‹ L' Inde britanniqueChapitre 37 sur 95 · I. — NOTIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

I. — NOTIONS GÉNÉRALES

Les diverses populations, tribus ou États : Chins, Kachins, Chans, Karens. — Quelques détails sur les Kachins et la politique le long de la frontière chinoise.

Après les États de l'Inde, il est instructif d'étudier, ne fût-ce que sommairement, les Etats et tribus de Birmanie-. Notre Indo-Chine, dans la partie que nous appelons Laos', en a qui leur sont comparables. Et ce qu'ont fait les Anglais, nous en pouvons tirer quelque enseignement profitable.

Ces tribus et États forment (|uatre groupes principaux, qui habitent surtout la Haute-Birmanie et les régions voisines : ce sont, en partant du sud-ouest, remontant au nord, puis redescendant vers l'est et le sud-est, les Chins, les Kachins, les Chans et les Karens.

Les Chins se rencontrent surtout à l'ouest de la Birmanie, dans la partie qui la soude à l'Assam, entre 21''45 et 24 de latitude Nord, et 1J3''20 et 94^J de longitude orientale (Greenwich). Le territoire qu'ils occupent, entre les monts d'Arakan et la rivière (îhindwin, forme un parallélogramme d'environ 250 milles de long et 100

1. Il faut remarquer qu'à rcxceptioii des cinq Klats karens, les États indigènes de Birmanie font administrativemont partie de l'Inde hritanniquo. Ils ne sont pas, comme les Ktats indigènes de l'Inde, hors du territoire hrilanniciue.

2. Le Laos et les Ktats chans forment h; point de conlacl des possessions anglaises et fran(.aises. Ce contact se produit dans l'État de Kencliung (États i-,hans du sud), lequel esta cheval sur le Mékong. La partie (|ui est à l'est du Mékong fut rattachée par les Anglaisa leur l-Uatde Kenliiiig; la p.irlic (|ui est à l'ouest fut partagée avec les Fran(.'ais, devenus ainsi voisins de la Birmanie. La frontière leur est commune sur un peu plus de 50 milles. Les relations entre Anglais et Français ont, dans celte partie du monde, '■té cxcelleutes.

ù 130 milles de large (peut-être 48 000 kilomètres carrés). Ce n'est pas un plateau; c'est un terrain fortement plissé, une série de chaînes plus ou moins parallèles, des crêtes qui séparent de profondes vallées : les vallées du Ku-la-Lan (Koladyne), du Manipour, etc.

Les Kachins sont dans le bassin de l'Iraouaddi, à cheval sur les deux rives, entre 23°30 et 26°30 de latitude Nord, et 96 et 98° de longitude orientale. Ils sont massés surtout dans les districts de Myitkyina (prononcez Mitchina) et de Bamo ; mais on les rencontre éparpillés bien ailleurs : dans le district de Katha, dans l'État de Momeit (Mong-Mit), dans les Etats chans du nord, notamment dans celui de North-Hsenwi, qui se trouve sous le tropique du Cancer. Leur territoire a une superficie d'environ 19 000 milles carrés (50 000 kilomètres carrés). C'est une série de chaînes de montagnes séparées par des vallées, qui toutes courent vers l'Iraouaddi.

Les Chans occupent l'est de la Birmanie. Ils forment plusieurs groupes : l'un, Etats chans du sud, à cheval sur la Salouen, a pour capitale administrative Taung-gyi (21° latitude Nord, 97° longitude orientale); l'autre, entre l'Iraouaddi et la Salouen, depuis le 24° de latitude Nord jusqu'au 20°, Etats chans du nord, dont la capitale administrative (mot fort ambitieux) est Lashio (23° latitude Nord et 98° longitude orientale). Rien de pittoresque comme le chemin qui va de Mandalay à Lashio le long de la rivière Man-San, tantôt lac sans ride, tantôt rapide courant, que coupent vingt chutes d'eau (dont une à sept étages), et que surmontent, çà et là, des rochers entassés, semblables aux vieux burgs du Rhin. La Salouen, elle, est d'une beauté sauvage. Très longue, plus longue probablement que l'Iraouaddi, elle prend sa source très au nord, en un point encore inconnu, dans la région qui donne également naissance à l'Iraouaddi, au Yang-Tse et au Brahmapoutra. Elle est en même temps très étroite (son bassin ne mesure pas 2 degrés jusqu'à son entrée en Basse-Birmanie), et traverse une vallée profonde, que surplombent des monts de 1 000 et 2 000 mètres. Elle pénètre, en territoire britannique, dans l'État chan de North-Hsenwi (Hsenwi du nord) et coule à travers les États chans du nord au sud. Entre l'Iraouaddi et la Salouen, le plateau chan a une hauteur moyenne de 900 à 1 100 mètres. Ailleurs s'élèvent des masses montagneuses considérables. A l'ouest de la Salouen, le Loi-Ling, le plus élevé sur cette rive, a 2 900 mètres. Dans l'État de Hsenwi du nord plusieurs pics dépassent 2 300. Les chaînes parallèles ont de 1 300 à 1 700 mètres de haut. L'ensemble des États chans, nord et sud, forme une superficie d'environ 37 000 milles carrés, soit 148 000 kilomètres carrés.

Chans est le nom général que la géographie a cru devoir donner à ces peuples. Mais eux s'en donnent vingt autres : Tai, Iltai, Pai-i, Moi, Muong, Tho, Do, Kliamti, etc., etc., sous lesquels on les retrouve dans les parties voisines de l'Indo-Chine, soumises à d'autres dominations. Ils ont. d'ailleurs, cinq ou six écritures et alphabets différents, étrangers, au moins par quelques côtés, à tous les peuples qui les entourent, énigme de la science ethnographique et de la géographie. Autant qu'on peut savoir, ils semblent être tous originaires de la Chine du sud-ouest. Leur type chinois fort marqué (plus accusé chez les Chans qui relèvent de l'Empire du Milieu) atteste une origine commune. Mais la configuration même du territoire qu'ils occupent a dû les pousser à se diviser jusqu'à l'émiettement et peu à peu les différencier. L'attraction exercée par les pays voisins aura fait le reste.

, Le climat du plateau chan est très variable. De décembre à mars, il y Fait froid partout. Le thermomètre descend parfois à 22'* Fahrenheit. Pendant la saison opposée, il monte, à l'ombre, à 80. 90 et 100. Les pluies commencent à la fin d'avril, au début de mai, et durent, avec des intervalles, jusqu'en août. Leur hauteur moyenne est de ! 00 pouces (1 m. 50) dans les vallées les plus larges, de 100 pouces (2 m. 30) sur les montagnes les plus hautes. Cette chaleur et cette humidité semblent être un obstacle aux projets de quelques personnes qui, .sans autorité d'ailleurs, ont lancé l'idée de réserver la Haute-Birmanie et les Etats Chans à l'émigration européenne. Il se peut que les Sikhs du Pendjab, des Musulmans de la frontière nord et de l'est sauraient s'y acclimater et y coloniser. Des Européens, il est permis d'en douter.

Les Karens se trouvent au sud-est, sur la Salouen, entre 18 et 20^^ de latitude Nord, à cheval sur ses rives, comme les États chans; mais plus nombreux sur la rive droite. On en rencontre quelques-uns beaucoup plus au sud. mais dans le bassin de l'Iraouaddi, à travers les districts de Bassein et de Myaung-MA'a, la plupart convertis au christianisme et probablement trans[)lantés. Les Karens forment cinq Etats distincts.

Les Chins, eux, ne sont pas agglomérés en États. Disséminés sur un vaste territoire et émiettés en tribus (ils ne font, d'ailleurs, partie de la Birmanie que depuis peu), ils relèvent de centres administratifs : les Chin Ilills proprement dits, près des Lushaihills et de Manipuur. ou Cliin Hills du nord, sont administrés par un Polilical Of/icer, dont la résidence est à Ealan; au-dessous d'eux, les I Chin Ilills de la frontière, sur la haute Chindwin, sont administrés

par le Deputi/ Commissioner du district de ce nom (Fort Whlte); plus au sud, les Pakoku Chin Hills relèvent de la division de Minbu ; ceux de l'Arakan Hill, du Commissioner de la division d'Arakan.

Les Kachins ne sont pas des populations agglomérées sur de vastes territoires d'un seul tenant. Ils habitent les montagnes, dans divers districts britanniques ou chans, dont ce sont d'autres populations qui habitent les plaines. Et cela, longtemps, a donné et donne encore lieu à d'étranges scènes de désordres : irruption soudaine de Kachins, pillage et vol, fuite vers la montagne avec le butin.

C'est à Myitkyina surtout et à Bamo que j'ai eu occasion de les étudier. Myitkyina, qui est leur capitale administrative la plus importante, est le chef-lieu du district de ce nom. C'est une petite ville, presque entièrement neuve, qui ne date guère que de l'occupation anglaise (1895). Elle est située en plaine, dans un climat charmant, avec des saisons suffisamment marquées. Eloignée de la mer de 1 200 kilomètres, elle y est reliée par un chemin de fer et par riraouaddi. Toutefois l'Iraouaddi, navigable pour des steamers de fort tonnage jusqu'à Bamo, ne l'est plus, au-dessus, que pour de simples chaloupes à vapeur.

Une autre capitale administrative des Kachins est Bamo, chef-lieu du district de ce nom. La ville, située sur l'Iraouaddi, centre d'une assez forte agglomération chinoise, fut, après la prise de Mandalay, vainement disputée aux Anglais par la Chine, qui prétendait y avoir un droit de propriété.

Le district de Bamo a à sa tête un fonctionnaire anglais du rang de Deputij Commissioner. Celui que j'y ai connu avait fait son apprentissage pendant plusieurs années dans les Etats chans. Comme Bamo est sur la frontière de Chine et que les Kachins se trouvent, dans les montagnes, mi-partie en Chine et mi-partie en i Birmanie, on a exigé de ce fonctionnaire qu'il allât en Chine, à j Pékin, et apprît suffisamment le chinois pour le parler et contrôler le lettré qui lira ou écrira pour lui.

Le district est partagé en trois subdivisions : une d'elles est celle des

Kachins. A la tête des deux autres subdivisions, peuplées surtout de

\ Birmans et de Chinois', sont des fonctionnaires birmans élevés dans

' les écoles anglaises, que contrôle le Deputi/ Commissioner anglais.

A la tête de celle des Kachins est un AngUiis. C'est là une des règh-

1. Ces Chinois ne ressemblent pas aux coolies émigrants que l'on rencontre à Borncn. par exemple, ou au TransvaaI. Ils sont lixés dans le pays. Beaucoup de Chinois sont de vieux habitants de Bamo; ils y sont nés. L'un d'eux est conseiller municipal, choisi par ' l'administration. Ils élisent des chefs, qui représentent leurs diverses provinces d'oripinr et sont revus et consultés par l'administration.

de l'administration appliquée à des tribus peu civilisées. On ne donne jamais autorité sur elles à un fonctionnaire de la race conquise; toujours à un Anglais. Dans un des Etats chans du nord — nous le verrons plus loin — se rencontre une abondante population de Kachins : il y sont soumis à un Anglais, non pas à un fonctionnaire chan.

Autre dérogation. Par toute la Haute-Birmanie, le Commissaire {Coûii/nssioner), dans les divers districts de sa division, remplit les fonctions déjuge criminel. Ici, spécialement pour les Kachins, c'est Je Deputy Commissioner. La raison est que le Commissaire ne sait rien des Kachins; le Deputy Commissioner connaît à fond leur langue et leurs mœurs. Et il en est de même pour le Deputy Commissioner de Katha. La même règle s'applique aux fonctionnaires des autres services : forêts, travaux publics, etc.

C'est que les Kachins ont des mœurs bizarres ', qui parfois étonnent et effraient : on les rencontre qui traversent la ville, à la file indienne, sans dire mot. Et l'on a bientôt fait do prononcer : « ce sont des brutes ». Celui qui les a fréquentés en juge mieux. Il sait que cette attitude dans les villes est la conséquence d'une longue habitude prise ailleurs. Dans leurs montagnes, par ces sentiers étroits, ils sont forcés de; marcher l'un derrière l'autre, et de prendre garde à tant de choses qui les menacent : les lianes, les épines, les fauves, les hommes. Et, forcés de veiller pour leur vie, ils restent muets.

On sait aussi que. de temps à autre, ils expulsent de leurs villages les individus dangereux ou indisciplinés, les cerveaux brûlés, etc. {had characters). Les anciens, les plus sages ou les ]»liis forts, s'entendent pour les chasser de la communauté. Et l'ignorant aussitôt de crier': cruels, barbares. Point. Ils savent que chez eux d'un mot peut jaillir une querelle. Des injures s'échangent; une ' tête vole; et voilà des vendettas {feuds) (|ui mettent aux prises des familles et des villages. Mieux vaut prendie les devants, expulser un mauvais sujet et sauver toute une population.

Pour ces raisons, à cause de leur étrangeté même, on met à leur tête des fonctionnaires à ce préparés, qui les comprennent et les )|ij>récit;nt.

li'unité administi-ativc ciicz les Kachins est le Ilill tract. Un vil-

1. Leurs ino'urs sont d'une extrême libellé. Leurs liUes appartiennent ù (|ui les veut. iais, nussilôt mariées, elles sont et demeurent (idéles à leur mari. Leur saleté est révolante. Un missionnaire, (jui a le cnuraire de vivre parmi eux, le P. Delord, me disait était-ce une plaisanterie?) que, (juand les femmes ont un vêtement neuf, elles lo passent ar le vieux, qui peu à peu tombe en loques. Leur bravoure est extrême. Leur arme labituelle est un lon^ couteau, le ilah, le hnloo, comme ils disent dans leur lanjrue. ▼ec lequel ils attaquent la pantbérc, |)arfois le tigre.

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lage, même un hameau, peut-être déclaré Hill tract et, par suite, soumis à la législation spéciale qui a été faite pour les Kachins. C'est le Deputy Commissioner qui les déclare tels, suivant les besoins du serAnce. Son autorité s'étend jusqu'à la frontière. En maint endroit, cette frontière est incertaine. Gela donne lieu à des difficultés qu'on ne résout qu'à force de tact et de décision. Cette frontière, qu'on ne l'imagine pas comparable à la frontière franco-allemande, par exemple. Pas de nationalité distincte qui cesse brusquement en un point; mais une foule de petites organisations indépendantes, sans lien entre elles, qui débordent tantôt d'un côté de la frontière et tantôt de l'autre. Le rôle du fonctionnaire anglais a été de les amener peu à peu à se reconnaître sujets tributaires. Cela importait à divers points de vue : fermer le pays, au début de l'occupation, aux gens de désordre \ et plus tard, aux contrebandiers; faciliter le commerce avec le Yun-nan, dont les routes principales passent par les montagnes des Kachins, lesquels en profitent pour lever des droits {tolls) indus sur les caravanes.

Sur cette frontière de Chine, les Anglais ont imaginé, pour régler les affaires pendantes, de recourir à des conférences. Il en est de deux sortes. Parfois, ce sont les fonctionnaires anglais des Etats chans et des districts de Bamo et de Myitkyina qui, chaque année, sur un point voisin de la frontière, se joignent aux consuls britanniques^ de ces provinces chinoises pour examiner avec eux la situation telle que l'ont faite les derniers événements. Tantôt ce sont simplement les fonctionnaires (anglais) de districts qui se réunissent aux fonctionnaires chinois voisins, sorte de « gardiens de la marche », afin de trancher, d'un commun accord, les difficultés survenues. La méthode est ingénieuse et valait la peine d'être signalée.

1. On procéda à une délimitation entre la Chine et la Birmanie. Mais, après comme avant la délimitation, il y eut des Kachins des deux côtés de la frontière. Ces Kachins. ([uoique tous de même race, ne sont pas pour cela nécessairement amis. Leurs tribuse pillent mutuellement. II arriva que la délimitation mettait, en Chine, une tribu puis santé et, en Birmanie, la tribu faible dont elle vivait. Ou inversement. Une frontière tracer sur la carte n'était pas pour les arrêter. Ils la franchissaient. Si c'étaient des Kachins birmans qui venaient piller des Kachins chinois, ceux-ci se vengeaient par une incursion semblable. Si c'étaient des Chinois, les Kachins birmans, quand ils se préparaient à une revanche, se voyaient arrêter par les fonctionnaires anglais. « Nous négocierons ;ï Pékinf: ou il Tali-Fu; nous vous obtiendrons satisfaction. ■• On imagine combien peu ce raisonnement avait chance d'être compris de ces incivilisés. On s'aperçut, aux environs di 1891-92, qu'il y avait une sorte de li{)uc de contrebandiers opérant le long de la frontièn de Chine, lille unissait les divers Sawbwas (chefs des villages), allant de Sansi (en Chine jus(|u'à Thama, à l'ouest de l'iraouaddi. i'ille opérait sous l'œil complaisant des fonc tionnaires chinois et avec des subsides fournis i)ar des aventuriers chinois. On ne pouvait rien contre les Chinois; mais aux chefs Kachins on imposa des amendes qui ledécouragèrent. ,

2. Ces consuls ne changent guère. Si je ne fais erreur, depuis déjà plusieurs années ce sont, à Momoin, M. Lytton et, à Yun-nan-Fu, .M. Wilkinson, qui ont acquis de 1 province une connaissance parfaite.

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