‹ L' Inde britanniqueChapitre 36 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Politique des Anglais à l'égard des États indigènes ; ses variations, son orientation présente.— Comment on améliore le gouvernement des États : les minorités; l'éducation du Prince. — Les États indigènes, comment ils étaient, jusqu'à ces derniers temps, comment ils sont administrés aujourd'hui; ceux qui se rallient à l'idée de progrès; les signes extérieurs de la transformation. — Évolution des méthodes; terrains sur lesquels on a appliqué les méthodes nouvelles; résultats. — Attitude des princes; relations avec !• Gouvernement de l'Inde.

L'Inde politique se divise en deux parties : l'Inde des Anglais yet l'Inde des princes. Les Anglais administrent une région de 2 420 000 kilomètres carrés, peuplée de 232 millions d'habitants, et les princes (laissant de côté l'État si curieux du Népal), une autre de 1 675 000 kilomètres carrés, peuplée de 62 500 000 habitants.

Ces princes et leurs Etats sont un monde infiniment varié. Ce sont ici les maîtres de véritables royaumes, là de simples chefs de tribus, propriétaires d'à peine quelques hectares. Les uns sont des sauvages, encore voisins de la pure barbarie; les autres s'approchent de la civilisation. Princes ou chefs, on en compte près de 700, exactement 694. Sur ce nombre, 108 commandent sur un territoire supérieur à 1 300 kilomètres carrés. Le grand Etat musulman d'Haïderabad a une superficie de 215 000 kilomètres carrés et renferme H millions d'habitants; Mysore, qui a eu sa place dans notre histoire, de Louis XV à Bonaparte, compte 53 000 kilomètres carrés et 5 millions d'habitants; Baroda, dont le prince est connu de Londres et de Paris, 23 000 kilomètres carrés et 2 millions d'habitants.

Le revenu global des princes et chefs est évalué, peut-être fort inexactement, à 250 millions de roupies (412 millions de francs). Celui d'Haïderabad est de 36 millions de rou[)ies (la roupie vaut actuellement 1 fr. 65); de Mysore, IIJ; de Goualior, 16; de iJaroda, 12.

Pour le reste, il y a 29 États avec chacun un revenu de 10 à 1 millions de roupies; 118, de 1 million à 100 000 roupies; 39, de 100 000 à 30 000; 139, de 30 000 à 10 000; 166, de 10 000 à 3 000; 121, de moins de 3 000. Le chef de Bai, dans l'État d'Indore (Inde centrale), qui est un Bhil, un sauvage très près de la nature, a 370 roupies de revenu et pas un pouce de territoire; celui d'Ajraoda, dans l'État de Malva, 336 roupies; celui de Datana et celui de Dabri, tous deux également dans le Malva, respectivement 186 et 180 roupies, etc.

Un domaine de 1 673 000 kilomètres carrés, 62 300 000 habitants, plus de 400 millions de revenu, sans parler des ressources naturelles considérables dont les princes ne savent pas encore tirer parti, c'est là quelque chose de tentant, et l'on se demande comment il se fait que l'Angleterre ait résisté à la tentation. Aujourd'hui, elle se défend de vouloir supprimer les princes et annexer leur domaine: elle les maintient, elle les consolide, parfois même elle les rétablit. Ce n'a pas toujours été sa politique.

Il y a eu un temps où la puissance anglaise dans l'Inde était encore insignifiante. Elle se confondait dans cette poussière de rois, qui étaient aux yeux du Grand-Mogol « comme s'ils n'étaient pas ». Ambitieuse de s'élever, elle s'est lentement et habilement fait sa place parmi eux; puis, elle est devenue l'égale des plus grands; puis, elle leur a à tous imposé son alliance; enfin, elle a conquis et annexé une partie de leurs territoires.

Entre le Mogol, les Mahrattes et les Sikhs elle a si savamment manœuvré qu'elle est, dès la fin du xvnf siècle, devenue le paramount imioer. Plus tard, durant le xix". recourant à l'argument tantôt de la force et tantôt, comme nos juristes de Philippe le Bel à Louis XIV, de théories et d'usages adroitement interprétés (par exemple, le lapse^). elle a, de Wellesley à Dalhousie, cheminé depuis le cap Comorin jusqu'aux contreforts de l'Himalaya. Et déjà, sur une fameuse carte, où le domaine britannique est teinté en rouge et celui des princes en jaune, on pouvait prévoir, comme l'avait fait Runjeet Singh, l'ami de Victor Jacquemont (1832), qu'avant peu tout deviendrait rouge uniformément, quand la rafale de l'insurrection des cipayes, en 1837, vint donner à l'Angleterre un avertissement sauveur.

L'insurrection des cipayes n'a pas été faite à l'instigation des princes dépouillés et menacés. Elle a eu des causes nombreuses et

1. En vertu de cotte théorie, un État devenait vacant, lorsque le chef mourait sans enfant et sans avoir fait d'adoption valable.

variées, dont la chute des dynasties indigènes n'a pas, tant s'en faut, été la plus efficiente. Toutefois, il n'est pas douteux que l'une des causes n'ait été l'exaspération des peuples en face des trônes renversés ou chancelants. Ces peuples avaient eu beau juger à leur valeur ceux qui les gouvernaient, ils leur demeuraient attachés par ces liens mystérieux : le prestige et l'habitude. Beaucoup, cependant, n'étaient ni de leur race ni de leur religion : c'étaient souvent des conquérants heureux ou des usurpateurs légitimés par le temps. Peu importe : tandis que les princes ordinairement se soumettaient au destin et se résignaient à vivre en particuliers des pensions que l'Angleterre leur servait, leurs sujets, même mieux gouvernés depuis leur défaite ou leur chute, s'indignaient en faveur de leurs anciens maîtres et se soulevaient ou méditaient de le faire. Chose curieuse, ce furent les princes qui les retinrent et contribuèrent ainsi pour partie à empêcher l'écroulement définitif de la puissance britannique. Avant qu'ils eussent eu le temps de se concerter pour l'abattre, il leur apparut que les Anglais résisteraient à l'assaut et les plus clairvoyants jugèrent opportun de demeurer loyaux. Leur loyauté sauva l'Angleterre, qui s'en souvint.

Son intérêt, sinon sa gratitude, lui ouvrit les yeux. Elle s'aperçut du rôle bienfaisant qu'avaient, durant la révolte, joué les princes et leurs Etats. Sans eux, à traA^ers une Inde entièrement britannique, \ la grande vague insurrectionnelle aurait tout balayé. Les États inter- \ posés servirent de brise-lame et les Anglais estimèrent utile de les | maintenir. Cette décision bouleversa toute leur politique indigène.

Jusqu'alors on ne s'était pas de façon régulière soucié du gouvernement intérieur des princes. Pendant près d'un siècle, à partir de 1765, on avait pris des précautions contre eux et la coalition possible de leurs regrets communs et de leurs communes ambitions. On les avait isolés du dehors et, au dedans, isolés les uns des autres, matériellement et politiquement; on leur avait imposé la paix : paix avec l'Angleterre et paix mutuelle. Le reste, leur administration intérieure, leurs relations avec leurs sujets, on ne s'en était pas ordinairement inquiété. Qu'ils fussent bons ou mauvais maîtres, que leurs peuples fussent bien ou mal traités, on n'y prenait garde qu'à toute extrémité : autant que possible, on voulait n'avoir ni à survtnller ni à intervenir.

Le prétexte de cette attitude, c'est que l'intervention peut conduire à la guerre et à la conquête. Or. l'Angleterre, pour beaucoup de raisons, ne voulait ni de l'une ni de l'autre. C'était alors le rè"'ne de la Compagnie, et l'on estimait les domaines de cette Compa"^nie

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assez vastes. Le Parlement, à diverses reprises et avec emphase, avait répudié l'esprit de conquête, sauf à ne pas désavouer ceux des gouverneurs généraux qui se permettaient d'être des conquérants.

Toutefois, on s'apercevait que cette politique ne donnait pas les résultats qu'on en attendait. Jamais on n'avait tant conquis que depuis qu'on prétendait ne plus vouloir conquérir. A force de ne pas se mêler des affaires des princes, on les avait laissés empirer jusqu'à être obligé de les prendre en mains. Libres de toute surveillance, les princes abusaient de la situation : ils pressuraient leurs peuples, ils les torturaient. Et les peuples opprimés criaient justice au Gouvernement britannique. On était ainsi amené, bon gré mal gré, à les secourir. Ces princes, à qui on avait laissé la bride sur le cou, il fallait leur faire des remontrances et, s'ils n'en tenaient pas compte, passer des remontrances aux actes, c'est-à-dire assurer par la force le respect des droits des peuples foulés et de la morale outragée.

C'est ainsi qu'à diverses reprises on avait dû en user avec les princes d'Haïderabad, d'Oude, de Courg, etc. Force avait été de passer avec eux de la tolérance à la contrainte et à la répression, de les dépouiller de tout ou partie de leurs Etats et, par une singulière malchance, d'accumuler contre soi les défiances à la fois des princes réprimés et des peuples secourus.

A partir de 1857 tout cela fut changé. Bien résolu à maintenir les dynasties et à respecter l'indépendance des Etats, le Gouvernement britannique s'efforçait d'écarter de sa route tout ce qui pouvait contrecarrer ses desseins. Désormais, il ne se prévaudrait plus de l'extinction des maisons souveraines; autant qu'il dépendait de lui, il en assurerait la perpétuité, en permettant l'adoption d'un successeur, même après la mort du chef de famille. Et ces intentions, il prenait l'engagement de les appliquer, et dans une proclamation solennelle signée de la reine, et dans des sanads, sorte de rescrits individuels, délivrés aux princes surtout durant les années qui suivirent la révolte.

Mais ces sanads n'engageaient pas que lui. C'étaient des contrats bilatéraux. Aux obligations de l'Angleterre correspondaient celles des princes. D'abord, la loyauté envers le Gouvernement de l'Inde : ni guerre, ni alliance, ni entente dirigée contre lui ; la paix avec tout le monde, avec ce gouvernement, sous peine de crime de trahison, et aussi avec les autres princes. On leur garantissait à tous leurs Etats, mais à tous on interdisait de les défendre eux-mêmes. Ce n'était pas là, au surplus, une obligation nouvelle : dès le temps de

Wellesley, elle leur avait été imposée. Et c'est même cette circonstance qui avait contribué à sauver la domination britannique. La paix forcée leur avait désappris la guerre. Plus de guerres, partant plus de généraux; plus de vocations militaires, plus d'humeur belliqueuse. Leur attitude pacifique était devenue, sauf pour quelquesuns, de leur goût autant que de leur intérêt.

Après l'engagement passif de loyauté et de paix, l'engagement actif d'assistance des maîtres de l'Inde dans leur œuvre impériale, surtout l'engagement d'organiser un gouvernement juste. Cet engagement était pour eux — surtout au début — le plus déplaisant. Gouverner justement, cela implique : renoncer aux caprices innombrables, aux désirs tous et tout de suite satisfaits, au gaspillage habituel, au despotisme, à la justice arbitraire, à la pratique, si commode pour se procurer des ressources, de l'exaction ou de la confiscation, etc., etc. Gouverner justement, c'est encore se soumettre aux conseils d'un poUtical officer. Le political officer est ce que le prince veut qu'il soit : un ami, un confident, un mentor respecté et aimé, ou, au contraire, un hôte imposé par le Gouvernement de l'Inde, témoin gênant des erreurs et des fautes, conseiller fâcheux et redouté, parce qu'il peut appuyer ses conseils d'avertissements, que vient, s'il le faut, sanctionner le Gouvernement de l'Inde par une intervention toute-puissante, avec, parfois, son corollaire : la déchéance.

Nombreux ont été les cas de princes dûment avertis et morigénés, et finalement dépossédés ou détrônés. Et aujourd'hui le châtiment suit de près la menace. Jadis, la patience des Anglais semblait inépuisable. C'est pendant des dizaines et des dizaines d'années qu'ils avertirent le roi d'Oude, le gaekwar de Baroda, ne frappant que quand l'indulgence risquait de passer pour complicité. Aujourd'hui, un manquement à la parole donnée serait aussitôt réprimé : honneurs (décorations, coups de canon, etc.) aussitôt suspendus et retirés..., à moins, peut-être, que le coupable ne fût de ces puissants que leur puissance même élève provisoirement à l'abri do la répression.

Toutefois, le Gouvernement do l'Inde est loyal. Il ne tend pas de pièges aux princes. II ne vise qu'à améliorer la condition de leurs peuples, avec eux et par eux. Loin de chercher à les prendre en défaut, il s'efforce de les mettre en garde contre des erreurs possibles. Il les redresse, il les guide, il les instruit, il les forme par l'expérience quotidienne. Il se réjouit de leurs progrès; il leur prodigue les encouragomonts et les honneurs. Il leur fait un mérite du devoir accompli. Èlnfin, quand les circonstances le permotlont, il leur donne l'exemple pratique et sur place, en prenant lui-même les

rênes, durant les minorités, et en préparant, par une éducation appropriée, les princes mineurs à leur rôle prochain de princes régnants.

La majorité des princes a longtemps été fixée à dix-huit ans. C'était l'âge auquel s'était arrêté le Gouvernement de l'Inde. Il s'y croyait lié par des contrats anciens. Mais la Présidence de Bombay et le Pendjab avaient, pour les Etats qui relèvent d'eux directement, adopté l'âge de vingt et un ans, et aujourd'hui le Gouvernement de l'Inde y incline également. C'est une question d'espèce.

Un prince coupable ou incapable est déposé par le Gouvernement anglais; ou encore, il abdique volontairement; ou il vient à mourir, laissant, entre autres enfants, un fils, héritier naturel ou adoptif, mineur. En attendant que le prince soit majeur, le Gouvernement organise la régence. Il confie le pouvoir tantôt à des indigènes, par exemple à la mère du prince, assistée de ministres, ou à un conseil, généralement appelé durbar\ auxquels parfois on adjoint un conseiller britannique {british résident); tantôt à un organe mixte, anglais et indigène, l'élément anglais ayant et devant avoir le dernier mot.

Voici, par exemple, l'Etat de Mysore. Je le choisis entre vingt autres. Aux environs de 1830, il était géré de façon pitoyable. Les avis et objurgations du Gouvernement de l'Inde demeuraient inutiles. Le rajah fut déposé et l'Etat remis aux mains d'un administrateur anglais éminent, dont le pays garde encore le souvenir, sir Mark Cubbon. Il 3' introduisit une administration méthodique et consciencieuse, qui ramena l'ordre et la prospérité.

On s'était efîorcé, au début, de ne pas froisser les sentiments des populations et, pour se conformer aux instructions reçues de la Cour des directeurs en septembre 1835 (c'était encore le temps de la Compagnie des Indes, qui ne fut abolie qu'en 1858), de maintenir

1. On entend souvent citer ou on rencontre dans les documents des Anglo-Indiens le mot durbar.

En théorie ce mot signifie une sorte de conseil d'État présidé par le prince ou par la mère-régente (cachée derrière un rideau) et composé des nobles héréditaires, des principaux brahmanes (prêtres), des chefs de brigades, etc. Mais cela, c'est la théorie d'autrefois.

En fait le durbar signifie :

1° Vassemblée des principaux chefs de service, qui, cependant, ne se réunissent jamais. Chacun de ces cliefs de services prend, pour ce qui le concerne, les ordres du prince et les exécute. Le maharajah constitue, mémo s'il a un conseil, le Gouvernement. Toutefois, le Gouvernement est appelé durbar;

2° Quand le prince est mineur, alors sa mère est régente; elle est assistée d'un conseil de régence. Ce conseil de régence est le durbar;

3° Enfin le durbar signifie tous les personnages jugés assez nobles ou considérables .pour assister, en corps, aux réceptions solennelles.

les institutions du pays et de ne pas « introduire un système qui ne pourrait par la suite être dirigé par des fonctionnaires indigènes ». Malheureusement, on dut s'apercevoir que, système et personnel, tout était pourri jusqu'aux racines. On trouva notamment 83 impôts différents liés à l'impôt de la terre et 198 autres impôts, étrangers mais intimement mêlés à cet impôt. Et on eut la tâche ingrate de rechercher l'existence de ces divers impôts et le genre de vexations qu'ils imposaient aux habitants. En 1835, on avait déjà supprimé 769 taxes diverses. Puis, c'était une armée dé fonctionnaires inutiles et mal payés et qui se payaient en tondant le peuple. Puis, c'étaient les dettes du maharajah; chaque année amenait de nouvelles réclamations : 8 millions de roupies jusqu'en 1862, puis 4 autres millions plus tard. Finalement, on eut une police organisée, des forêts aménagées, un excédent de recettes et même une grosse encaisse. Mais quand, plus tard, le maharajah déposé étant mort vers 1868, la décision fut prise de restituer l'État à son fils adoptif, lors de sa majorité, on se garda bien de conserver les économies ainsi accumulées, qu'un prince, à peine émancipé, eût probablement gaspillées. On entreprit de grands travaux publics : routes vers et à travers les districts éloignés, restaurations de citernes et de canaux d'irrigation, etc. Et alors seulement on rendit ses Etats (1881) au prince majeur.

Mais cette concession faite à la justice et à la parole donnée n'empêcha pas le Gouvernement de l'Inde de prendre ses précautions pour que l'œuvre de restauration accomplie depuis 1830 ne pût être compromise. Il y avait là 3 millions d'habitants habitués, depuis cinquante ans, à un gouvernement régulier et honnête, qu'on ne pouvait abandonner à des éventualités redoutables. L'instrument de 1881 qui rendit au prince ses États contint certaines stipulations prudentes. Il établit une distinction, nécessaire et inconnue de la plupart des États orientaux, entre le budget de l'État et la liste civile du prince. Le budget était de 1 230 000 livres sterling, la liste civile fut fixée à 130 000 livres sterling. Toutes les lois introduites par les Anglais de 1830 à 1881 seraient maintenues. Un conseil législatif fut institué pour barrer la route au caprice et au despotisme. L'organisation judiciaire fut mise de pair avec le système législatif. Enfin, le cadastre et l'impôt foncier furent confiés à une administration régulière, calquée sur l'administration britannique, et il lut stipulé que nul impôt nouveau ne pourrait être créé que par une loi.

Le prince, couronné en 1881, mourut à son tour en 1894. Il laissait, lui aussi, un fils mineur. De nouveau, le Gouvernement anglais

organisa la régence et prit en main l'éducation de l'héritier. La régence fut, cette fois, confiée à la mère, personne remarquable à tous égards, assistée d'un conseil de régence : un diwan, sorte de premier ministre, et trois membres. Ce conseil se réunissait au moins une fois par semaine et consignait sa besogne régulière sur un registre soumis à la régenle et au résident britannique.

Quant au prince mineur, on lui donna, comme on avait fait à son père, un tutor, sur le modèle de ce que sont les tutors dans les universités anglaises. C'était, dans la circonstance, un fonctionnaire du service politique, chargé à la fois de son éducation morale et de son instruction. Les Anglais attachent une importance toute particulière à la formation du caractère : c'est l'œuvre essentielle qu'on attend du tutor. Mais il lui faut aussi enseigner au prince ce que doit savoir et un gentleman indien et un futur chef d'État : les rudiments des sciences, de l'histoire et de la littérature, les sports et les éléments du droit et de l'administration. La religion, le soin en était laissé à la famille et aux prêtres. A la fin de sa minorité, on l'emmenait sur le terrain et on lui faisait toucher du doigt les divers problèmes de l'administration, leur solution et leurs résultats.

Mais ce genre d'éducation at home, parmi des spectacles et des privilèges à certains égards pernicieux, n'est pas l'idéal des Anglais. Ils entendent faire des princes autre chose que des écoliers capricieux et gâtés. « Ils ne sont pas, a dit un jour lord Curzon dans un discours demeuré célèbre', ils ne sont pas, comme on se l'imagine parfois, un corps privilégié à qui Dieu a accordé un sanad d'oisiveté perpétuelle. L'État n'est pas leur propriété; ses revenus ne doivent pas être engloutis dans leur bourse privée. La Providence les a destinés à être les abeilles laborieuses et non les frelons de la ruche. Ils existent pour le bien de leurs peuples; leurs peuples n'ont pas été créés pour eux. Ils doivent être des modèles, des exemples et des guides. »

Pour atteindre cet idéal, on a cru nécessaire de les dépayser, de les faire sortir du palais paternel : on a créé pour eux les collèges de fils de chefs. Ce n'est pas d'aujourd'hui. L'idée remonte a près de quarante ans. Soit pour les fils de princes régnants, appelés euxmêmes à régner, soit pour les descendants des maisons nobles, on a créé, dans les diverses régions de l'Inde, une dizaine d'établissements. Le premier fut celui de Rajkot, pour les fils des chefs du

1. Prononcé en lOÛO à Rajkot, au Collège des (ils de chefs (Rajkumar Collège).

Kathiavar, en 1870; puis le Mayo collège, à Ajmere, pour les princes du Radjpoutana, en 1872; plus tard, d'autres encore, dans les diverses parties de l'Inde. Aujourd'hui, de ces collèges, les plus vivants et les mieux outillés sont ceux d' Ajmere, de Rajkot déjà cités, le collège de Daly à Indore, pour les chefs de l'Inde centrale, et le collège Aitcheson à Lahore.

Ces collèges ne sont pas — on le conçoit — ouverts à tout le monde. Même le fils d'un noble n'y est admis que s'il est au moins durharable, expression qui signifie à peu près : admis à figurer dans les durbars ou assemblées des principaux habitants que l'on convoque aux réceptions des grands personnages : vice-roi, gouverneurs, ou en d'autres occasions. Parmi ces nobles durbarables, il en est de presque pauvres : en leur faveur, et pour empêcher la décadence de l'aristocratie, on a créé des bourses, assez nombreuses, qui sont attribuées, par voie de concours, non au mérite des fils, mais au mérite des pères. Plus d'une maison régnante a fondé près de ces collèges de fils de chefs ou. comme on les appelle, Rajkumar collèges, des hôtels, des maisons où elle loge les étudiants de l'Etat.

L'éducation qu'on y donne vise plus à faire des hommes que des savants. La religion, préoccupation dominante des chefs, le caractère surtout, puis le sport, voilà le principal objet. L'enseignement comprend l'anglais, la langue indigène, les mathématiques, l'histoire, la géographie, un peu de droit pratique et des connaissances en matière d'agriculture, d'impôt, surtout d'impôt foncier. Outre ces cours généraux, il en est de spéciaux destinés soit aux futurs princes régnants (environ 5 p. 100 du total), soit à ceux qui se destinent, une fois sortis du collège, à suivre les cours de l'université, soit enfin à ceux qui, entrés trop tard au collège, passé quinze ans, ne peuvent marcher du même pas que les autres. L'âge moyen de l'entrée est dix à douze ans; celui de la sortie, dix-huit à vingt ans.

Le régime intérieur est celui d'un internat. Chaque religion y forme un groupe distinct : ici les Hindous, là les Musulmans. Les Hindous, à qui les différences de caste interdiraient, en tout cas, une même table, mangent ordinairement chacun cliez soi; les Musulmans ont un mess commun. Chaque élève occupe dans les boarding hanses un ap[)artement séparé, meublé à son goût, sans grand frais : ordinairement une ou deux chambres. Certains chefs, plus riches, ont une maison, quelques-uns confortable et de belle apparence.

Ces écoles n'ont pas donné tout ce qu'on en attendait, loin de là. Soit que l'esprit des élèves fût peu ouvert ou leur travail peu assidu, soit que, malgré les incontestables mérites de certains })rincipaux

bien connus : Chester Macnaghter qui dirigea Rajkot durant vingtsix ans, et le colonel Loch, qui dirigea Mayo durant vingt-quatre ans, le corps enseignant y fut inférieur, les résultats obtenus ne satisfirent ni les parents ni le Gouvernement de l'Inde. Chez les élèves, aucun goût pour la lecture, sauf pour les journaux illustrés, aucune base solide d'instruction. Pas d'enthousiasme marqué, exception faite des sports : ])oJo, foot-ball, cricket, laion-tennis, tent-pegging. Rentrés à la maison, repris par le milieu indien, ils oublient vite; presque rien ne surnage de ce qui leur fut enseigné.

Aussi, en 1902 et, de nouveau, en 1904, lord Curzon crut-il devoir réunir des conférences de spécialistes de l'éducation et des chefs indigènes, pour tâcher d'élaborer de nouveaux programmes et de dégager de nouvelles méthodes.

Ces conférences eurent aux Indes un grand retentissement. Les chefs, surtout les plus conservateurs d'entre eux, les plus Old India, avaient et gardaient des préjugés contre ces collèges. Ils redoutaient la dépense. Ils se défiaient de la qualité de l'éducation qui y est donnée. Surtout ils tremblaient que la civilisation occidentale ne troublât la religion traditionnelle dans laquelle ils faisaient élever leurs enfants. Cependant quelques-uns des plus considérables, même le chef ultra-conservateur d'Oudeypour et ceux de Jeypour, de Bikanir. de Goualior, de Bahawalpour, Cutch, Orcha, Gondal, etc., etc., vinrent à ces conférences avec empressement. Les débats y furent vifs et d'une exceptionnelle franchise, qui ne nuisit ni à la courtoisie ni à la bonne entente.

Les critiques portèrent sur les sports, un peu négligés et, à ce que l'on prétendit, mal enseignés; sur le rôle des tutors, qui, payés par l'élève et responsables envers lui, non envers le collège, lui feraient ses devoirs et le déchargeraient de tout effort fécond, etc. Finalement on résolut d'instituer au collège Mayo un conseil de direction plus large, qui aux chefs du Radjpoutana joindrait des chefs d'autres parties de l'Inde; on se préoccupa d'organiser sur des bases meilleures l'enseignement religieux; on réforma le programme d'études de façon à le rendre plus pratique, mieux approprié aux destinées et aux besoins des fils de chefs; enfin, on décida d'engager des professeurs plus qualifiés et, partant, mieux rétribués.

Peut-être le trait le plus remarquable de toute cette campagne de réforme des collèges fut le langage à mainte reprise tenu par lord Curzon. Sentant les secrètes appréhensions des chefs, il défendit le gouvernement do la pensée de vouloir angliciser ces jeunes princes. Apprenez l'anglais, leur disait-il, il ouvre tant de portes sur la civi-

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lisation occidentale ; mais surtout apprenez la langue de vos Etats. Ne demeurez pas étrangers à vos peuples. Ne rompez pas avec les idées, les coutumes, le génie de l'Asie. Demandez à l'Occident ce qu'il peut vous donner, mais ne désertez pas l'Orient, votre berceau. Devenez des gentlemen anglais par les connaissances et les sports, restez des nobles indiens par l'attachement aux traditions. Évoluez lentement. Soyez un lien entre le passé et l'avenir.

Ces réformes sont toutes récentes; on ne peut encore en apprécier l'effet. Jusqu'ici ces collèges de fils de chefs n'ont pas rempli les espérances qu'ils avaient suscitées. La plupart des princes qui y ont passé n'ont pas fourni de particuliers modèles de bon gouvernement. Parmi les plus conservateurs, beaucoup de chefs préfèrent garder leurs enfants chez eux, tandis que, parmi les plus éclairés, il en est qui, comme celui de Gondal, préfèrent les envoyer en Angleterre, à Balliol et à Eton. Toutefois, on ne saurait définitivement condamner l'expérience tentée. Ces collèges, avec le temps, deviendront meilleurs, et, avec le temps aussi, les élèves prendront le goût et l'habitude du travail. N'oublions pas que des siècles de vie asiatique pèsent encore sur leurs corps et sur leurs cerveaux et les inclinent à la mollesse et à l'indolence. Le temps ne peut qu'aider la politique anglaise.

Au surplus, il serait inexact de croire que tous les efforts soient demeurés stériles : grâce aux mesures prises, aux exemples donnés pendant les minorités et au lent travail éducatif qui ouvre et peu à peu prédispose l'esprit des princes, déjà des progrès indiscutables ont marqué les vingt dernières années du gouvernement des Etats.

Si l'on veut avoir une idée de ce que sont encore la plupart d'entre eux, il faut songer à l'Europe du Moyen Age : mêmes pratiques, mêmes souffrances, mêmes préjugés, même barbarie. Certes, on peut noter au passage quelques exceptions : il y a dans l'Inde des princes vertueux, qui aiment le bien et pratiquent la justice; on en trouverait quelques-uns au Radjpoutana, parmi ces vieilles familles, fières de leur noblesse dix fois séculaire, qui tirent vanité d'avoir jadis dédaigné l'alliance des empereurs mogols. Mais mémo au Tîadjpoulana, même chez les meilleurs d'entre ces grands féodaux fleurissent de tels abus que lord Curzon a dû leur recommander de donner désormais de meilleurs exemples : optimi corrwplio pessima. Il existe aussi des princes à peu près éclairés, qui comprennent ce que sont les devoirs d'un chef d'Etat moderm; et qui, formés à bonne école, s'en acquittent de façon satisfaisante.

J'en parlerai plus loin. Mais, dans l'ensemble, les princes de l'Inde ne doivent être jugés ni sur les princes vertueux ni sur les princes éclairés. Les quelques indications qui suivent peuvent être considérées comme s'appliquant sans injustice à la moyenne de ces princes durant la période qui va de 1830 à 1890.

« Les progrès de l'éducation et l'éveil de l'idée de droits individuels ont nécessité des modifications dans les principes du gouvernement. » C'est ainsi que s'exprimait, dans un mémorandum digne d'être remarqué, un prince alors très jeune, élevé dans un de ces collèges de fils de chefs précédemment décrits, dont l'esprit a forcément été ouvert aux revendications modernes des peuples. Il continuait : « Du temps de mes ancêtres le gouvernement de l'Etat consistait principalement en ceci : maintenir le prestige du prince. C'est à cela que le prince consacrait la totalité de ses ressources ». Ces quelques lignes impliquent que certains d'entre les princes de l'Inde ont conscience qu'un changement était nécessaire dans leurs méthodes de gouvernement. Ce changement, toutefois, n'a passé dans les faits que dans un très petit nombre d'Etats. Des princes, probablement désireux d'imiter les Anglais ou de conquérir leur estime, ont bien réformé l'administration intérieure et le gouvernement; ils ont soigneusement choisi des ministres et institué des conseils; ils ont consacré une partie de leur temps aux affaires publiques. Mais ils sont encore la très infime minorité.

On peut diviser les princes de l'Inde en trois catégories : 1° ceux,

très rares encore, qui gouvernent et administrent d'après les idées

européennes d'ordre et de justice et qui semblent se soucier du

bonheur de leurs peuples; 2" ceux qui ont introduit un rudiment

i d'organisation, donné des lois, nommé des juges et chargé (estimant

j alors, comme le jeune prince cité plus haut, qu'ils n'ont rien de plus à

faire) un vizir de gouverner à leur place, afin qu'au moins certaines

questions soient solutionnées; 3° enfin ceux qui en sont encore à la

j conception que l'Etat c'est eux, que l'État est leur Etat, ses richesses

■ leur bien, ses habitants leurs esclaves, que nulle affaire ne doit

passer avant leurs affaires et que leur grande affaire doit être leur

plaisir. Cette dernière catégorie est encore la plus large. Et si l'on

veut mesurer l'influence qu'ont pu déjà exercer les Anglais, par

leurs conseils, leurs exemples et leur système d'éducation des

^ princes, il faut tâcher d'acquérir une idée de ce qu'étaient, dans les

cinquante dernières années, presque tous les Etats de l'Inde et de ce

que sont les plus nombreux encore aujourd'hui.

Le prince, dans de pareils Etats, est un despote. Il vit dans son

palais, entouré de ses femmes et de ses concubines, des membres de sa famille, de courtisans, de baladins et de jongleurs, auxquels se joignent l'astrologue et le conseiller spirituel. Parfois, il n'a ni vizir ni ministre, ce qui ne l'amène pas à s'occuper des affaires et ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de laisser là ses États et de planter là ses devoirs. Les affaires ne seront pas solutionnées : peu importe. Ce qui importe, c'est que le prince se donne du bon temps. Dans cette petite cour, l'intrigue est la grande occupation et aussi la lutte des partis. Autour des favoris, des femmes, des concubines s'engagent des parties dont le pouvoir est le prix. La dénonciation et la calomnie sont les armes coutumières; le prince ne sait à qui se fier et l'un des maux dont il souffre est de vivre dans un perpétuel soupçon. Parfois la presse des affaires et l'insistance du political ofl'icer l'amènent à choisir un vizir. Mais il n'est pas rare que le vizir ou deioan, premier ministre, de quelque nom qu'on l'appelle, et le prince soient à couteaux tirés. Je sais un prince, des plus considérables, pour qui ce fut un grand étonnement que l'agent anglais ne soutînt pas son ministre contre lui.

La vie est, malgré tant d'intrigues, monotone. Les femmes ne l'emplissent pas toute, comme on le pourrait croire. Le prince peut avoir plusieurs femmes légitimes et plusieurs concubines. Elles vivent sinon ensemble, au moins dans le même palais, dans la même suite d'habitations. Les épouses sont, on général et surtout la première, de bonne, parfois de haute naissance; les concubines sont de basse caste, sans éducation, sans morale. Elles exercent par leur présence, leurs discours et peut-être leurs actions une influence néfaste sur les enfants nés des épouses de rang supérieur.

Toutes ou presque toutes sont des créatures de pure oisiveté. Il y a telle cour où tout récemment encore la toilette, la cuisine, les bijoux étaient confiés non pas aux femmes de la maison, mais à des services, on dirait presque à des ministères spéciaux. A Indore, par exemple, il y avait le ministère de la toilette, chargé d'acheter et de faire confectionner des vêtements pour toute la famille du prince. Je n'ai pas besoin de dire qu'on accusait ce ministre ici d'incompétence et là de gaspillage : les princesses refusaient les modèles hideux qu'il entendait leur faire porter, et de nombreux parasites prétendaient avoir le droit d'être vêtus aux frais de l'État. Il y avait encore le ministère de la cuisine, chargé de l'achat et de la préparation des victuailles, et le ministère; des bijoux, dont la charge [>rincipale était de les garder. Aujourd'hui ces ministères sont sup-

l'inde britannioue 12

primés; la cuisine est confiée à un cuisinier et à un intendant, et les bijoux, aux coffres-forts du ministre des finances.

Ces bijoux, dans plus d'une cour, sont un véritable trésor. Les princes apparaissent en public, aux réceptions officielles, ornés de perles admirables. Le Nizam, Mysore, Jeypour, princes de première grandeur, ont en ce genre des merveilles, des richesses énormes. J'ai vu, à la cour relativement modeste de Bahawalpour, des coffres pleins de rubis, de saphirs et de diamants. Sur des saphirs, gros chacun comme le doigt, des inscriptions relataient l'histoire de la maison.

Leurs palais ordinairement sont des bâtisses toutes neuves. Chaque dynastie veut avoir construit ou sa ville ou sa résidence. L'Inde est le pays des ruines récentes. On délaisse le palais du prédécesseur; on veut son palais à soi. Le palais neuf est chaque année recrépit et éclatant de blancheur; l'ancien tombe en vétusté. Mais les anciens bâtissaient en matière durable et noble, le marbre et le granit; les contemporains, en briques et en stuc vulgaires. Le contraste saute aux yeux dans les sept villes de Delhi, où les monuments des premiers Mogols effacent en grandeur tout ce que les derniers ont dû à l'art, ordinairement médiocre, d'architectes européens.

Les princes d'aujourd'hui ont été par les Anglais éveillés à la A^ie de sport. Mais les anciens avaient la A'ie des armes. La paix imposée par l'Angleterre a tué les vocations militaires; beaucoup de princes indigènes ont été amenés à vivre dans les gynécées et les harems, et les Anglais considèrent que c'est un grand succès de leurs méthodes éducatives que de les en avoir tirés pour les rappeler à l'activité physique. Cependant, c'est un jeu indigène que le polo qui passionne l'Inde et aujourd'hui les plus élégants d'entre nos spor/smen. Le polo, la chasse à courre, la chasse au faucon, et encore cette chasse au lièvre ou au daim, où de jeunes léopards, au corps souple et aux bonds terrifiants, remplacent nos lévriers, quelques exercices à cheval, imités du jeu de bagues, c'est à peu près tout ce qu'ils donnent à l'énergie physique. Leur corps aime l'indolence. Ils vivent paresseusement, l'esprit ordinairement engourdi ; quand ils s'éveillent de leur torpeur, c'est pour songer à gaspiller et à satisfaire à leur esprit de gaspillage.

L'argent de l'Élat, qui est le leur, coule de toutes parts. Et d'abord autour d'eux, à leur cour, parmi leurs parents, leurs proches ou leurs flatteurs. Ils dépècent le domaine de l'Etat, comme jadis nos rois absolus. Celui-ci reçoit un apanage, celui-là un simple domaine, un jagir. En 1831, quand les Anglais prirent en

mains l'administration duMysore, ils constatèrent l'existence d'inams, villages concédés à des particuliers, qui, dans un temps où la terre n'avait presque nulle valeur, avaient ôté à l'Etat, en capital, 500 000 roupies et, en revenu, 150 000. Après 1831, les Anglais n'en concédèrent pas, en capital, pour plus de 18 000 roupies. Les plus rapaces sont les frères et les oncles des princes régnants. Ils constituent un danger public. Il y a tel Etat oii il a fallu leur interdire les approches du Trésor et même de tout emploi public.

Après les princes du sang viennent les prêtres, les brahmanes chez les Hindous, les pii^s chez les Musulmans. Et plus le prince régnant est de caste humble, plus ambitieux et plus âpres sont les représentants des hautes castes. On peut citer divers Etats dans lesquels le Gouvernement de l'Inde à dû s'opposer aux dons... forcés du prince.

Après cela, on peut juger de ce que sont la justice, l'administration, les travaux publics, l'outillage national.

D'un rapport sur le Mysore paru en 1872-73, mais qui vise la période antérieure à 1831, j'extrais ce qui suit : « Les juges ne pouvaient pas prononcer de sentences; ils n'avaient qu'à vérifier si l'accusé était coupable ou non coupable. Le rajah, lui, fixait la peine. Mais son habituelle paresse ne lui en laissait pas le loisir et les prisons étaient pleines de détenus qui, à les supposer coupables, ne l'étaient souvent que de fautes vénielles. » Dans d'autres Etats il n'y a pas de tribunaux du tout; ailleurs leur compétence n'est pas déterminée et les appels se succèdent à l'infini de l'un à l'autre. Ailleurs encore les magistrats ne sont pas payés et se paient euxmêmes, en nature. Ailleurs enfin les aAOcats sont complices des magistrats et conspirent avec eux pour ruiner leurs clients.

Les impôts sont, on le devine, une précieuse mine d'abus. Il en est de toutes sortes et des plus imprévus. Dans cet antique IMysore, où l'on a vu rassemblées les plus extravagantes conceptions d'une imagination despotique, il y avait un impôt sur l'incontinence et un autre sur le mariage; il y en avait sur la naissance de l'enfant et un autre sur la cérémonie religieuse dans laquelle on lui rasait la tète; il y on avait un sur les héritiers d'un homme qui, jadis (à une époque déjà oubliée), n'avait pu retrouver le cheval égaré d'un seigneur, etc., etc. Aujourd'hui, des impôts j»lus naturels ont remplacé ces extravagances; mais, dans maint Elat, ni la justice ni le contribuable n'y gagnent rien. La concussion s'étale au grand jour : on voit toi commis à 80 roupies par mois avoir trois chevaux.

Chacun songe à soi et personne au public. La famine, ce fléau

que les Anglais ont été longtemps et peut-être demeurent encore impuissants à prévenir, fait chez les princes infiniment plus de ravages qu'en territoire britannique. Pour combattre la famine, il faut de l'argent, une politique et des fonctionnaires intègres et vigilants. Les princes, à l'ordinaire, n'ont rien de tout cela. Aussi voiton leurs peuples, quand la famine sévit, s'enfuir, même de chez les meilleurs d'entre eux, et gagner les districts voisins de l'Inde britannique, oîi l'on est assuré du moins de gagner sa pitance contre du travail.

Les finances, ai-je besoin de le dire, sont en piètre condition. Les soldes sont souvent en retard; les arriérés s'accumulent; les petits fonctionnaires tendent la langue ; les gros tondent le peuple de plus près. Le rajah de Mysore avait laissé impayées, en 1831, des dépenses d'Etat pour 8 800 000 roupies, sans compter 7 500 000 roupies de dépenses personnelles. De nos jours, en 1904, un Etat sur deux a des finances embarrassées.

La monnaie, qui est en ces pays une forme si habituelle de la richesse, y est exposée à une double cause de dépréciation. Tantôt les princes ont tenu à garder leur privilège de battre monnaie, et cette monnaie, qui n'a qu'un marché restreint, perd ordinairement au change, dès qu'on a à payer au delà de la frontière. Tantôt les Etats ont consenti à adopter la monnaie britannique, les roupies à l'effigie du roi d'Angleterre. Celles-là étant plus précieuses, les indigènes souvent les enfouissent. Quand ils les tirent de terre ils s'aperçoivent — sans comprendre pourquoi — qu'elles ont perdu beaucoup de leur valeur.

Les princes, malgré impôts et concussions, sont pauvres, comme leurs peuples. Ils sont toujours en avance sur les rentrées, La plupart sont criblés de dettes. Quelques-uns, cependant, amassent de l'argent. Le feu prince de Goualior, père du maharajah actuel, a laissé des réserves importantes, si bien qu'à maintes reprises l'Etat a pu prêter au gouvernement de l'Inde. On cite encore celui d'Indore, qui thésaurisait. Ce sont des exceptions.

Quant à l'administration, elle est lamentable. Ce môme Etat d'Indore, dont le précédent rajah a laissé des millions, consacrait récemment 950 000 roupies à son armée, absolument inutile, et 42 000 seulement aux travaux publics, bien que, sur le conseil des Anglais, le budget eût ouvert pour ce chapitre un crédit de 500 000 roupies. On aimait mieux les affecter à d'autres emplois.

C'est que, dans la catégorie d'Etats que je vise ici, le souverain se soucie fort peu de l'Etat et des peuples. L'avenir lui importe aussi

peu que le passé. Le présent seul compte. Et le présent c'est lui, comme lui, c'est l'État. La loi qu'il édicté est la loi de l'Etat. Ce sont là des constatations que je ne suis pas seul à faire. Des indigènes, à maintes reprises, les ont faites avant moi.

Dans une étude sur les États d'origine mahratte qui date de 1883, je relève ces traits caractéristiques : le prince considère l'Etat comme sien, les peuples comme ses esclaves, le budget comme sa cassette privée. La torture est une forme régulière de procédure. La corruption amollit la rigueur des juges. Tout crime peut se racheter avec de l'argent. Les faux et les faux témoignages abondent. Les impôts sont, par tête, trois ou quatre fois plus lourds que dans l'Inde britannique.

Un auteur qui a écrit sur l'Inde méridionale, M. Lewis Rice, rapporte qu'il y a connu jadis une telle misère que les populations y avaient forgé un mot, valsé, qui, dans toutes les langues de la région, dépeignait la situation que voici : des habitants d'un district qui désertent leurs foyers à l'approche d'une force ennemie venue pour piller, et qui. jusqu'au départ de l'ennemi, émigrent en masse vers une autre partie du pays, lieux inaccessibles, bois ou montagnes. La domination anglaise a supprimé ces horreurs; la pax , britannica a donné à l'Inde tout entière la sécurité. Et c'est déjà un / bien si solidement acquis et si sûr qu'on ne lui en est plus même / reconnaissant. Cette même domination est en train de chercher à \ assurer même à l'Inde des princes un gouvernement plus régulier, | une administration plus prévoyante, une justice plus intègre. Elle a déjà commencé son œuvre d'épuration dans une douzaine d'Etats. Voyons comment elle y a réussi.

Il est très difficile de se prononcer sur les résultats acquis dans l'ensemble des États; ce le serait déjà pour un seul. Les Anglais ne publient et même ne possèdent qu'un petit nombre de documents de portée un peu générale. Leurs political offlcers écrivent chaque année un rapport, dont une partie est destinée ordinairement à l'impression et qui n'est pas, dès lors, un modèle de franchise'. La louange y est distribuée d'une main un peu trop libérale; le blâme s'y enveloppe de formules ouatées et qui étouffent le bruit. Et ce bruit n'éclate — mais alors avec un fracas de tonnerre — que

1. On se montre si avaro (rinfonnations sur tout ce qui touche l'Inde des Princes que de simples statistiques, indiquant ce qui a pu ùtre fait d'une période à une autre, sont considérées comme conlldentielles. Et pourtant je crois avoir été traité par les autorités du Foreign Department avec une exceptionnelle bienveillance.

quand les fautes se sont ajoutées aux fautes, voire les crimes aux crimes. L'Inde apprend alors avec stupéfaction que tel prince, dont l'administration avait, durant des années, été proclamée tantôt louable et tantôt acceptable, vient ou bien d'abdiquer spo7itanément ou bien de se voir retirer le pouvoir au profit d'un de ses enfants ou même de l'administration anglaise, qui va avoir à rétablir l'ordre et restaurer la justice.

Malgré cette pénurie d'informations, nous voudrions nous efforcer de mesurer de façon équitable le progrès réalisé, d'indiquer dans quelles voies on l'a cherché et quelle catégorie, sinon quelle proportion de princes se sont associés à cette entreprise.

Les princes de l'Inde — j'entends par là non pas les 700 chefs de tout rang, mais la centaine de ceux dont le Gouvernement de l'Inde s'occupe ou se préoccupe — appartiennent à deux écoles : ceux qui sont résolument ensevelis dans le passé et ceux qui admettent qu'il y a utilité à remonter à la surface, pour inspecter le présent et surveiller l'avenir.

Les premiers se subdivisent en deux groupes. Les uns sont des cerveaux fermés, qui ne se rendent pas compte encore que tout un monde nouveau a surgi, lequel, si l'on ne prend pas soin de lui faire et de lui mesurer sa place, va se la faire lui-même, démesurée. Ils vivent au jour le jour, menant leur existence traditionnelle, ne soupçonnant ni qu'elle devient chaque jour davantage en opposition avec tout ce qui les entoure, ni même qu'elle puisse jamais cesser ou seulement se modifier. D'autres, de sens déjà plus aigu et d'esprit plus avisé, sentent l'approche d'une civilisation qui menace la leur; mais ils pensent pouvoir, par leur attachement au passé, retarder la marche du temps et de ce qu'il apporte d'inquiétant. Leur religion, leurs mœurs, leurs privilèges leur apparaissent comme vénérables, et, pour les maintenir, ils luttent, secrètement mais avec énergie, demandant à la dignité de leur attitude, comme à la noble grandeur de leur conduite, une autorité qui compense leur faiblesse. Mais les faits sont plus forts qu'eux; eux-mêmes, et peut-être inconsciemment, malgré eux, changent, sous la pression non des hommes, mais des événements. Le progrès matériel est un grand niveleur; les chemins de fer, les voyages ou les visites reçues, l'éducation des fils dans les collèges de chefs, les honneurs sollicités ou reçus font peu à peu ce que les Anglais n'osent pas faire : ils ouvrent la porte aux idées, ils rapprochent les classes, ils rendent les anomalies impossibles et les abus intolérables, ils minent les institutions surannées et préparent l'avènement des temps nouveaux.

Cette première catégorie de princes, on la désigne aux Indes, dans la conversation, dans la presse et même dans les livres, sous le nom d^Old India, le parti attaché, avec des différences que j'ai notées, au passé, à la Vieille Inde.

L'autre catégorie de princes s'appelle, naturellement, Young India. Et comme il y a (pour dire le moins) deux nuances dans YOld India, il y en a deux aussi dans la Jeune Inde. Qu'il existe un parti de la « Jeune Inde ». cela implique que des yeux, longtemps clos, viennent de s'ouvrir, qu'ils reconnaissent une certaine supériorité de l'Europe, fùt-elle seulement d'ordre mécanique ou administratif, et qu'ils admettent qu'on lui fasse des emprunts; mais, le principe admis, le parti se scinde en deux. L'aile gauche' s'emporte à des réformes qui bientôt ne laisseraient plus debout rien de ce qui fut rinde traditionnelle; ils oublient la langue de leur pays au profit des langues européennes; ils abandonnent le costume national; ils délaissent leur religion et les pratiques consacrées; ils passent la mer chaque deux ou trois ans, au risque de perdre leur caste. L'aile droite, elle, marche au progrès d'une allure plus circonspecte : les princes qui la forment s'inquiètent de ce que peuvent supporter de changement l'état présent de l'Inde, l'intelligence des indigènes et leur ouverture d'esprit; ils révèrent, ils défendent la religion et la caste, et n'admettent nul progrès qui soit décidément en conflit avec leurs règles. Ils ne demandent à l'Europe que ses inventions matérielles, ses méthodes éducatives et, à la rigueur, sa morale philanthropique. Pour le reste, ils demeurent à fond des indigènes, hindous, musulmans ou sikhs.

Que les réformateurs doivent finir par l'emporter, cela n'est pas douteux : les Oldlndiale céderont aux Young India. Mais la réforme peut venir plus ou moins vite; qui imposera sa méthode? Les }o un g India partisans de l'évolution, ou ceux que leur tem[)érament pousse aux imjjrudences, voire aux excès révolutionnaires? La réforme, et le pas dont elle marchera, ne dépendent pas de la seule volonté d'un prince isolé. D'abord les Anglais auront — même en territoire de princes — ù dire leur mot. Ils sont, certes, épris de progrès, mais éminemment conservateurs et amis des tempéraments. Et là-dessus, l'opinion pense comme le gouvernement. La presse anglaise de, l'Inde raille volontiers les princes trop impatients de

I. Tout le monde sait que, dans l'Inde britannique, liors de l'Inde des Princes, il existe mf'me une extrême-gauche, qui marche très en avant des autres groupes et rùve de l'expulsion, par les moyens violents, des Anglais et de VInde aux Indiens; parti qui a ses apôtres, ses héros et ses martyrs.

changements et les emprunts, prématurés et indiscrets, qu'ils font aux habitudes anglaises. D'autre part, l'autorité morale des princes, leur autorité d'exemple ne tient ni à l'étendue de leurs États, ni à leurs richesses, ni à leurs succès de divers genres. Ce qui commande le respect de l'opinion indigène et même anglaise, c'est leur valeur morale, leur amour des populations, leur sentiment exact du devoir, et enfin leur goût du progrès tempéré par le culte des institutions séculaires de leur pays. Parmi les Old India, des princes comme le chef de la noble maison d'Oudeypour ou du tout petit État de Nabha, et, parmi les Young India, des jeunes hommes comme Bikanir et Sarmour pèsent de plus ou d'autant de poids que maint autre chef plus célèbre ou plus puissant.

Pour ces raisons, on peut penser que, tant que les Anglais domineront aux Indes et seront en mesure d'influencer la conduite des peuples et la marche des événements, ce sont — malgré des crises violentes et des écarts contemporains — les Young India tempérés qui mèneront le train, d'une allure lente et constante, mais vraisemblablement sans brusques arrêts ni retours en arrière.

Dès à présent, on peut citer quelques princes qui sont en marche vers le progrès et, par divers liens, forts et variés, se rattachent à ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation occidentale. Je laisse de côté des hommes comme le rajah de Kapourthala, connu du Tout-Paris et du Tout-Londres, héros — à ce qu'on prétend — de plus d'une galante aventure, qui écrit l'anglais et collabore à des revues, parle couramment le français et fit élever en France la princesse fiancée à son fils aîné. Ce genre de princes constitue les très rares exceptions et n'exerce nulle influence sur la pensée et la conduite de leurs égaux ou de leurs inférieurs aux Indes. Mais des princes comme Baroda, encore qu'un peu affecté dans son attitude et ses enseignements, comme Goualior, encore que parfois rabaissé à des préoccupations plus dignes d'un coUector de district que d'un chef de maison princière, ou comme Mysore, malgré certains côtés mesquins de son administration, mais esprit prudent et volonté ferme, sont, à tout prendre, de bons échantillons de ce qu'on peut appeler les Young India. Peut-être n'accepteraient-ils pas d'être rangés dans ce parti ; mais, qu'ils le veuillent ou non, le caractère de leur politique et leur degré d'instruction, combiné avec leur esprit conservateur, les y range malgré eux, et ils sont, conscients ou inconscients, les premiers ouvriers du sage mouvement de transformation qui emporte l'Inde. Enfin, encore en avant d'eux marchent des princes, par exemple, comme Bhaunagar etGondal, chefs de tout

petits États du Kathiavar (Bombay), qui, pour aA^oir été plus tôt que les autres influencés par le commerce des Européens, ont aussi fait plus tôt de larges concessions à leurs idées, envoyé leurs fils aux universités anglaises, voyagé par le monde en compagnie de leurs femmes, et méritent d'être cités comme des modèles non seulement dans le Kathiavar, mais dans l'Inde tout entière.

Si, sans entrer dans les détails, on cherche les traits essentiels qui distinguent l'administration des princes serviteurs exclusifs du passé de ceux qui se disent amis du progrès, on peut les ramener à deux ou trois principaux. L'ami du progrès a compris que nul Etat ne peut être bien mené, si le prince lui-même ne s'attache et ne s'attelle au gouvernement et même à l'administration; que nulle administration n'offre de garanties, si elle ne fait appel à la collaboration, convenablement rémunérée, de fonctionnaires choisis pour leur intégrité et leurs talents; enfin, que radmini.stration est un art. qui s'apprend, et que le plus court chemin pour y devenir maître est de se mettre à l'école de ceux qui savent, c'est-à-dire de fonctionnaires tirés de l'Inde britannique.

Et ces trois propositions, qui nous semblent si naturelles, sont autant d'innovations, et de considérables, dans l'Inde des princes.

Pendant longtemps l'Inde n'a connu que le gouvernement patriarcal. J'en ai déjà parlé. Le gouvernement patriarcal se passe de lois et de méthodes administratives. Et c'a été une des grandes difficultés qu'ont rencontrées les Anglais que de ménager la transition de ce gouvernement patriarcal à l'administration régulière. Le gouvernement patriarcal a ses avantages. Il a des formules simples et des solutions rapides. î\Iais il implique nécessairement des hommes de mérite. S'ils font défaut, ce procédé est pire que tous les autres. Or, ils ne se rencontrent que rarement dans les Etats indigènes. C'est pourquoi, après de longs tâtonnements, à Mysore, du temps de l'administration anglaise, M. Bowring et ses successeurs ont introduit un régulation syslem, qui est fondé sur des lois et des règlements, dont on assure l'application normale à l'aide do fonctionnaires convenablement dressés et instruits. C'est une méthode plus longue, mais plus sûre. Et, de Mysore, la méthode peu à peu s'est étendue à d'autres Etats. Mais, pour en assurer la pénétration, il y a quelqu'un que d'abord il faut persuader de son excellence : le prince.

J'ai déjà cité un mémorandum du jeune rajah de lîahawalpour aujourd'hui décédé. Parlant de son père et des princes qui l'ont précédé, il disait : « Do leur temps, ce n'était point l'usage de travailler au gouvernement de l'État; on prenait un vizir et l'on était ainsi

déchargé de tout souci, sauf de celui de maintenir la dignité du commandement». Ce prince ne rappelait de tels précédents que pour faire connaître qu'il entendait s'en départir. Son mémorandum continuait ainsi : « Je confirme ici la ferme détermination que j'avais déjà prise de dévouer mon temps et mon énergie à la conduite des affaires de l'Etat. J'entends le faire d'une manière qui assure le bonheur de la masse des peuples que Dieu a remis entre mes mains. Je me rends parfaitement compte de la grande responsabilité de ma position, et c'est mon plus vif désir d'acquérir les talents qui me mettront à même d'y faire face avec un plein succès. » Et il formule alors un plan d'organisation : des ministres, un conseil, des séances régulières de travail en commun, etc. « Evidemment, dit-il, cela implique pour moi beaucoup de travail et de responsabilité. Mais je suis prêt à l'accepter dans l'intérêt d'une bonne administration. Sans doute aussi, à première vue, ce plan apparaît comme une innovation; mais j'en attends d'importants résultats. »

Qu'un jeune prince ait eu une pareille conception et pris une résolution de ce genre (au reste plus facile à prendre qu'à maintenir), il est assuré que cela ne s'est pas produit spontanément. Il a fallu l'intervention d'une volonté étrangère. Dans le cas présent, c'a été évidemment celle d'un vétéran de l'administration politique de l'Inde, le colonel Grey, cadet de cette illustre famille Grey, dont un des représentants est aujourd'hui secrétaire d'Etat au Foreign Office, à Londres.

Un autre prince, membre de cette noble aristocratie du Radjpoutana si admirée et respectée aux Indes, le maharajah de Jeypour, a fait, en termes moins pompeux, une évolution de même ordre. Depuis vingt-quatre ans, le gouvernement de l'Etat était tout entier aux mains d'une sorte de premier ministre tout-puissant, un babou du Bengale, arrivé à ce poste suprême moins par son mérite que par l'effet de circonstances, qu'avait aidées sa souple patience. A la mort de ce babou, le political officer placé par le Gouvernement anglais près du maharajah entreprit de lui persuader de prendre en mains propres le gouvernement de son Etat. Le prince n'y était guère préparé. Comme tous les nobles Radjpoutes, il partageait sa vie entre les sports et une luxueuse indolence. Les affaires, les conseils, l'attention donnée aux problèmes de politique ou d'administration n'étaient point son fait. Mais le résident veillait. Il négocia, insista et convertit le prince, qui se rendit, puis s'intéressa à sa besogne et s'y attacha, si bien qu'aujourd'hui Jeypour est un des Etats bien gouvernés de l'Inde.

Un prince qui gouverne ne gouverne d'ailleurs pas seul. Il a ordinairement un conseil. Le maharajah de Mysore, par exemple, en a un, composé de trois membres : un diwan (quelque chose comme premier ministre) et deux autres. Le diivan a autorité pour agir, en cas d'urgence, même sur les départements qui relèvent des deux autres membres, sauf à en rendre compte. Pour sa part, il prend la politique, les finances avec leurs annexes (cadastre, mines, etc.), les travaux publics et les chemins de fer, l'armée et la police. Le premier conseiller est chargé du land revenue (ce que nous appellerions impôt foncier) et de tout ce qui concerne l'agriculture, y compris les banques agricoles (qui jusqu'ici sont peu de chose). Enfin, le troisième conseiller a charge, pêle-mêle, d'une foule d'affaires qu'on juge moins importantes : l'éducation, les forêts, les impôts indirects, l'hygiène, les prisons, le timbre, les statistiques, l'enregistrement, la météorologie, la législation, etc.

Je cite cette organisation d'un conseil comme un exemple, non comme un modèle. Il prête à la critique. Le diwan est; un personnage qui risque d'être encombrant. S'il marche d'accord avec le conseil, alors ce conseil devient inutile. Et s'il est en désaccord, il peut tout arrêter. Le prince est forcé de choisir entre le conseil et lui, et doit lui donner raison. Les résultats sont misérables. On a pu voir, dans le conseil de Mysore, un conseiller qui était de beaucoup supérieur en mérite au diwan. Mais le diivan en avait conçu de l'ombrage et, de parti pris, critiquait tout ce que proposait cet administrateur. Le prince concluait en faveur du diioan, encore qn'injjetto il lui donnât tort. Finalement il fallut, au grand détriment de l'Etat, que ce conseiller quittât la place. Il devint, pour quelque temps, diwan de l'État de Travancore, qui s'en loua.

Au-dessous du prince et de son conseil il y a des fonctionnaires, les agents d'exécution. Jadis les fonctionnaires, même les plus hauts, surtout les plus hauts, étaient des favoris, que rien ne qualifiait que la faveur du prince. Ils ignoraient les devoirs élémentaires de leur charge. Les affaires allaient à l'aventure. Aujourd'hui (jiielques-uns des principaux princes : Baroda, Mysore, Goualior, Travancore, Cochin, etc., ont compris l'importance du rôle des fonctionnaires; ils en recherchent de bons et les paient bien. Ces Etats ont même introduit des méthodes de sélection et d'éducation des fonctionnaires qui assurent, au moins dans les rangs inférieurs, une efficace administration.

Surtout ils se sont rendu compte de l'utilité de mettre à la tète de cette administration des hommes d'expérience, et, depuis quelque

temps, ils vont, malgré les protestations des courtisans, les chercher parmi les Anglais ou parmi les indigènes formés à l'école des Anglais. C'est ainsi que le gaekwar de Baroda a engagé, comme ministre des finances, un Bengali de grand mérite, M. R. C. Dutt, reçu jadis au concours du civil service, en concurrence avec les candidats anglais, et qui, avant de se retirer, s'éleva même dans la hiérarchie jusqu'au grade considérable de commissaire de division dans l'Inde britannique. De même, l'Etat de Cochin s'était assuré les services de M. Rajagopalachari, qui avait appartenu au statutory civil service de Madras et a remporté un succès complet. Il est aujourd'hui diwan de Travancore.

Ces choix d'indigènes, même étrangers à l'Etat, l'opinion publique de l'Etat les tolère à la rigueur. Elle est bien plus montée contre les nominations de fonctionnaires anglais. Et, chose notable, l'opposition, plus d'une fois, est venue autant du political officer placé près du prince que des courtisans eux-mêmes. Ces agents anglais ont une double tâche : gouverner et administrer au mieux des intérêts du pays et former, d'entre les indigènes, des hommes qui leur succéderont : quel a été le succès de cette méthode?

De même qu'il serait pour un particulier puéril d'entreprendre et probablement impossible de mener à bien une enquête sur la condition générale des Etats de l'Inde, de même il serait au-dessus de ses moyens de parcourir tous les diflerents domaines sur lesquels on a pu y tenter d'introduire des réformes politiques ou administratives. Les princes de l'Inde, et ceux qui les aident à gouverner, sont bien plus encore que nous-mêmes éloignés des véritables méthodes expérimentales. Ils ne savent encore ni, comme le recommandait Gambetta, sérier les questions, les disposer dans l'ordre rationnel ou plutôt raisonnable suivant lequel elles doivent être abordées, étudiées, solutionnées; ni, une fois le plan dressé, s'y tenir avec constance. C'est pourquoi ils s'attaquent sans ordre et sans suite à tous les problèmes indistinctement et, faute d'ordre et de suite, n'atteignent qu'à des résultats, ici incomplets et, là, à peine même dignes d'être notés. Aussi est-il indispensable de limiter l'enquête à quelques domaines sur lequels leur action réformatrice se sera exercée avec un peu plus de ténacité : la loi (et un peu aussi la justice), l'éducation, l'amélioration du système financier, la politique en temps de famine, etc.

Nous l'avons déjà dit, presque aucun État n'a un corps de lois, ce que nous appelons des codes, et ceux qui en ont, les ont largement copiés sur les codes anglo-indiens, en vigueur dans l'Inde britan-

nique. A Mysore, par exemple, qui a été confié à l'administration anglaise de 1832 à 1881, la loi, presque toute la loi civile et criminelle, et presque toute la procédure, est, à peu de chose près, la même que celle de l'Inde britannique. A Haïderabad, les principales différences avec le code de l'Inde britannique apparaissent surtout en certaines matières : mariage, adultère, succession, dans lesquelles c'est la loi coranique qui prévaut. Mais, même là, ces différences ne sont pas aussi importantes qu'on pourrait le croire, les Anglais ayant, dans l'Inde britannique, laissé presque tout ce qui concerne le statut personnel des indigènes soumis aux lois (d'ordre religieux) de l'intéressé : Hindou ou Musulman. Et, à tout prendre, si grande est la ressemblance générale des lois de l'Inde britannique et du Nizam qu'il n'existe dans l'Etat, ni en anglais ni en ourdou (langue du pays), de traité d'exposition de la loi d'Haïderabad, et que les hommes spéciaux se contentent des traités généraux sur la loi angloindienne. (Voir toutefois plus loin, ch. iv, la Loi.)

D'une manière générale, on peut formuler, comme très voisine de la vérité, l'affirmation suivante. Partout où le gouvernement de l'Etat indigène a cru devoir emprunter à l'Inde britannique ses lois, son choix s'est porté d'abord sur le code pénal, puis sur les procédures pénale et civile, puis sur certaines parties de la législation civile, telles que les contrats et les obligations. Ces lois ont été rédigées dans la langue du pays, et promulguées par les chefs, avec un très petit nombre de modifications.

Qu'il ait fallu introduire des modifications, cela ne doit pas nous étonner. On pourrait croire et l'on s'était flatté que, préparées, en vue spécialement des besoins de l'Inde britannique, par des hommes éminents comme Macaulay, sir Henry Sumner Maine, sir James \ Stephen, jurisconsultes, au moins les deux derniers, d'universelle > renommée, ces lois anglo-indiennes auraient pu être, presque sans ' changements, importées dans les Etats indigènes A'oisins. Mais point : même des législateurs avertis comme ceux de l'Inde britanniqiK? (jurisconsultes d'Europe, auxquels étaient adjoints des fonctionnaires de l'intérieur parfaitement au courant des mœurs du pays), ont fait des lois qui étaient fort en avance sur l'état social de rindo britannique et sûrement de l'Inde des princes.

Les Indiens ont. sur maint sujet, des idées, nous pourrions dire des principes fondamentaux entièrement opposés aux nôtres. Par exemple, pour nous, occidentaux, c'est presque un dogme que l'égalité des hommes. Ceux mêmes d'enti'c- nous (jui le combatlcnt sur le terrain politique, l'admettent sur d'autres terrains. Ce dogme.

les Hindous le repoussent avec horreur. A leur yeux, tout constitue un obstacle à l'égalité : le sexe, la condition sociale, la nationalité. L'homme et la femme, le brahmane et le balayeur, le Radjpoute et lé Chamar ne sauraient être égaux devant la loi. Un brahmane a droit à vingt fois plus de bonheur qu'un autre homme : comment admettre qu'il puisse n'être que son égal!

Autre exemple. Nous, Européens, nous ne faisons dans le contrat d'hypothèque aucune différence entre les deux parties : elles nous paraissent également respectables, celle qui prête son argent et celle qui engage sa terre. Or, toute l'opinion indigène proteste contre cette égalité. L'Hindou A^oit avec peine et inquiétude que la terre réponde pour la dette. C'est pour lui un phénomène nouveau. Autrefois, on ne connaissait que la dette personnelle. La terre, terre ordinairement héritée des ancêtres, n'était pas, ne pouvait pas être un gage, surtout un gage aliénable. Aujourd'hui, voici que, grâce à des législations anglo-indiennes, elle peut être engagée et risque ainsi d'être enlevée à son propriétaire traditionnel. Cela émeut l'opinion. Ces dettes d'argent, on en conteste généralement non pas la légitimité, mais le montant. L'usurier s'entend à gonfler ses comptes. Même à les tenir pour exacts, on tremble que, par suite de ces dettes et de ces comptes, les classes traditionnellement attachées à la terre ne viennent à en être expropriées. On redoute l'arrivée de maîtres inconnus, et l'on accuse de cette éventualité fâcheuse la nouvelle législation anglaise, qui, aux yeux des Hindous, a commis \ deux fautes : elle a rendu les cultivateurs pleins propriétaires, libres d'aliéner leur bien; elle a organisé une procédure qui permet au ' prêteur de réaliser son gage trop vite et sans contrôle, sans discussion sérieuse des comptes. Aussi la population indigène de l'Inde britannique, surexcitée, s'est, par exemple, dans le Décan et sur quelques points du Malabar, laissée aller jusqu'au crime agraire, et les Etats se sont gardés jalousement d'une législation si contraire au sentiment populaire. (Voir plus loin, ch. m.)

D'autre part, les Etats de Mysore et de Baroda ont adopté une législation sociale, interdisant le mariage entre enfants, que jusqu'ici les Anglais ont — par prudence — toujours refusé d'adopter.

Après la loi, la justice. Elle aussi a subi des transformations, mais \ moins profondes : il est plus facile d'améliorer la loi que l'administration de la justice. C'est toujours la vieille antithèse d'Horace : les lois et les mœurs. Rien de plus rare, en pays asiatique, qu'un juge intègre. On objectera que les juges indigènes des hautes cours

de l'Inde britannique comptent parmi les meilleurs : soit comme juristes, soit comme juges du fait, soit enfin comme caractères, ils se sont sans difficulté égalés aux meilleurs des juges anglais. Mais cela s'explique : ils ont été choisis précisément pour leurs mérites. De plus, dans l'Inde britannique, le voisinage de leurs collègues européens et le contrôle de l'opinion les ont, dès longtemps, avertis et tenus en garde contre la moindre défaillance. Dans les Etats, au contraire, l'isolement même est à la fois une force et une faiblesse. La tentation de se laisser corrompre risque d'être trop pressante pour une conscience mal défendue. Et l'on a eu beau, dans divers Etats, instituer des tribunaux sur les modèles anglais, on n'a pas toujours pu faire passer dans l'âme du juge indigène l'intégrité qui est l'ornement et l'honneur de son collègue d'Occident.

Toutefois, même là, des progrès ont été accomplis. Il semble qu'une notion de l'honneur, tel que nous l'entendons, ait pénétré dans la conscience du juge indigène. La science également a fait son œuvre salutaire. Le droit et le juste commencent à s'imposer à lui. Il y a déjà une justice dans ces Etats.

Joignez-y que. dans certains d'entre eux, on a réalisé, plus ou moins complètement, le principe de la séparation des pouvoirs. Ce principe, que nous considérons en Europe comme une sauvegarde (encore que l'on pourrait démontrer qu'il abrite bien des injustices), n'a pas été encore, tant s'en faut, appliqué ni même accepté par toute l'Inde britannique. Pour les Etats indigènes, il est chose nouvelle, je dirai même, pour quelques-uns, absurde. Certains princes, sous l'infiuence de conseillers imbus de l'esprit européen, ont toutefois commencé à lui faire une place, quelques-uns même assez large. C'est ainsi que, dans le Baroda, les fonctionnaires exécutifs et ceux du revenu ont été déchargés d'une certaine partie de leurs fonctions judiciaires. C'est un progrès.

Pour en finir avec ce sujet, je mentionne encore que, de même que dans l'exécutif on a cherché à accroître l'efficacité des services, en enrôlant des fonctionnaires anglais, de même dans le judiciaire on a pensé assurer à la justice plus de lumière et d'intégrité par le concours déjuges européens. Je puis citer divers Etats où certaines des plus hautes fonctions judiciaires ont été offertes à des Anglais, appelés à st^rvir d'exemples et de modèles à leurs confrères indigènes. En Mysore, par exemple, le chief-judge (sorte de président) du tribunal supérieur {chief-conrl) a maintes fois été choisi parmi les juges de l'Inde britannique.

i92 L'INDE BRITANNIQUE

Le domaine où il semble que le plas de résultats et les plus flatteurs aient été obtenus est celui de l'enseignement. Cela s'explique. L'avantage de savoir est évident, et la poussée de l'opinion indigène en faveur de l'instruction est telle, dans l'Inde britannique, que le contre-coup n'a pas pu ne pas s'en faire sentir dans l'Inde des princes. Et partout, chez les plus accessibles comme chez les plus réfractaires aux idées nouvelles. Les statistiques ne sont pas, à elles seules, un sûr indice de l'efficacité des efforts tentés. Toutefois, elles ne peuvent être entièrement décevantes. Or, elles attestent un effort considérable et universel.

Voici l'État de Bikanir : en 1872-73. il avait une seule école comprenant 275 élèves, entretenue avec les fonds d'une souscription publique. En 1899, il avait 1 école de gouvernement, 1 école de nobles, 13 écoles de district et même 2 écoles de filles. La population scolaire comprenait 2 000 élèves, et la dépense, inscrite au budget, était de 22 500 roupies.

En 1870, l'État de Jeypour avait 400 écoles de diverses sortes avec 7 000 élèves. Ce n'étaient déjà pas là des chiffres insignifiants, et les grossir semblait difficile. Or, en 1899, ils ont doublé : 110 écoles publiques, 623 écoles privées et 16 000 élèves.

Goualior, en 1871, avait 90 écoles (dont une seule avec un cours d'études anglaises) et 3 000 élèves. En 1899, on y compte 342 écoles, dont 5 où l'on pousse jusqu'à un examen qui ressemble assez à nos examens littéraires, et 3 écoles de filles, avec, au total, 17 600 écoliers.

Mysore, qui se trouve presque toujours en tête du mouvement, avait, en 1899, 2 186 écoles publiques avec 91 630 élèves, et 1 700 écoles privées avec 20 300 élèves, au total 98 000 garçons et 13 300 filles. Ce sont là des chiffres bien intéressants et qui en disent long sur l'état d'avancement du pays. Sur les garçons en âge de fréquenter l'école, 26,76 p. 100, et sur les filles 4,28 p. 100 étaient inscrits sur les rôles. Parmi les écoles de garçons, ce sont : 3 collèges pour les études anglaises, 4 pour les études orientales, 13 écoles supérieures, 93 écoles mi-indigènes mi-anglaises (quant au programme), 93 écoles indigènes moyennes, 1714 écoles primaires, 49 écoles spéciales, 40 écoles de sanscrit, 6 écoles d'enseignement industriel et 3 écoles normales. Pour les filles : 1 collège, 1 école supérieure, 6 écoles anglo-indigènes, 22 écoles indigènes moyennes, 183 primaires, 1 école normale et 1 école industrielle.

Énumération, n'est-il pas vrai, propre à nous instruire et à nous satisfaire. Mais voici mieux. Dès 1881, la femme du feu maharajah de

Mysore, aujourd'hui lamaharani douairère, avait pris sous son patronage l'éducation des filles. Elle avait créé une école, dans laquelle on donnait une instruction qui ne blesserait « ni la religion ni les préjugés des indigènes ». Bientôt d'autres écoles, à l'exemple de celle-ci, étaient ouvertes. Aujourd'hui les brahmanes eux-mêmes ne s'opposent })lus à ce qu'on instruise les filles. A Madras, beaucoup de jeunes filles suivent les cours des collèges; parmi celles que leur rang social aurait dû astreindre à être des purdah ladies, beaucoup ne veulent plus s'y résigner : elles sortent du gynécée, quittent la maison, vont seules par la ville. C'est plus qu'un progrès sur la voie de la science, c'est une évolution dans les mœurs.

Travancore, autre Etat du sud, l'un des plus avancés qui soient, avait, en 1892, 2 418 écoles avec 104 600 élèves, dont toutefois moins de 100 filles. En 1902-03, il comptait 3 821 écoles, avec 196 600 élèves. Sur l'ensemble de la population, de tout âge, 6,6 p. 100 sont instruits. Sur la population en Age de fréquenter l'école, on compte 76,6 p. 100 de garçons et 23,3 p. 100 de filles; et à diviser cette population scolaire par religions, 64 p. 100 d'Hindous, 31,2 p. 100 de Chrétiens et 4,8 p, 100 de .Musulmans.

Cochin, rival de Travancore au point de vue du développement ntellectuel, constate un phénomène imprévu. Est-ce la faute de la statistique ou le pur enregistrement d'un fait? Toujours est-il que la population scolaire, qui comptait, en 1901, 49 p. 100 d'enfants en âge d'aller à l'école, n'en comptait, en 1902, que 46 p. 100. Les chrétiens envoient à ces écoles 66 p. 100 de leurs enfants et les juifs 127 p. 100, ce qui veut dire que 27 p. 100 de leurs enfants qui fréquentent l'école y vont avant l'âge légal et continuent d'y aller après.

Baroda est un autre Etat qui a fort développé l'éducation. Le Census de 1901 montre, qu'à Baroda et à Travancore la proportion des personnes sachant lire et écrire est, filles et garçons, plus forte que dans n'importe quelle province de l'Inde britanni(jue, sauf la Birmanie, dans laquelle l'instruction a été singulièrement développée grâce aux écoles religieuses.

Km matière financière, deux mesures principalement ont contribué au progrès : l'une, l'introduction de la comptabilité publique, I autre, l'institution d'une liste civile du [irince. Auparavant, dans <i'S Etats (et encore aujourd'hui dans la m.ijorité d'entre eux), le liésor de l'Etat était le trésor du prince, ({ui y puisait à son gré. Quant aux recettes et aux dépenses, elles n'étaient que sommaire-

l'iNDE BIIITANNIOUK. 13

ment inscrites. Je ne prétends point qu'aujourd'hui les règles du décret français de 1862 sur la comptabilité publique soient appliquées dans l'Inde des princes et que, notamment, les virements y soient interdits. Mais, du moins, y connaît-on les comptes réguliers, et nulle somme n'entre et ne sort, dont on ne garde la trace écrite.

En matière d'impôts, on calque les pratiques anglo-indiennes et parfois on les perfectionne. A Goualior, à Mysore, et ailleurs, on sait ce que c'est que le cadastre, et on a eu soin de le faire dresser; on a établi des impôts modérés; on pratique, dans les années de détresse (famine ou môme simplement sécheresse), la remise de l'arriéré et le prêt (takavi) direct aux cultivateurs. Dans Baroda, voici qu'on vient d'introduire Vincome-tax, mais avec des distinctions ingénieuses, qui semblent en faire un instrument plus équitable et plus souple que le modèle anglo-indien.

C'est surtout la politique de famine qui, au moins dans certains États, notamment en 1899-1900, a été perfectionnée. Qu'on ne se trompe point à ces termes : ils ne signifient point l'art d'affamer les peuples, mais celui de les aider à lutter contre la disette et ses suites. La famine n'est autre chose qu'un manque, plus ou moins complet, de pluie (ce qu'on appelle aux Indes, là où la mousson se fait ordinairement sentir. « mousson insuffisante »). Et, pour remédier à cette disette d'eau, on s'efforce de capter ou d'emmagasiner toute celle qui tombe du ciel, qui ruisselle sur les pentes, s'amasse dans les vallées ou coule dans les ruisseaux et les rivières. C'est une catégorie de travaux publics dans laquelle les Anglais sont passés maîtres et les Etats, à leur suite, commencent à s'engager. Et avec profit. Je citerai, par exemple, l'Etat de Jeypour, qui, guidé dans cette voie par un éminent ingénieur, sir Swinton Jacob, a em[)loyé à des travaux d'irrigation une somme totale (jusqu'à l'année 1904) de 63 lakhs (6 300 000) de roupies, qui lui ont procuré un accroissement de revenu annuel {land revenue, impôt foncier) de 52 lakhs (rS 200 000 roupies).

Il faudrait encore citer l'amélioration de la circulation monétaire, ordinairement réalisée par l'introduction dans les Etats de la roupie an'^'^lo-indienne: et aussi une |»olitique de travaux publics, en particulier de chemins de fer, qui est toute une révolution. Les Etats de la région qu'on appelle le Kathiavar, notamment, ont réalisé en commun, et ])ar une entente habilement conclue et maintenue, une œuvre considérable. Ailleurs, le développement des voies ferrées est également manifeste. Pour ne citer qu'un exemple, divers Etats.

dont ceux du Kathiavar et, en outre, Haïderabad, Bhopal, Mysore et Baroda possédaient en 1880, au total, 474 milles de chemins de fer (le mille vaut 1 609 mètres), qui leur avaient coûté 168 lakhs de roupies (16 800 000 roupies, à 2 fr. SO. en cette période). Ils en possèdent maintenant 3 500. Un des Etats du Kathiavar, Bhaunagar, à lui seul a mis dans ses chemins de fer 68 lakhs, qui lui rapportent net 5,7 p. 100.

Il ne faut pas, toutefois, quand on cherche à se rendre compte de la condition des Etats indigènes de l'Inde, se laisser prendre aux seules apparences. Bien souvent les mots ne cachent rien de réel : c'est un son, un bruit et, au delà, le néant. On a pu formuler un programme, ce programme n'a pas été rempli. De ce vide, de cette inanité (non pas générale, toutefois) des apparences, je pourrais citer de nombreux exemples. Il faut se borner à deux ou à trois.

L'Etat de Mysore a institué des banques agricoles. Ces banques agricoles ont été. vers 1896-97, et restent encore une des grandes |>réoccupations de l'Inde. L'idée en fut lancée, à Madras, par sir Frederick Nicholson. Elle fut patronnée par lord Curzon et, en présence de l'endettement général de l'agriculture, acceptée avec enthousiasme par une partie de l'opinion indigène. Mysore, avide de se signaler par son esprit de progrès, l'appliqua un des premiers. Un rapport de 1900 y signale 64 banques agricoles au 30 juin 1897. Ces banques avaient, à cette date, consenti des prêts jusqu'à concurrence de 1 460 000 roupies. Sur cette somme, 104 000 roupies seulement avaient été remboursées. En 1898, les prêts nouveaux avaient I lé de 258 000 roupies; en 1899, ils n'étaient plus que de 112 000; il semble qu'ils soient allés en diminuant d'année en année. En juillet 1899, une de ces banques dut fermer ses portes et le gouvernement eut quelque peine à recouvrer l'avance de 5 000 roupies qu'il lui avait consentie. Depuis 1899, aucune banque nouvelle n'a été fondée. L'institution chancelle. Toutefois, elle fait encore figure ilans les publications officielles. En mars 1905, étant à Mysore, intéii'ssé par cette tentative de crédit agricole, je m'enquis de la fortune lo ces banques. Un des plus hauts fonctionnaires me répondit : '< Des banques de crédit agricole? Ce n'est rien, ou plutôt c'est un 'chec, c'est une désignation mensongère. » // is afailure, a misnomer. <i'est qu'il n'y a pas eu d'administration convenable : les prêts ont élé faits sans scrupules, à des gens qui n'y avaient aucun litre.

Autre exemple. Parfois, dans les journaux de l'Inde, on rencontre les mots qui surprennent : assemblée représentative de Mysore, issemblée représentative de ïravancore, assemblée représentative

de Pudukkottai. On est tenté de croire à une sorte de gouvernement parlementaire. Voici en fait ce que c'est. A Mysore, au cours de 1881. le premier ministre {diivan) eut l'idée de convoquer des représentants des principaux intérêts du pays : conseils municipaux, conseils locaux, propriétaires fonciers, cultivateurs, marchands . Il voulait établir entre le peuple et le Gouvernement une communication immédiate, lui bien faire connaître les vues et intentions de ce Gouvernement et lui démontrer que ses intérêts et ceux du peuple sont identiques. Ces délégués, choisis par les divers intérêts qu'ils représentent et libres d'accepter ou de refuser le mandat, se rendraient à la capitale aux frais du trésor public, seraient logés et défrayés de leurs dépenses. La première assemblée se réunit en septembre 1881. Le dhoan l'accueillit avec de belles paroles et lui demanda de s'associer à sa politique de progrès. Mais l'assemblée s'obstina à ne pas vouloir travailler au progrès ni s'occuper d'autre chose que du présent : des impôts, de la sécurité des propriétés, etc. Elle fit entendre ses plaintes sur la condition présente du peuple. Cette attitude déplut au cliioan. 11 se repentit de sa création et songea à la supprimer. Et c'est ce qu'il fit. Mais bientôt il crut sage de la rétablir, se contentant, au début, de la réduire à un rôle insignifiant, plus tard, de la noyer dans l'abondance de la besogne. En 1900, cette assemblée comptait 266 membres : 204 représentants de l'agriculture, 39 des municipalités, 16 des conseils ruraux, 7 de diverses associations d'intérêt public. Elle siégea cinq jours et fut consultée sur 412 sujets différents. Elle a beaucoup moins d'influence que les simples conseils locaux de l'Inde britannique, qui n'en ont guère. A diverses reprises, elle a tenté de se faire considérer comme un pouvoir dans l'Etat. Le Gouvernement ne l'a jamais admis et l'a vertement rappelée au peu, on pourrait dire au néant qu'elle est. Lors du diamond juhilee de la reine Victoria, elle prétendit envoyer une adresse à la reine directement : cela même lui fut refusé.

L'assemblée représentative de Travancore rappelle celle de Mysore. Elle n'est pas née du vœu spontané des populations, ni même de la volonté originale du Gouvernement. Elle a été acclimatée à Travancore par un diioan venu de Mysore. Elle se réunit tous les ans, en septembre ou octobre. Sa session dure quelques jours à peine. Le diwan lui rend compte, dans un beau discours, de l'administration de l'année, l'invite à discuter les affaires générales et les affaires locales, puis la renvoie, sans se soucier autrement de ses discussions , et de ses conseils.

Ce genre d'institutions, copiées sur l'Europe, n'a jusqu'ici licn

donné de pratique . Je n'en dirai pas autant de celles qui sont comme une survivance du passé, une adaptation d'anciennes institutions à des conditions nouvelles. Par exemple, il se tient dans le Kathiavar une assemblée annuelle des représentants {Kharbaris) des quatre premières classes d'Etats du pays. Elle est présidée par l'agent politique du «gouverneur de Bombay. Elle discute les questions pratiques les plus essentielles : les budgets d'institutions communes à ces États, tels le collège des fils de chefs et les écoles normales de filles et de garçons, les travaux publics communs et les relations mutuelles des Etats. Je n'ai pas eu entre les mains les comptes rendus mêmes des travaux de cette assemblée, mais j'ai lieu de croire qu'ils sont spontanés et efficaces.

Enfin, on annonce dans l'Etat de iiaroda la formation d'un conseil exécutif (sorte de cabinet des ministres) et d'un conseil législatif. Ce sont des créations dues à un Hindou de grand talent, que j'ai eu déjà l'occasion de citer, 11. C. Dutt, jadis haut fonctionnaire anglais, aujourd'hui ministre du gaekwar de Baroda. 11 est notable que cet esprit distingué, qui s'est longtemps signalé par l'ardeur de ses critiques contre le despotisme anglais dans l'Inde britannique, n'a rien trouvé de mieux à faire que d'introduire dans l'Etat qu'il administre les institutions mêmes de ces despotes. Dans le même temps qu'un puissant et habile orateur, M. Gokhale, qui a présidé, à la fin de décembre 1905, le vingt-et-unième Congrès national de l'Inde, à Bénarès, réclamait une réforme profonde des conseils législatifs, et, en particulier, l'égalité de nombre, à une voix près, des membres nommés par le Gouvernement et des membres désignés par certains corps constitués, lui, lî. C Dutt, dans le Baroda, instituait un corps législatif, dont les membres élus ne forment qu'un tiers (;n face de deux tiers, des membres de droit (fonctionnaires) ou des membres nommés par le GouA^ernement.

Malgré les réserves que doivent nous amener à formuler ces échecs ou ces vaines apparences, le progrès dans l'administration des États est indéniable. Notons un dernier trait : ces États et les princes qui les dirigent se montrent accessibles aux sentiments d'émulation, à la louange et au blâme. Ils s'inquiètent de ce que h^s Anglais pensent d'eux. Ils s'enquièrent de ce que font leurs voisins ou leurs rivaux. Ils échangent entre eux les rapports annuels <|ui rendent compte de l'œuvre accomplie et peuvent suggérer au loin l'envie de l'imiter et de la perfectionner. (î'est là un sentiment bien neuf pour des princes qui jusqu'alors avaient vécu dans l'isolement et l'indiiïércnce. Il marque un tournant de leur existence.

J'ai déjà noté que rien n'est plus difficile que d'arriver à se faire une idée exacte de ce que sont, dans ces États de l'Inde, les réalités derrière le décor des institutions importées. En 1905, j'interrogeais un Anglais, haut fonctionnaire d'un des États les plus avancés de l'Inde, et lui demandais son opinion sincère sur la valeur de la représentation d'administration indigène qui se joue dans le décor brossé par les Anglais et leurs élèves. Cette opinion, qu'il hésita à me donner, je la résume en peu de mots : « Ici personne n'est sérieux et ne prend son rôle au sérieux. A part quelques enthousiastes dont on sourit, chacun, en effet, joue une comédie : on joue la comédie de l'administration, la comédie de l'armée, la comédie du secrétariat (nous dirions des bureaux). Personne ne s'intéresse au résultat; on ne se préoccupe d'autre chose que de lapparence et de la solde qu'elle autorise. La machine, jadis montée par nous, marche de plus en plus lentement à mesure que dans les services plus d'Anglais sont remplacés par plus d'indigènes. »

Mon interlocuteur est un misanthrope, qui se croit désabusé de tout : j'estime qu'il s'abuse encore. Les indigènes ne constituent pas un mauvais élément d'administration et de bureaucratie. Ils peuvent être, ils sont laborieux, patients, avisés. Bien encadrés, bien commandés, ils travaillent; ils savent travailler. Les Anglais, dans l'Inde britannique, se déchargent sur eux de besognes compliquées, et même délicates, qui exigent de la minutie et de la vigilance : par exemple, la comptabilité publique, service dans lequel des indigènes occupent de très hautes situations, et encore la justice, oii ils tiennent quelques-uns des postes les plus considérables et font preuve de solides qualités de bons sens, d'intégrité et de savoir. Que conclure de là, sinon que les indigènes — au moins une iraction, une élite, si l'on veut — possèdent une aptitude générale à l'administration et au gouvernement, et que cette aptitude se développe, dès qu'elle peut se manifester sur un terrain favorable?

Qu'est-ce donc alors que le terrain favorable? Les princes indigènes unanimement répondent : c'est la confiance et la liberté. Et ils mettent en avant des arguments qui peuvent se résumer ainsi. A des princes comme nous, fidèles et loyaux, on doit un traitement plus respectueux de notre dignité de prince et de nos prérogatives. une éducation plus libérale, moins de discipline préventive, qui tue l'initiative, et plus d'indépendance dans l'action, au risque de plus d'erreurs, qui appelleront plus de corrections et comporteront plus d'enseignements.

Il y a du vrai dans ce plaidoAM^r. Leur lo}'alisme est indiscutable. Que ce soit l'attitude terrifiée d'adversaires enfin résignés, ou respectueuse d'alliés conscients, ou habile de protégés comblés de bienfaits, il est hors de doute qu'ils ont désormais lié leur fortune indissolublement à la domination britannique. Lors de la mort de la reine Victoria, en 1901, ils ont donné mille preuves de leur attachement. J'ai eu sous les yeux à cette époque des lettres qu'ils écrivaient : elles débordaient de reconnaissance. Depuis l'avènement de cette grande reine, disaient-ils en substance, que ne lui avonsnous pas dû! Plus de guerres, plus d'insécurité; nos ressources pouvant être employées au bien de nos sujets! la transmission de nos droits à nos héritiers garantie par des sanads; nos Etats, dont certaines circonstances eussent pu excuser l'absorption, maintenus indépendants; nous, personnellement, comblés d'honneurs : l'enviable distinction des 11, 13, 19 coups de canon; la grand'croix de l'Empire de l'Inde. Comment reconnaître cela, que par le respect et le dévouement!

Si l'on prétendait que ce sont là des formules conventionnelles, je puis citer une anecdote singulièrement probante dans son originalité exotique. En cette même année 1901, un homme de l'Etat d'IIaïderabad avait tué ses deux frères. Ses belles-sœurs poursuivaient avec àpreté la vengeance de leurs maris. Sa femme en vain s'était jetée à leurs pieds et les suppliait de lui pardonner, ce qui eût écarté la peine de mort. Elles demeurèrent impitoyables. L homme fut condamné. A ce moment, la reine Victoria tombe malade. Bientôt on désespère de sa vie. Le Nizam (chef de l'Etat) s'en montra profondément affecté et voici ce que son chagrin lui inspira. A l'heure même où l'on préparait l'exécution, il envoya au coupable, par cavalier, sa grâce, sous condition qu'il prierait Dieu (près duquel un homme si proche de la mort doit être plus influent) pour le salut de la reine moribonde.

Et après les formules conventionnelles, après le mysticisme, voici des faits : en 188o. le même Nizam, prince d'Haïderabad. lors des difficultés de l'Angleterre en Egypte et en Afghanistan, offrait an Gouvernement de l'Inde, dans une lettre demeurée célèbre, une somme de 000 000 livres sterling et sa coopération militaire pour la défense de la frontière nord-ouest. Récemment, on voyait l'Etat de Mysore voter une loi pour rendre justiciable des tribunaux criminels tout acte séditieux dirigé contre S. M. le roi d'Angleterre, ses sujets ou son armée.

L(; Foreifjn deparlmenl du Gouvernement de l'Inde a dans ses

archives cent autres manifestations publiques du même sentiment. Ce sont là des faits. Epars, ils restent sans grande signification, mais, groupés, j)rennent de l'importance. Quelle différence entre ce que ces I princes sont maintenant et ce qu'ils étaient au début du règne de / Victoria : jaloux et soupçonneux les uns des autres, toujours enveloppés d'intrigues, défiants du pouvoir britannique, indifférents à leurs devoirs envers leurs peuples et inconscients de leur rôle dans l'empire. En soixante ans, ils ont passé par ces trois étapes : l'aversion, l'indifférence, enfin la loyauté et l'affection. Je fais — on verra plus tard pourquoi — des réserves sur leur zèle et leur empressement à gouverner bien.

Et la transformation qu'on rencontre dans leurs sentiments, on la retrouve dans leurs aptitudes. Je ne parle ici ni des 700 chefs, ni même de la centaine, qui gouvernent les États les plus importants, mais des 20 ou 30 plus instruits, plus en évidence, tenus à se mieux tenir, parce qu'on les voit de plus loin. Le voisinage des Anglais, la présence du Polilical Ofjicer, l'éducation reçue dans les chiefs collèges, les encouragements des vice-rois, ce désir de se modeler sur les maîtres qui est une des formes de la courtisanerie, enfin l'ambition de ne pas déchoir de la condition de « prince modèle » que leur ont concédée les louanges des Anglais, tout cela a contribué à une révolution dans leur aspect, leurs sports, leurs plaisirs, leurs pensées, leurs préoccupations, leurs actes, leur vie entière. Ils s'intéressent (ne fissent-ils que feindre) aux problèmes du gouvernement et de l'administration; par amour des peuples ou plus souvent, j'y consens, par désir des éloges du Gouvernement de l'Inde, ils y consacrent de leur temps et de leur argent, qu'autrefois ils n'eussent consacré qu'à leurs plaisirs. Ils ont cessé d'être de purs despotes jiour prendre conscience de leurs devoirs de chefs. Ils ne sont que 20 ou 30 précurseurs, mais ils sont ou seront les guides du troupeau.

Et alors, étant ce qu'ils sont, comment admettre — c'est la suite -V de leur plaidoyer — qu'ils continuent à être soumis au régime de tutelle, bienveillante mais destructive de la personnalité, que le gouvernement de l'Inde leur impose depuis si longtemps? Ces Polilical Offlcers qu'on voit près d'eux sont, si l'on y regarde bien, non leurs conseillers, mais (je reproduis ici l'opinion indigène, dans laquelle il y a une part, mais une part seulement, de vérité) leurs maîtres. Pas celui du Nizam, qui a 11 millions de sujets, ni peutêtre du Mysore, qui en a 5. Ceux-là échappent, par la crainte des ennuis que leur opposition pourrait causer, au régime tracassier

de ces despotes locaux. Mais ailleurs? Leur attitude — parfois critiquable sur le seul terrain de rurhanité — a beau être ordinairement déférente dans la forme, elle est celle d'un serviteur qui dirige son maître, à la fois hautaine, polie, impertinente et ironique. Et que sont-ils, sinon des espions, disons des observateurs, dont la parole sera crue des Anglais contre toute dénégation? Quel moyen pour le prince d'en appeler de leurs jugements, une fois énoncés, à moins de recourir à des procédés exorbitants : lettre au vice-roi ou plainte au gouvernement? Et les peuples ne s'y trompent pas. Ils savent qu'il leur tour leurs maîtres aussi ont des maîtres, et leur attitude s'en ressent. Le respect décroît avec le prestige. Les rois s'en vont.

Est-ce — continuent les intéressés — le Gouvernement de l'Inde qui restaurera ce respect et ce prestige? Comment nous traite-t-il? Dans les grands durhars, par exemple, c'est au gouverneur que le vice-roi s'adresse d'abord, non pas à nous. Que doivent en penser nos sujets? Et qui a oublié cette circulaire inqualifiable de lord Curzon nous interdisant de quitter l'Inde sans sa permission. 8a thèse était juste; son procédé inadmissible'. Comme les autres hommes, les princes se laissent prendre aux égards et aux bons procédés. Nous ne sommes plus ce qu'étaient nos ancêtres : une éducation plus libérale (elle est loin de l'être encore assez) a ouvert nos esprits aux nécessités du temps. Nous comprenons que l'heure est venue de réformer bien dos abus. Qu'on nous y iucite, soit; mais qu'on nous laisse libres d'en choisir les moyens. Pas tant de centralisation ; relâchez les lisières; ne nous forcez pas à demander conseil et autorisation pour tout; ne vous imposez pas à nous comme des maîtres à férule. N'exigez pas que nos voisins soient pour nous des étrangers; permettez-nous des ententes nécessaires et fécondes. N'enchaînez pas notre liberté. Au risque d'erreurs que nous commettrons, laissez-nous agir, à tout le moins essayer d'agir. L'expérience est un grand maître; l'erreur même, une fois commise, est un enseignement.

Vous-mêmes, ôtes-vous infaillibles? Et dans votre Inde britannique et dans la nôtre? Nos Etats se sont-ils toujours trouvés bien de vos

1. Le niolif de lord Curzon était luuablc. Il no convient pas que ces princes aillent trop souvent en Europe dépenser en plaisirs l'argent pi'nihioment vorsé par leurs sujets. Plus réc<'mmerit, le Gouvorncint;nl de l'Inde a invité lf> Nizam à ne pas laisser aller en Anfrlelorre les lils et proches parents do ses feudataires sans l'en avertir. .Mais cette fuis l'avis ne fut pas, comme la première fois, duniié par circulaire, et l'intérêt des indigènes était visible. Le Gouvernement offrait de leur faciliter leur séjour en Angleterre, de leur procurer des relations, de leur ouvrir les portes des universités, de les guider dans le choix de leurs professeurs, etc.

conseils? Nos finances n'ont-elles jamais souffert de votre immixtion? Faites le compte des princes en déficit pour avoir dû contribuer au durbar du couronnement de 1903. Le vrai savant est modeste; le bon maître est indulgent.

A ce plaidoyer, que j'abrège, pressant et. souvent, véridique le Gouvernement britannique a malheureusement trop de quoi répondre. Les princes ne sont pas censurés que par les Anglais, ils le sont aussi par leurs sujets et par la presse indigène. Et il est assez fréquent de voir que l'opinion publique indigène, souvent pleine de contradictions, fait grief aux Anglais de leur extrême indulgence envers des princes incapables ou indifférents au bien de leurs peuples. A mainte reprise, elle les a suppliés d'intervenir et de ne pas laisser à des princes << soi-disant éclairés la toute-puissance de fouler aux pieds des populations trop résignées ». Il ne se passe pas de jour où des porte-parole autorisés de cette opinion conjurent le Gouvernement de l'Inde de ne rien abandonner de son droit de contrôle. Comment concilier cette prudente prière avec la prétention de princes qui veulent être émancipés?

Mais il y a mieux : le Gouvernement de l'Inde peut prouver que ce sont souvent les princes qui l'appellent à leur secours et le prient d'intervenir dans leurs propres affaires. Le nombre est considérable de ceux qui se sont tournés vers lui en suppliants, demandant, celuici, un prêt d'argent, celui-là. le concours de bons fonctionnaires, un troisième, l'appui de son autorité morale.

Entre ces deux thèses, que décider? Décider, cela ne saurait appartenir à un homme comme nous, simple Aoyageur et étudiant, qui n'a pu pénétrer ni dans l'àme indigène ni dans le mécanisme politique et administratif de l'Inde assez profondément pour se former une opinion autorisée sur des questions aussi graves.

Tout ce qu'il peut dire, c'est que l'une et l'autre thèse renferment du vrai. Les Anglais ont des raisons de se défier des princes, de leur zèle pour le bien public, de leur raison et de leur énergie au travail. Les princes, eux, ont de justes causes de se plaindre de l'attitude du Gouvernement, de la méthode autoritaire qu'il a adoptée pour les instruire et les guider, du peu de sympathie et de déférence que leur témoignent le public et même certains des agents accrédités auprès d'eux. Et il y aurait évidemment intérêt à ce que maintenant le Gouvernement de l'Inde tentât une expérience, qu'il choisît parmi les princes quelques-uns des plus droits (^t des plus éclairés et qu'il inaugurât avec eux une politique reposant |»resque entièrement sur « la liberté et la confiance ». (k'tbî expérience, instituée et conduit(^

de bonne foi, lui procurerait probablement un double résultat : elle l'éclairerait pour l'avenir et elle ferait prendre patience à l'opinion indigène.

Le Gouvernement de l'Inde est-il disposé à la tenter? On ne sait. Car dans ce pays, où tout ce qui peut être sans inconvénient [)ublic est publié, aussi tout ce qui doit être tenu secret reste secret. Toutefois, il est permis d'interpréter certains discours, certaines attitudes, certaines mesures et du présent vice-roi et du présent secrétaire d'Etat (lord Minto et lord Morley) : ils indiquent une tendance à marcher dans une direction, oii plus de déférente confiance s'alliera à autant de fermeté.

ClïAPITRE II

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