LES ETATS CHANS
La situation des Étals cliaiis en face de la Birmanie; l'invasion anglaise en 1883; événements qui précipitèrent la venue des Anglais dans les États clians. — Quatre groupes d'États; quelques détails sur chaque groupe. — États chans du nord; monographie de chacun d'eux : Ilsipaw, Hsenwi du nord, llsenwi du sud, Mang-lung.
Il semble que les populations chanes aient eu un grand passé, dont, çà et là, apparaissent encore des restes imposants : fossés, remparts de 10 à 20 pieds de haut, derrière lesquels, rien que des débris informes. Les Etats chans sont aujourd'hui soumis au protectorat des Anglais, héritiers des droits des Birmans, avec lesquels il semble qu'ils étaient entrés en rapport dès le xvu'' siècle. Presque tous les États sur lesquels porte ce protectorat furent, avec le temps, plus ou moins birmanisés. (îeux qui semblent l'avoir été le plus furent ceux qui relèvent de Bamo (qui le furent extrêmement) et ceux de l'ouest et du nord-ouest.
A la fin du règne du roi Thibau, il y en avait quelque soixantaine, tous indépendants les uns des autres, grands ou petits, dont les chefs étaient appelés, suivant leur importance, Sawbwa, Myosa, A^^i^eA'Mn/i?>m. En principe, ils devaient payer tribut. Ceux qui étaient [•roches de la Birmanie des plaines, où la puissance birmane se faisait sentir, s'y soumettaient régulièrement; les autres, ceux d'au delà de la Salouen (à plus forte raison du Mékong), de façon intermittente, suivant les circonstances. Le total de ces divers tributs s'élevait nominalement, sous Thibau, à environ 30 000 iê (750 000 francs). à quoi il faut ajouter 20 000 i£ (500 000 francs) d'impôt sur la production et le commerce du pickled tca, sorte de condiment fort a[iprécié en Birmanie;.
Au lendemain d'une conquête (1885) qui rendait vaincs à jamais loutes les combinais(»ns par lesquelles une politique étourdie avait nu instant paru menacer les ambilicms britanniques en Birmanie. les Anglais, qui ne se hâtent jamais d'occuper effectivement les terri
lires dont ils ont lieu de croire qu'ils ne peuvent j)lus leur échapper, auraient probablen\ent laissé passer du lemj)S avant d'aller [iromenei
leur drapeau le long* de la Salouen, s'ils n'3^ avaient été prématurément provoqués. Vers 1885, toute cette région était extrêmement troublée. Nombre de chefs chans s'étaient rassemblés au delà de la Salouen, dans l'Etat de Kentung, et là, sous la direction du prince héritier birman, Limpin (fils de l'héritier apparent, assassiné vingt ans plus tôt, en 186G, par le prince Myingun, lequel a joué un rôle jusque dans l'histoire coloniale de la France), avaient formé une confédération, dont le but était de renverser le roi Thibau. A ce moment précis, les Anglais entrèrent en Birmanie. Grande surprise pour des barbares qui ne suivaient que de loin la politique du Gouvernement de l'Inde. Le roi Thibau battu et exilé, il semblait que la confédération eût dû se dissoudre. Mais les chefs entendaient d'abord se venger de quelques-uns d'entre eux qui avaient refusé d'entrer dans leurs projets : ceux de Hsipaw et de Nyaunggwé. Ceux-ci aussitôt réclamèrent la protection des Anglais. Dès le mois de février 1887, les Anglais marchèrent à leur secours. En mai, la confédération fut brisée et le prince Limpin exilé à Calcutta. Bientôt au centre des États chans, sur le bord du lac Inlé, fut élevé un fort (Fort Stedman), origine de la ville de Taunggyi, où réside aujourd'hui le surintendant des Etats chans du sud. Ensuite les colonnes de pacification parcoururent le pays, et reçurent la soumission des Sawhwas. Ceux qui se montrèrent 103'^aux furent confirmés dans leurs droits actuels, même les usurpateurs. Vers 1889, les Etats chans du sud purent être considérés comme soumis {Durbars de Moné et de Fort Stedman). Les Etats chans du nord ne furent occupés qu'un peu plus tard. Vers 1893-1894, on commença à les délimiter d'avec la Birmanie. Et ce n'est guère que vers 1895 qu'on songea à organiser leur administration.
Les Etats chans forment aujourd'hui quatre groupes : ceux du sud et du nord, dont il a déjà été question, et ceux qui relèvent des divisions* de Sagaing et de Mandalay en Birmanie.
Les États du sud sont au nombre de 38, non compris les 5 États karens cités plus haut, soumis à la même administration. Us forment 5 blocs distincts : 4 en <leçà, 1 au delà de la Salouen, tous placés sous l'autorité d'un surintendant. Les Etats chans du sud sont en général plus avancés que ceux du nord, plus riches, mieux outillés et plus aptes à supporter le contact et à recevoir l'empreinte de l'administration anglo-birmane. Tous n'ont pas, loin de là, la mémo importance, à n'en juger que j);ir le tribut que chacun d'eux,
1. On .ippf'Ilc, en style administratif, division, l.i lAunion de plusieurs districts. La' llaiite-i3irriiaiiie en forme quatre.
paie au gouvernement local (c'est-à-dire à la province de Birmanie) et qui varie de 40 000 à 2 ou 3 000 roupies.
11 n'y a plus qu'un Etat qui dépende de la division de Mandalay. La population y comprend à peine 20 p. 100 de race chane. Le chef {Saïubwa) n'a pas d'autorité. 11 est placé sous le contrôle étroit du Depulij Commissioner du « District des Mines de Uubis».
Ceux de la division de Sagaing (il y en a 2) avaient à leur tête, au temps des Birmans, tantôt un fonctionnaire birman, tantôt un Saiobiva chan. Depuis les Anglais, tous deux ont un Sawbwa. Ils diffèrent singulièrement en richesse : l'Etat de Kalé paie un tribut de 19 000 roupies par an; celui de Zingalein Kamti n'en paie que 50.
Les Etats chans du nord, que j'ai réservés pour la fin, parce que ceux-là, je les ai visités, et que je les puis prendre comme exemples, sont au nombre de 5 (sans compter les Wa States, qu'on n'occupe pas et dont on sait peu de chose') : Hsipaw, Tawngpieng, Hsenwi du nord, Hsenwi du sud, Manti-lun.
L'Etat de Hsipaw a une superficie d'environ 5 000 milles carrés (1 mille carré égale 2 km ' 6) et une population (1901) de 104 000 habitants, avec un budget de 330 000 roupies. Le précédent Sawbwa, Kun-saing, s'était, en 1884, par crainte du roi Thibau, réfugié à Rangoun. 11 y avait transporté ses habitudes de chef barbare et omnipotent : dans un accès de colère, il tua deux hommes. Condamné à mort par la justice anglo-indienne, il vit le pouvoir politique commuer sa peine en deux années de prison et, peu après, le gracier. A la chute du roi Thibau, il rentra dans ses Etats, et dès 1887, le premier d'entre les chefs chans, se rendait à Mandalay et faisait sa soumission aux Anglais. Cela lui valut la remise de dix années de tribut et l'extension de son pouvoir sur de petits Etats voisins. Par curiosité d'esprit ou habileté de courtisan, il visita l'Angleterre à deux reprises, en 1893 et en 1898, et y fit élever son fils. Celui-ci a aujourd'hui trente ans. Joli homme, et qui a eu le tact de garder le costume national, il laisse administrer ses Etats par de bons fonctionnaires
1. Il va dans ces litats doux groupes do populations dislinctes : les Was ol los Las. Les Las seraient un peu plus civilisés. Ils se sont avonturos quelquefois sur la rive droite de la Salouen; les Was, jamais. Les uns ot los autres m; font nul cas de la vio. humaine. Lors do la récolle, ils chorchoiil, pour la prologor contre los mauvais esprits, une tête à couper. Ils la laissent alors près de leur champ, pensant que les mânes du mort resteront là en permanence et défendront la récolte contre les mauvais esprits (religion animiste).
Ces IVas no sont pas, malgré tout, si loin des Clians (ju'on pourrait le croire. Dans l'Etat de Mang-lung, le chef, le Sawbwa, est un Wa. Il s'ost converti do raniniisme au bouddhisme, (ju'il observe strictement. D'humeur guerrioro, liahilt' administrateur, les Anglais ne le gênent guère.
que la Birmanie lui prête. Il est passionné d'arboriculture, et tire justement vanité et quelque revenu de ses beaux vergers d'orangers. Il est franc-maçon et assiste aux tenues. Le Gouvernement le dissuade d'aile i- à Rangoun, où il ferait des dettes. Il en fait tout de même. Son père avait 3 femmes, lui en a 16; son budget s'élève en recettes ù quelque 500 000 roupies; mais sa liste civile n'est pas même celle qu'avait son père : 60 000 roupies. De temps à autre, on le morigène et on arrange ses finances particulières. Alors, libre d'inquiétude, il recommence.
Le Hsen-wi du nord est, à plusieurs égards, un spécimen digne d'attention. A cheval sur la Salouen, il renferme des races en lutte : les Chans et les Kachins; et il a ù sa tète — fait qui n'est pas non plus rare dans l'Inde — un chef étranger à la race de ses sujets. De race, il est IVa, el d'éducation, Ghan ; en même temps, il a de ses sujets qui sont Kachins. Sur ceux-ci, le Gouvernement britannique lui a, après expérience, refusé autorité directe et les fait administrer par un de ses agents, fonctionnaire anglais. Enfin — détail qui vaut d'être noté — cet Etat n'est qu'une fraction d'un Etat, jadis plus important, qu'on appelait Hsenwi, sans qualificatif. Quand les Anglais arrivèrent en Haute-Birmanie, ils trouvèrent que cet État avait deux prétendants : l'un, en possession du pouvoir, était un usurpateur; l'autre, que, pour des raisons politiques, le roi Thibau avait jeté et depuis longtemps gardait en prison à Mandalay, était le chef légitime. Ils leur rendirent une justice qui rappelle Salomon : ils coupèrent l'Etat en deux, et donnèrent le sud au ]u-ince légitime et à l'usurpateur le nord.
Le Hsenwi du nord mesure 0 330 milles carrés, et renferme une population de 120 000 habitants, dont 30 000 Kachins, 72 000 Ghans. le reste des Ghinois et des Palaungs. Les Kachins, courts, trapus, vigoureux, assez véridiques et toutefois voleurs émérites de bétail et de chevaux, sont très entêtés et lents à comprendre l'utilité de la loi ou de la discipline. Ils sont ici moins turbulents qu'en Birmanie, à Myitkyina. Ils cultivent l'opium, qu'ils vendent, et le blé. Les Chinois, émigrés du "^'un-nan, cultivent, eux aussi, l'opium et le blé: mais ils ne sont pas venus pour se fixer tous ù perpétuelle demeure. Beaucoup ne font que passer. Ils guettent un bon coup, et s'enfuient en Chine avec leur butin. Les Ghans, fixes et sédentaires, cultivent le riz, le sésame, l'arachide, le tabac. Ni les uns ni les autres ne sont l'idéal du cultivateur ou du contribuable. Aussi, l'Etat s'efforce-t-il d attirer des colons des territoii-es d'alentour et notamment de Bir-
manie ou des régions d'au delà de la Salouen. Il leur donne de In terre et leur fait remise d'impôt la première année.
Le Sawbwa, âgé d'environ soixante ans, est un vigoureux gaillard. Il est de race Wa et a le type européen, non pas mongole. Très religieux, il a quatre femmes et beaucoup d'enfants. Un Anglais administre, en son nom, les Kachins turbulents et que révolterait l'immixtion d'un Wa. Lui-même administre les Chans. 11 est entouré d'un tas d'agents, de parents, d'amis, qui lui constituent une sorte de Conseil des Anciens. Il les consulte et fait ce qu'il veut.
L'administrateur anglais, même dans ces parties éloignées, n'est pas livré à lui-même. Il observe des règles, qui lui ont été prescrites par le Gouvernement local de Birmanie. S'il s'en écarte, il doit en donner les motifs. Il est assisté d'un Chan, agent du Saivbwa, au nom de qui il lève le revenu. Il ne lui est pas toujours facile de ne point franchir la ligne de démarcation, l^es populations ne sont point cantonnées par masses en des territoires distincts : ici, des Chans, et là, des Kachins. Au contraire, elles sont très mêlées, si bien que constamment le fonctionnaire anglais, au cours de ses tournées, passe de l'un à l'autre. Chez les Kachins, il est tout-puissant : agent politique, fonctionnaire administratif, juge. Chez les Chans, il n'a guère d'autre rôle que de s'informer et, s'il constate quelque irrégularité, de la signaler au Sawltca.
Le territoire se divise, chez les (.bans, en 45 cercles, chez les Kachins en 41. A la tête du cercle est un chef que, chez les Chans, le Saicbioa nomme et, chez les Kachins, le peuple élit (notez le souci de tenir compte des mœurs locales) et que le fonctionnaire anglais confirme. Les cercles chans se ressemblent beaucoup; ceux des Kachins peuvent être très différents : l'un comprend 3 villa"-es. l'autre 1)0. Les villages à leur tour ont, l'un. 2 maisons, et l'autre, iUO. Kachins et Chans paient un impôt de tant par famille (sorte de thathameda birman) : les Kachins, 2 roupies 8 (la première fois, en 1901-5), et les Chans, 5 roupies. Le budget de l'Ktat, en 1904-5. s'élevait à 128 000 roupies (l'année précédente, à 99 000).
Le Hsen-wi du sud a une superficie approximative de 2 400 milles carrés et une popuhition de OS 000 habitants; Ui plupart, des (^hans, avec quelques Kachins (0 ou 7 000), l*alaun"-s (2 000), Chinois (1000) et des montagnards du sud-ouest du Vim -nan (3 000).
Le chef, qui a environ cinquante ans, est pares.seux. Il a une trentaine de femmes et une garde de 100 hommes, ce qui lui donne une
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haute idée de sa puissance. Il gouverne à l'aide de ministres {amats), si ce terme ambitieux est de mise, qui gagnent 50 roupies par mois (100, le premier). Au-dessous, tout autour du Smvbiua, ses parents, ses serviteurs, ses hommes de confiance.
L'État se divise en 24 cercles. Chaque cercle, d'une superficie variable (100 à 150 milles carrés), a à sa tête un fonctionnaire, qui est à la fois fonctionnaire administratif, percepteur (mais jusqu'ici non pas juge*). Sa paie consiste en une commission (10 p. 100) prélevée sur l'impôt qu'il perçoit. C'est lui qui fait les rôles pour l'impôt sur les fo3ers [house-hold) . Il les communique à l'agent anglais, lequel les contrôle sur place, s'il y a lieu, accompagné d'un des hauts fonctionnaires du Sawbwa. Le contrôle, on le conçoit, n'est pas facile. La preuve de malversations, ce sont les contribuables qui la fournissent, en fuyant dans un Etat voisin.
Le Hsen-wi du sud fait un commerce assez actif avec la Birmanie, le Siam et les États chans du sud. En Birmanie, il importe, jusqu'à Mandalay, le fameux pickled tea; il en exporte du riz, du sel (c'est le plus fort article), du pétrole, du poisson séché, des cotonnades de Manchester, de la noix d'arech, des filés de coton, du lait condensé. Au Siam, il exporte du pétrole et du sésame. Tout cela ne fait pas un gros total.
L'État de Mang-lung a une superficie d'environ 2 500 milles carrés, 3 000 avec ses 5 Etats subordonnés, et une population peut-être de 40 000 habitants. C'est un pays montagneux, à cheval sur la Salouen. Avant la venue des Anglais, les deux provinces actuelles formaient deux États. Le chef de la province de l'ouest refusa de reconnaître l'agent politique et s'enfuit chez les Was. Ce que voyant, son voisin de l'est alla à la rencontre de ce même agent, qui le fit chef du tout.
Le chef actuel, qui a plus de soixante-dix ans, est, lui aussi, un ÏVa (à quoi ne parviennent pas les barbares en pays civilisé) qui, bien que converti au bouddhisme, est demeuré très influent sur les habitants de sa première patrie. Il parle chan comme sa mère, et le chan est la langue officielle du pays.
Le Gouvernement a deux capitales; celle du Sawbum, et celle de SCS ministres, à 15 kilomètres l'une de l'autre : Paris et Versailles. Les méthodes d'administration sont encore plus rudimentaires que
1. La justice, les Anglais so la n'-sorvent. Non pus (|u'ils la rendent eux-niômes, cela serait tout à fait contraire à leur politique. Elle est condée à des hommes du pays. Mais ils les contrôlent de près. En réalité, le fonctionnaire anglais joue à peu prés le rùle ffuc joue, en Inde ou en Birmanie, le surintendant de la police.
dans les autres États chans. et le contrôle anglais y est beaucoup moins strict. Les habitants y perdent, car le Sawbwa a parfois la main un peu rude, et le revenu de l'État n'y gagne pas : il ne dépasserait pas 10 000 roupies par an (mais c'est là un chiffre que donne le Saïubica lui-même, qui peut-être l'affaiblit à plaisir). Le tribut qu'il paie au Gouvernement local n'est que do 500 roupies. Les grandes dépenses consistent en travaux publics, surtout en routes, qui servent surtout aux mouvements de ses troupes (!); car il est souvent forcé de faire la guerre à des voisins belliqueux : un Etat wa, qui le borde au nord et à l'est, et les Chinois à l'est. A cet égard, on le laisse parfaitement libre, car il travaille en fait pour la domination anglaise. Et les Anglais, qui, à défaut do lui, devraient se charger de la besogne utile (fu'il fait actuellement, n'ont garde ni de se substituer à lui. ni de gêner sa politique. Au contraire, à diverses reprises, ils lui ont discrètement prêté main-forte.