendu d'abord un peu de vie par ses paroles d'encouragement; mais qu'il nous a trompés plus tard! Qu'on vienne un peu au secours des Indiens!

LA SOCIÉTÉ INDIGENE . 143

des fonctionnaires indiens aux fonctionnaires anglais, la concession d'institutions représentatives, etc. ; et l'on verra, chez l'élite instruite des Musulmans, une indignation qui peut aller jusqu'à l'agitation. Leur opinion, à eux tout au moins, est inébranlable : le Brilannic ride est indispensable au développement économique et à l'éducation politique de l'Inde entière; et travailler contre elle, c'est travailler contre l'Inde.

Le grand argument des réformateurs, c'est que l'Anglais opprime le pays et l'exploite. Il fut un temps oii ils osaient lui faire grief de ses dépenses en travaux publics, « qui n'intéressent pas l'indigène ». Mais les faits leur ont clos la bouche : les chemins de fer, l'Indien ne saurait plus s'en passer, et l'irrigation le sauve et l'enrichit. Aujourd'hui leurs arguments se sont portés sur d'autres terrains. Us lui reprochent ses dépenses militaires, ses voies stratégiques, les pensions magnifiques et les nobles traitements de ses fonctionnaires; les expéditions hors de l'Inde, pour l'exclusif profit de l'Angleterre, et dont l'Inde fait les frais. A quoi l'Angleterre répond que c'est elle qui garantit la sécurité; sur terre, l'Inde y contribue pour sa part; sur mer, la métropole supporte toute la charge.

La vérité est qu'au fond il y a entre eux un abîme. L'opposition du parti national ressemble à l'opposition du parti monarchique en France : elle est irréconciliable. Elle se prétend ici « ralliée » et là « loyale ». Elle n'a nulle part ni espoir ni chances; mais elle lutte. Et rien ne peut la ramener.

Les réformateurs n'aiment ni l'Angleterre ni les Anglais : ils les craignent; ils les respectent; quelques-uns souhaitent les vaincre et les chasser. Par une étrange inconséquence, ils voudraient toutefois que l'Angleterre les aimât.

Ils font grief au Gouvernement anglo-indien d'écraser d'impôts le petit peuple, sans compensation ni profit pour lui. L'argumentation des Anglais n'est pas moins nette. Ils accusent les réformateurs de n'aimer pas, de n'avoir jamais aimé le petit peuple; de l'avoir toujours opprimé et exploité. C'est pour le protéger contre vous, disent-ils, contre les gros Zamindars du Bengale, que nous avons d'abord dû intervenir. Est-ce parce que nous sommes des interventionnistes? des ennemis de l'aristocratie? des adversaires du privilège? Toute notre histoire proteste contre cette assertion. Si nous avons ici modifié notre attitude, c'est pour répondre à l'appel de tout un peuple qui criait à l'aide contre l'oppression. Et ce que nous avons commencé, il y a cent ans, nous l'achevons aujourlihui.

Voilà le malentendu : l'histoire le dissipera et dira à qui en incombe la responsabilité.

Il est tout à fait possible, cependant, que les deux partis soient de bonne foi. L'Angleterre a la volonté et le sentiment d'administrer dans l'intérêt du peuple. Les réformateurs ont le sentiment qu'elle administre dans son intérêt propre. Et il y a du vrai dans leur opinion.

On peut imaginer telle conception politique qui aurait rendu l'Angleterre moins intransigeante. Si elle avait pris pour devise : l'Inde aux Indiens, si elle avait conçu son rôle comme temporaire, ainsi qu'avaient fait les Malcolm, les Mountstuart Elphinstone, elle pourrait aujourd'hui, sans se renier, faire au parti national des concessions, et chaque année de plus étendues, qui aboutiraient, avec le temps, à l'entière émancipation des Indiens. Mais telle n'est point sa pensée ultime. Elle garde, elle entend garder l'Inde. Elle a contre elle une élite hindoue; elle croit avoir pour elle les minorités (Musulmans, Bouddhistes, Parsis, etc.) et la masse profonde de la population hindoue. Elle accordera au parti national des places, des honneurs, toujours plus d'honneurs et plus de places; mais elle ne transigera pas sur le principe; elle gardera la direction; elle sera le pilote qui reste maître de la route. Elle demeurera, autant qu'on peut l'être de nos jours, despotique. Son programme n'a pas varié depuis Macaulay. Il disait en 1835 : « Nous savons que l'Inde ne peut pas avoir un Gouvernement libre. Mais elle peut avoir le bien qui vient tout de suite après : un despotisme ferme et impartial. » Or, cet aphorisme de Macaulay, soixante-dix ans plus tard, un membre influent du gouvernement de l'Inde, Sir Edward Baker, alors chef du Département des Finances, le reprenait à son compte. « La position de l'Inde, disait-il, en tant que partie subordonnée de l'Empire, n'a changé en quoi que ce soit; elle n'a pas été, elle ne peut pas être émancipée jamais du contrôle en dernier ressort du Gouvernement suprême. Pareille proposition serait inadmissible, même s'il ne s'agissait que de l'administration intérieure du pays; à plus forte raison, sur le terrain des affaires militaires ou de la politique extérieure. »

Tous les projets de réforme échoueront contre cette décision inébranlable. Et ce n'est que la force — où qu'elle demeure ou passe — qui aura le dernier mot.

De bons esprits toutefois suggèrent un changement dans la forme. Le peuple, tout loyal qu'il soit, ne sait sur quelle tête vivante reporter son loyalisme. Le Roi-Empereur est une ombre lointaine.

Le Gouvernement de l'Inde n'est qu'une bureaucratie. Le vice-roi change tous les cinq ans; les fonctionnaires sont en perpétuel mouvement; le collecteur et ses subordonnés, les seuls que le peuple approche et voie, restent rarement deux années de suite en un même poste. La bonne volonté de l'Indien, comme un oiseau, cherche où se poser. C'est la constatation de ce désir qui, de bonne heure, inspira à Disraeli l'idée heureuse, réalisée en 1875, de faire de la reine Victoria une impératrice de l'Inde. Pourquoi, disent quelques-uns, n'irait-on pas plus loin et ne nous donnerait-on pas un fils de la famille royale, à la fois vassal de l'Empire, et roi de l'Inde? Le peuple le respecterait, parce qu'il connaîtrait sa puissance et aurait enfin trouvé à qui donner son amour.

La proposition comporte des risques. Aux Anglais de prononcer.

NOTES

Note de la page 120 : Le parti des violents duns l'Inde.

Un (les plus célèbres parmi les journalistes du genre violent est M. Tiiak (Bal Gangadhar Tilak), éditeur de deux journaux : le Kr.sari, publié en vernacular, et le Mahrala en anglais. Sa réputation, comme journaliste militant et comme chef des partis extrêmes, date de 1896. La peste et la famine sévissaient alors toutes deux à la fois à Pouna. La politique hygiénique du Gouvernement do Bombay était énergique : to stamp the plaguc oui. D'uii des mesures ultra-sévères : visites domiciliaires, camps spéciaux où l'on transportait les malades, etc. Toutes choses qui irritaient les Indigènes. On organisa alors des visites et des enquêtes, appuyées par des soldats européens, réquisitionnés chaque jour près de l'autorité militaire. On allait de maison en maison, on découvrait les malades et on les emportait au camp où, séparés de tous, pour diminuer les chances de propagation du fléau {scgrcgatinn camp), ils recevaient les soins requis. A cause de quoi, grand mécontentement. La presse signalait ces enquêtes, ces déplacements, cet isolement (ce qu'elle appelait abus et excès de pouvoir) et les dénonçait à l'indignation publique. Les Indiens étaient très excités.

Or, un jour de juillet 1807, à un anniversaire de l'ascension au trône de la reine, après un banquet et une réception chez le Gouverneur, le coUeclor, M. Rand, revenant ciiez lui, fut, sur la grande route, assassiné par un homme qui sauta dans sa voiture et disparut.

Ce fut un émoi formidable par toute l'Inde. Le Gouvernement répondit par trois mesures énergiques : 1" création d'un corps de police purement européenne, aux frais des contribuables (mais la famine empêcha qu'on pût les faire payer); 2° remise en vigueur d'une loi fort ancienne (fiegulation de 1827), qui autorisait a arrêter sans jugement et à transporter telle personne jugée dangereuse pour la sûreté do l'Rtat. En vertu de cette lui, on put arrêter deux des principaux agitateurs, les frères Natu ((|uel([ues fonctionnaires en demandaient cinq), dans des conditions délicates, grâce au secret absolu gardé sur les projets du Gouvernement; 3" poursuite du journal //• Kesari, dont le propriétaire, .M. Tilak, avait, peu de temps auparavant, été, par le Gouverneur pe Bombay, nommé membre législatif de son Conseil. Il fut condamné à plusieurs années de prison par le jury.

Le calme se rétablit peu à peu. Les condamnés, y compris M. Tilak, furent relâchés. Le Kesari reparut. Toujours hostile et très influent, il se garda désormais des phrases compromettantes. Mais .M. Tilak fut surveillé de près. On lui fit, on osa lui faire un

'■■i;i pour faux. 11 fut condamné à de la prison. .Mais le jugement fut cassé par la Haute

■ jr. Depuis lors, .M. Tilak a joui de la plus grande popularité parmi les étudiants et les

l'iNDE BUtTANXIOUE. iO

membres du parti Young India ; on l'y considère comme un martyr de la canse populaire. Il est un des chefs du parti extrême.

Un autre chef de ce parti a récemment paru dans le Bengale. Il fut, lui aussi, condamné à la prison, pour avoir refusé de reconnaître l'autorité d'un tribunal britannique : c'est Bepin Chandra Pal.

Eux et leurs partisans ont mené une violente campagne de presse et de propagande personnelle, dont l'énergie a sérieusement déconcerté les chefs du parti modéré. En 1907, le Pendjab fut fort troublé par leurs procédés et leurs tentatives de débaucher les régiments indigènes. Cela conduisit le Gouvernement de l'Inde à arrêter Lajpat Rai et Ajat Singh, deux des agitateurs locaux, et à les déporter en Birmanie. Cette mesure vigoureuse, que les fauteurs de troubles avaient crue impossible tandis qu'il y avait au secrétariat d'Etat un libéral comme lord Morley, porta à cette agitation un coup peut-être temporaire, mais sérieux. Au bout de quelques mois, Lajpat Rai et Ajaï Singh purent être relâchés.

A la suite des procédés violents des partis extrêmes, le Parti National fut coupé en deux. Cela se produisit à Surat en 1908. 11 est curieux de remarquer qu'en la circonstance Lajpat Rai fit cause commune avec les modérés.

Enfin, quelques-uns des plus ardents agitateurs au Bengale ont adopté les procédés des anarchistes d'Europe, et jettent des bombes.

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