LES RELATIONS SOCIALES D'ANGLAIS A INDIENS
Gomment se pose le problème ; des relations d'affaires, pas de relations mondaines; abstention seulement ou hostilité? griefs des Indiens; griefs des Anglais. — Quelques exceptions : dans l'armée, sur la frontière; officiers et soldats; sportsmen. — Cause des difficultés; obstacles venant des Anglais; le problème plus aigu dans les derniers temps; les Anglo-Indiens d'il y a un demi-siècle ; les relations actuelles avec l'Angleterre, depuis les communications rapides. — Obstacles venant des Indiens, un discours de M" Tyabji. — Relations privées impossibles, parce qu'elles sont devenues inutiles; la vie de famille, les excès de travail. — Le problème de l'influence et de la pénétration réciproques; chaque nation se défend; l'éducation chez les Indiens et les Anglo-Indiens. — Hésumé.
Voici encore un de ces sujets épineux où l'étranger doit craindre de s'aventurer. Qu'il se garde d'accueillir des légendes et des anecdotes qui, transmises d'âge en âge, ne peuvent, eussent-elles jadis été vraies, qu'être aujourd'hui exagérées. L'Anglo-Indien, fonctionnaire, ou marchand, ou journaliste, ne badine pas quand il entend de la bouche d'un vo3^ageur, sur les rapports des deux sociétés, quelque formule tranchante. Il contestera avec vivacité et les faits allégués et l'opinion qu'on prétend y appuyer. Je tâcherai de m'avancer prudemment sur ces cendres qui recouvrent le feu, et m'efforcerai d'être juste pour les deux parties.
Les faits sautent aux yeux. La discussion qu'ils soulèvent a pris encore plus d'acuité en ces dernières années. A cela plusieurs causes. Les Indiens sont devenus plus ombrageux et ils ont pu mieux connaître la vie des Anglais et pénétrer la signification de leurs attitudes et de leurs procédés. Ils s'indignent que, conviés à s'initier à notre civilisation, ils soient arrêtés au seuil de notre monde. Avec l'instruction plus répandue parmi eux. leur pénétration plus aiguisée et leurs prétentions qui se propagent de haut en bas, ce qui n'avait été qu'une difficulté mondaine risque de devenir un danger politique. Et successivement, les plus hauts personnages du Gouvernement, lord Curzon et lord Kitchener, ont cru devoir s'adresser à l'Dpinion et recourir aux règlements et à la justice pour modifier une attitude, mieux que cela une conception inquiétante.
Je vais exposer les éléments du procès. Sauf do très rares excep-
lions, faites par et pour les Parsis, Anglais et Indiens n'ont que des rapports d'affaires, non pas des relations de société : ni dîners, ni soirées, ni thés, ni pique-niques. Aux réceptions officielles sont conviés et paraissent quelques princes et quelques hauts fonctionnaires. Le vice-roi, au cours de ses tournées, est reçu avec orgueil par les rajahs. De nobles Anglais, visiteurs de l'Inde, trouvent chez quelques puissants de la terre le plaisir royal d'une chasse au tigre. A cela se borne presque tout le Social Intercoiirse.
Mais il n'y a pas qu'abstention ; il y a répugnance et hostilité, et de part et d'autre. Que le Gouvernement de l'Inde organise des compagnies de volontaires : les Anglais ne s'y font inscrire que si les Indiens n'y sont pas admis. Si ceux-ci le sont, ceux-là se retirent. C'est ce qu'on a vu à Haïderabad (Sind), à Allahabad, à Pouna, partout.
Mieux encore. Des soldats anglais brutalisent des indigènes, les pillent, les tuent. S'ils sont poursuivis, le jury européen sera enclin à fermer volontairement les yeux à l'évidence; s'il lui faut les condamner, l'opinion européenne s'émeut et va jusqu'à faire des remontrances au Gouvernement de l'Inde.
Ce reproche s'adresse à tous les Anglais, même aux marchands, encore que les affaires communes mêlent et rapprochent les hommes et que le souci de l'intérêt soit un puissant maître de savoir-vivre. Mais c'est surtout le fonctionnaire anglais que l'opinion incrimine dans ses rapports avec les indigènes. Bienveillant et familier avec les petits, il aura une tendance à être raide et protecteur avec les gros. « L'Anglais de l'Inde, le fonctionnaire du Civil Service, me disait un Hindou, brahmane de caste, membre du Conseil législatif du vice-roi, n'aime pas que nous montions. Il nous a conviés à gravir avec lui les sentiers escarpés de la science, et il est mécontent • de nos progrès. Apprendre sa langue, comprendre ses idées, atteindre à son niveau intellectuel, ce n'est pas un hommage dont il nous sache gré, c'est un empiétement qu'il ressent. Nous les estimions pour leur caractère et nous nous flattions qu'ils honoreraient en nous des hommes justes et indépendants; mais ils n'attendent do nous que bassesse et servilité; et leurs faveurs vont aux flatteurs et aux valets'. »
i. En revanche, voici ce que j'ai entendu à Pouna (G janvier 1901) de la bouche d'un des hommes (un Hindou) qui honorent le plus le pays. Je lui dis (je copie mon carnet do notes) : « Une des choses fâcheuses est le peu de relations rjue les Anglais ont avec vous ». Il me répond : « Gela est vrai ». J'ajoute : « Les Anglais prétendent (|ue c'esl de votre faute; (ju'il n'y a rien à faire avec des gens qui cachent leurs femmes ». H répond : « C'est inexact. Seulement nos femmes jusqu'ici ne savent pas l'anglais et sont
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Un autre, un Bengali, membre du Civil Service, me fit cette confidence : « Mes collègues, mes égaux en somme, car j'ai, comme eux, subi ce difficile concours, me traitent en inférieur et me protègent (patronize). Un seul m'a traité en égal : c'était un Irlandais. »
Voilà la thèse des Indiens. Voici celle des Anglais. « Ce n'est pas nous qui éloignons les indigènes; ce sont eux qui se tiennent loin de nous. La caste et ses règles — pour ne rien dire de leur goût propre — leur interdisent de nous fréquenter. Que le vice-roi isite un! chef hindou, l'hospitalité est fastueuse et la chère succulente. Mais les Anglais dîneront seuls. Le prince fait table à part et ne paraît qu'à l'heure des toasts. Nos soldats, dit-on, assaillent l'habitant paisible; mais cet habitant paisible surprend nos officiers en chasse et leur fait un mauvais parti. Un coup de fusil malheureux, un grain de plomb qui s'égare, et voilà tout un village qui menace et qui frappe. Et celui qui a frappé est honoré parmi les siens. Vous, Français, qui devez leur être au moins indifférent, vous avez été reçu hier par un juge à la Haute Cour, brahmane de caste et fort conservateur. L'accueil a été poli et même déférent; mais, dès votre départ, les prêtres ont été appelés et la maison purifiée. Les femmes sont purdah et le Zenana est fermé à nous, comme aux autres hommes; mais il n'est qu'à peine entr'ouvert à nos femmes. Ils tolèrent leurs visites; ils supportent les réunions; il s'opposent à rintimité. Une très grande dame anglaise, l'honneur même et la vertu, dont le mari occupe un poste éminent, va voir la femme d'un haut magistrat, laquelle est pnrdah. Le mari assiste à l'entretien, tandis que sa femme reste debout. Tel prince sépare ses femmes du reste du monde : même une princesse de sang royal ne peut être admise à les voir. On allègue la sauvagerie des femmes et leur ignorance do notre langue et de nos usages; nous comprenons ce que parler veut dire : l'obstacle est la méfiance des maris. »
Tel est, en effet, le tableau, nullement chargé. On peut, çà et là, noter quelques couleurs moins sombres : affaire de lieu ou de métier. Dans l'armée, les officiers et, sur la frontière, les fonctionnaires se sont pris à aimer l'indigène. C'est qu'il a surgi un sentitimides. • « Il y a, continue-t-il, une raison plus sérieuse; c'est que nous ne nous livrons pas, ni aux Anglais ni à personne; nous ne montrons pas le fond de notre cœur; les Anglais parfois se vantent de connaître les indigènes mieux qu'un indigène; erreur; ils ne voient que la surface. En nous est une répugnance, une funeste tournure d'esprit : un indigène vient me voir pour me parler d'une chose qui lui lient à cœur; c'est la dernière dont il m'entretienne; il aborde tout avant cela. Détestable manque de franchise, que le commerce des Anglais nous amènerait à perdre. •
ment nouveau : la confraternité du sport et des armes. L'Anglais adore la bravoure et respecte la fierté. Il en a le sens et le culte. Il les rencontre chez le soldat et, sur la frontière, chez le Radjpoute, le Sikh, le Pendjabi. Entre eux et lui naît la confiance et la camaraderie. Uorderly (ordonnance) accomplit un service noble; il ne s'occupe que de l'épée et des éperons. Mais il soigne son chef; il passera des nuits à son chevet. A la guerre, il le sauvera ou mourra avec lui. Dans le service, le soldat est discipliné et respectueux : « Votre Honneur ». Et l'officier est gourmé. Mais, hors du service, on cause. Le soldat osera demander conseil à son chef, le consulter sur un procès. Le chef l'écoute et l'assiste. Et, sorti de la caserne, il fera route avec lui, lui parlera du pays, le tutoiera. Des goûts communs, des dangers partagés les rapprochent : c'est l'exception.
Les rapports, au surplus, sont difficiles. Les deux sociétés diffèrent tant, et s'ignorent tellement. L'Anglaise peut-elle supposer que son ayah (femme de chambre, nurse), dont le dévouement lui est précieux, est de caste ignoble et écarte d'elle l'Indienne de haute caste. } La jeune fille anglaise, très pure, la femme anglaise, entourée d'un I respect chevaleresque et arbitre de l'opinion, peuvent-elles — je reproduis l'argument, sans l'adopter — voir, bien plus fréquenter la femme indienne, très près de la nature et esclave de son mari? Les hommes eux-mêmes partagent ces répugnances. Un jeune Anglais me disait : la seule odeur d'une Indienne suffirait pour qu'on ne l'épousât point.
Les Anglo-Indiens d'il y a un demi-siècle étaient moins délicats. Alors pas de steamers rapides qui mettent Bombay à onze jours de Brindisi; interdiction de sortir de l'Inde, sauf lors du furlough (congé d'un an tous les cinq ans); pas de chemins de fer en Inde, les agents bloqués dans leur poste isolé. En conséquence, ils vivaient seuls — car les femmes anglaises ne venaient pas en nombre comme aujourd'hui — et résignés à tirer parti de la société qui était à leur portée. Ils fréquentaient les notables et ne dédaignaient pas l'amitié d'une femme indigène'. Aujourd'hui, avec le privilège
1. 11 y avait alors des unions, légitimes ou libres, qui duraient. On cite encore à Simla le cas du colonel T. D. G., qui, en 1863, mari (?) d'une Indienne, lui avait légué une importante propriété, devenue aujourd'hui le siège du New Civil Secrclarial building. De nos jours, ces unions d'officiers ou de fonctionnaires avec des Indiennes, légitimes, n'existent plus; libres, sont rares et cachées. Les métis, nombreux, cela est certain, sont surtout le fruit de relations de simples soldats avec des filles du pays. Ils ne sont jamais légitimés par mariage subséquent.
Un homme, qui vit dans l'Inde depuis cinquante ans, m'a remis sur ce sujet la note suivante :
« Autrefois, quand les Anglais du Service ne quittaient jamais les Indes, ils y vivaient et y mouraient; beaucoup d'entre eux avaient une femme indigène et des enfants. Mais,
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leave, tous les trois ans, on court à Londres, fût-ce pour deux mois; on se marie, on ramène sa femme, on se rattache à l'Europe et à la vie européenne. On n'a plus besoin des Indiens et — conséquence fatale — on ne voit plus l'utilité de les fréquenter, de les comprendre, de se les attacher.
Mais soyons justes envers les Anglais. Si les relations sont rares entre les deux sociétés, elles le sont, à la vérité, tout autant à l'intérieur de la société indienne.
Il y a quatre-vingts ans, Jacquemont l'avait déjà remarqué. « Rien n'est si rare, parmi les natifs, que la plus faible disposition sociale. » Il ajoutait, au reste : « Mais jamais les Anglais n'essaient de la découvrir ». Depuis 1830, cela n'a pas changé. La femme de feu le célèbre juge Tyabji, de la Haute Cour de Bombay, disait, en 1903, au ^^ meeting annuel du Club des Dames Indiennes : « Nous nous plaignons que les Européens se tiennent loin de nous. Il y a à cela beaucoup de notre faute. Je vous le demande, combien d'entre-nous. Hindoues, Musulmanes ou Parsies, aiment à se réunir? Est-ce l'orgueil, est-ce la réserve qui nous en empêche? N'est-ce pas plutôt la différence des manières, des habitudes, de l'éducation, du vêtement, de la langue, de la religion? » Et elle ajoutait : « Soyons d'abord nous-mêmes d'une race et d'un pays ».
Voilà une observation à retenir. Les Indiens, partisans du Social intercourse, disent volontiers aux Anglais : « Voyons-nous, fréquentons-nous; peu importe que nous ne puissions dîner ensemble ou joindre à nous nos femmes; nous nous grouperons d'abord par sexes; plus tard, nous ferons mieux ». Provisoirement, la thèse de Mrs. Tyabji coupe court à cette combinaison.
depuis longtemps, cela ne se fait plus. Ce serait une disijrâcc absolue. Du temps du mutiny de 1857, un soldat ang-lais, ex-athK-te, homme superbe, traqué par les rebelles, fut sauvé par une femme indigène, qui le cacha. Plus tard, par gratitude, il revint à son village, épousa la femme et la ramena au régiment. Nous la reconnûmes; nous consentîmes à la connaître. C'était aux temps épiques, nous approuvions ce sentiment de noble gratitude. Mais il n'est pas d'autre exemple. Un gentleman n'épouse pas une indi- \ I gène. Il n'en fait pas même sa maîtresse permanente. 11 ne se permet qu'une passade. ] Les seuls qui connaissent d(!s femmes indigènes sont des soldats.
« Il arrive parfois qu'en Angleterre une jeune fille rencontre un Indien, qui étudie pour être lawyer ou médecin. Elle l'épouse; la mère consent, ignorant que c'est la mort civile. Elle arrive aux Indes et nul ne la r('(;oit dans la société anglaise. Les enfants, s'ils sont nés d'un mariage, deviennent des métis, des Eurasiens. Ils ne trouvent à se marier qu'avec des Anglais de troisième plan, employés inférieurs de chemins de fer ou de télégraphe.
• Les autres, les enfants illégitimes, assez souvent sont perdus. Ils ont tous les vices physiques et moraux des deux races. Pas d'énergie, pas de valeur morale. Souvent, ils sont recueillis par les Par/ri (missionnaires). Et, comme beaucoup de ces Parfri sont F'ortugais, les enfants deviennent Portugais, et portent des noms portugais. Ils entrent dans les administrations. Ils donnent peut-être moins de satisfaction que les Indiens pur sang, surtout que les Musulmans. •
La vérité est que ces relations de peuple à peuple sont (présentement — qui peut lire dans l'avenir?) devenues impossibles, parce qu'elles sont devenues inutiles. Les savants, les A'oyageurs, les femmes anglaises trouvent un intérêt de curiosité ou de vanité à pénétrer dans ces milieux nouveaux et peu accessibles; mais l'Anglais, marchand ou fonctionnaire, ne s'intéresse, à l'ordinaire, à l'Inde qu'à cause du bénéfice qu'elle lui donne ou du pouvoir qu'elle procure ù son pays. Il est arrivé d'Europe bourré de savoir occidental, et, faute de préparation et de temps, demeure étranger à la civilisation des Indiens, à leur histoire, à leurs aspirations. Il ne fait plus de l'Inde ni sa patrie, ni son home. Il est venu là pour vingt-cinq ans et — chose incroyable — arrange son existence, du mieux qu'il lui est possible, entre sa famille et ses compatriotes, en vue de l'avenir et les yeux tout ce temps fixés sur l'Angleterre et l'heure du retour. C'est là une première considération. Une seconde, plus générale et plus exacte encore, est que l'Anglais, fonctionnaire ou marchand, est terriblement occupé. Je le montrerai, plus tard, dans un autre volume, quand j'étudierai l'administration anglaise. Le fonctionnaire n'a pas de loisirs. Il se donne tout entier à sa tâche. Il y met sa conscience et sa fierté. Quand, après sept ou huit heures de travail attentif et absorbant, il quitte le bureau, son esprit n'est plus libre pour une tâche nouvelle : un irrésistible besoin l'entraîne à se délasser dans les sports nationaux, en compagnie de ses amis; les relations politiques avec les indigènes sont non pas délibérément, mais fatalement sacrifiées.
Les Indiens, de leur côté, affectent de se soucier moins de ces relations. Ils savent qu'ils y trouveraient profit, et il y eussent trouvé plaisir, s'ils eussent senti que les Anglais y accédaient spontanément. Aujourd'hui leur vanité se froisse de la résistance rencontrée. Le fait qu'ils y reviennent si souvent dans leurs entretiens n'est pas pour nous induire en erreur : ce n'est pas pour eux une revendication sociale; ce n'est plus qu'un argument politique.
Enfin, de part et d'autre se dresse un infranchissable obstacle à des relations étroites qui mêleraient les deux sociétés. C'est que chacune refuse énergiquement de laisser l'autre prendre sur elle une ,' influence. Les Indiens sont déterminés à faire de leurs fils de purs I Indiens. Ils se rendent bien compte de ce qu'est la science et la civilisation matérielle de l'Europe, et ils espèrent que leurs enfants y seront un jour initiés. Mais ils entendent qu'auparavant ces enfants soient profondément imbus de la civilisation indienne, religion et
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morale. Et c'est seulement à dix-huit ou vingt ans, quand leur être intérieur aura été pétri et modelé à l'indienne, qu'ils les livreront aux maîtres européens et permettront aux plus avancés d'entre eux de passer la mer pour aller chercher, dans les grandes universités anglaises, un enseignement utilitaire. Si je ne me trompe, c'est aussi ce qu'a été la conception japonaise des trente dernières années.
Les Anglais pensent de même. Ils tiennent, par-dessus tout, à faire de leurs fils des Anglais. Et, à leur avis, on n'est point Anglais pour être né de pur sang anglais. Le sang est un facteur, l'éducation en est un autre. Tous deux sont indispensables. En conséquence, au plus tard à sept ans pour les garçons, à dix ans pour les filles, ils les exportent d'Inde en Angleterre et les mettent en pension, sous des maîtres anglais, qui leur garnissent l'esprit de ce qui, depuis des siècles, a fait l'âme et le caractère anglais. Puis, à vingt et un ans, quand ils ont passé l'examen de Sandhurst ou du Civil Service, ils les font revenir dans l'Inde, peints à triple couche. Anglais jusqu'aux moelles, invulnérables à l'exotisme, à l'abri sinon des tentatives du moins de l'emprise de la femme indigène, de l'opium ou du nirvana.
Comment deux éléments ainsi trempés peuvent-ils espérer réagir l'un sur l'autre? Un jour peut-être, moyennant plus d'éducation de part et d'autre : avec des fonctionnaires plus instruits des choses intimes de l'Inde et plus séduits par la partie politique de leur rôle, capables de mieux comprendre les populations et désireux de s'en approcher davantage, et avec des Indiens plus justes pour les Européens, délivrés des instincts de ruse et de violence qu'une longue servilité leur a imposés, plus enclins à l'action et à la sincérité dont elle revêt le caractère, on arrivera à un contact plus étendu; à la pénétration, jamais.
Telle est, peinte à grands traits, cette société indienne. J'en ai dit l'origine et la diversité; j'ai tâché d'analyser sa pensée, d'exposer ses institutions, ses croyances et ses préjugés, de décrire ses ambitions, ses espérances basées sur des forces morales qu'il serait bien téméraire de méconnaître et injuste de mésestimer.
Je décrirai, dans un autre volume, sa vie extérieure, sa richesse ou sa pauvreté, son plus ou moins d'aptitude au travail et à la production, ses talents innombrables et la modicité de ses besoins.
l'our le présent, je suis préoccupé d'une seule pensée, capitale il
est vrai. Cette société, telle que je la viens de décrire, comment peut-on l'approcher sans la heurter, la gouverner sans la froisser, et ménager à la fois ses intérêts multiples et complexes et ceux de la nation qui a charge de la conduire?
Cette étude sera l'objet du livre suivant : La Politique indigène du Gouvernement britannique.