‹ L' Inde britanniqueChapitre 40 sur 95 · Voir la note sur le Tour administratif, p · texte numérisé non relu

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profiter d'un moyen si efficace d'entrer en rapports avec la population. Il y a là un vice de méthode ou plutôt un parti pris d'économies qui serait ridicule, si ce n'était un système : le Gouvernement de l'Inde (et même celui de Birmanie) estiment que ces pays neufs peuvent attendre et qu'il importe, dans l'immensité de l'Empire, de distribuer les crédits là oii l'emploi en sera le plus fécond. Un bon fonctionnaire profite du tour pour lever la carte des régions traversées, délimiter les villages en vue de l'impôt foncier, vérifier l'état des routes, lever le tribut promis, estampiller les fusils autorisés, contrôler la valeur des mentions inscrites sur ses registres S etc.

Dans les deux districts de Bamo et de Myitkyina le Deputij Commissioner n'a pas à faire de tour dans ses montagnes. C'est là le rôle de ses Civil Officers. Lui, va les visiter seulement à leur quartier général. Son rôle est de contrôler leur besogne, de vérifier leur diarij chaque semaine ou chaque mois, de recevoir appel de leurs sentences ou de les vérifier; au besoin, de les évoquer spontanément, si l'afTaire lui paraît intéressante, etc.

En somme, théoriquement toujours, et souvent en pratique, l'administrateur anglais se tient très près des populations qu'il administre : voilà pour la connaissance des hommes et des choses; et est constamment soumis au contrôle de son supérieur : voilà pour le rappel à la discipline, à la morale, à la civilisation.

1. Les Deputy Commissioner s (et probablement aussi le Political Officer de chaque État) ont ordre de tenir registre : 1" des chefs de villages; 2" des amendes imposées aux villages collectirement; 3" des punitions imposées aux chefs; 4° des ordres donnés aux villages de se déplacer; 5° des ordres donnés à certaines personnes de changer de résidence; 6° des limites des villages; 7° des tributs imposés, etc., etc.

NOTES

Note de la page 231 : Le Tour administratif.

Voici, à titre d'exemple, des renseignements que j'extrais du diary d'un des Political Officers des Shan States du nord. Ce diary est un carnet de voyage obligatoire, avec mention de l'itinéraire, des dates, de la durée des arrêts, etc., remis périodiquement par chaque fonctionnaire à son supérieur, qui le contrôle, fait des observations et parfois propose des sanctions pour ou contre ce fonctionnaire.

Son centre est à 80 milles de Lashio (siège du surintendant). Entre les deux points, une roule carrossable. Il lui faut sept à huit jours pour franchir la dislance, non pas en courant seul achevai, mais en voyageant, comme le veut le tour, avec arrôLs, etc., suivi de son personnel. Par beau temps, on campe; par la pluie on s'arrête dans les reslhouscs bâties par le chef de cet État.

Durant ces tours annuels, ce fonctionnaire a une multiple tâche :

i" La justice; enquêtes à faire, témoins à citer;

2° Contrôle des fonctionnaires du Sawbwa;

3° Contrôle des recettes, pour vérifier s'il n'y a pas concussion.

La tâche se double de la difficulté que voici. Par respect pour l'esprit du protectorat,

il ne veut rien faire par lui-mi'ine; il fait agir, autant que possible, des agents du Sawbwa.

Ces tours, dont l'ensemble représente un déplacement total de huit à neuf mois, se composent d'un voyage de deux mois de suite (au delà de la Salouen) et d'autres, d'un mois chacun; presque tous comportent la traversée de Lasliio, où le surintendant a toujours besoin de s'entretenir avec son agent. La caravane comporte : 4 à 5 mules, pour les personnes et les effets personnels; 3 à 4, pour les tentes, les papiers administratifs, etc. Le fonctionnaire emmène une escorte de 7 à 8 hommes de la police militaire; chacun a sa mule, qui porte son lit et sa ration. Les 24 cercles de l'État sont visités chaque année. .\u cours du voyage, on vérifie le nombre des villages portés sur le rùle, le nombre des maisons de chaque village, le registre d'impôt; on se livre à des opérations de délimitation soit des frontières de l'État (au cas de discussions entre Etats voisins), soit des propriétés des particuliers (ici encore ce sont les agents du Sawbwa qu'on fait agir, autant que possible). On entend des témoins; on prépare les solutions, on rend des décisions; on fait poser des bornes matérielles.

.Vu cours de ces tournées, le fonctionnaire, s'il passe en un lieu où un crime a été (i^nimis, vérifie si une enquête a été faite; si non, il prie l'agent du Sawbwa de, la faire; s'il s'y refuse, ou s'il en est incapable, alors lui-même recueille des témoignages, si les l'iiioins sont présents, et parfois juge séance tenante; ou bien il cite des témoins à comparaître, dans quinze jours ou dans un mois, soit à son centre, soit à son camp.

Souci particulier des Anglais : donner des lois, organiser la justice; souci de la légalité. — Ce que sont les lois, spécialité de lois adaptées au pays; un ensemble de lois pour chaque population : Chans, Kachins, Chins; caractère de ces lois, leur simplicité; lois humaines et prudentes; les lois pénales. — La justice civile et criminelle; la justice aux mains des chefs du pays; le contrôle, les appels.

J'ai déjà dit. mais je ne saurais trop redire que les Anglais montrent partout un extraordinaire souci de la légalité. Leurs sentences ne sont peut-être pas plus voisines de la justice idéale que les nôtres ; mais, quand le juge anglais rend un jugement critiquable, ce n'est pas au moins parce qu'on l'avait laissé sans textes et sans directions, en plein arbitraire. Et le justiciable ne peut accuser le Gouvernement ni de légèreté ni d'indifférence, encore moins d'injustice préconçue : il a fait des lois et donné des juges.

Nulle part ce souci n'apparaît mieux que dans ces régions, on n'ose dire barbares, que sont les Etats chans et les montagnes des Chins et des Kachins. Qui étudie leur condition politique, les premiers documents qu'il rencontre, ce sont des textes concernant la loi et la justice.

Le Gouvernement de l'Inde : 1° a formulé des lois précises : Kachin Hills tribes Régulations, Shan states Land and Criminal Justice Orders, Chin Hills Régulations*; 2° a institué des juges, qui ne sont sans doute pas dignes de siéger à la Cour de Cassation ou au Banc du Roi, mais qui présentent cependant de réelles garanties : tout fonctionnaire qui peut être, par suite des nécessités de service, exposé ù siéger comme juge, a dû passer sur place (en Birmanie) un

1. Les Chans, Kachins, Chins ont chacun des lois spéciales préparées par le Gouvernement local, et décrétées par le vice-roi. Ces lois sont : 1" personnelles, eu ce sens qu'elles ne s'appliquent qu'aux tribus désignées et (|u'aux seuls membres de ces tribus; 2° locales, en ce sens qu'elles ne leur sont applicables que si ces membres se trouvent sur le territoire de leur tribu. Un Chan à Rangoun, par exemple, n'y saurait prétendre.

Il n'y a pas de législation spéciale pour les Karens, mais on a soin de les soumettre il leurs propres coutumes, même quand ils résident hors de leur territoire.

examen sur le droit; 3° a prévu le droit d'appel devant des juridictions données; 4° a réservé certaines affaires plus délicates à la connaissance déjuges plus qualifiés.

J'insiste sur le premier point qui est digne d'attention. L'idée n'est pas venue au Gouvernement de l'Inde qu'on put appliquer à ces pays neufs la loi anglaise, ni même la loi de l'Inde, qui est pourtant récente et faite spécialement pour l'Inde ; ni même une loi semblable à celle de l'Inde; ni même une loi, faite exprès, qui serait commune à tous les Etats chans, tribus chins, kachins, etc., ou commune seulement à toutes les parties d'un même Etat. Non, il a ;ru nécessaire de faire, et il a fait des lois spéciales pour cette partie le l'Inde et pour les diverses parties de cette partie.

Les Etats chans (et les autres régions montagneuses de la frontière) ont, aux termes d'une loi de l'Inde de 1874, été déclarés scheduled districts, auxquels le Gouvernement local a pu, avec la sanction du Gouvernement de l'Inde, appliquer, en vertu d'une loi ^élcbre de 1870, du Parlement britannique, telle partie, et celle-là if'ulement, de la législation de l'Inde qu'il jugeait appropriée à leurs K'soins. En vertu de ces pouvoirs, on a, à l'usage des Etats chans, )U bien extrait certains textes de la législation en vigueur dans des 'iritoires similaires de l'Inde, ou bien fait des lois particulières. De •lus, comme certaines portions de ces Etats, les capitales, par x'mple, se trouvent, par suite de circonstances que tout le monde levine, passablement en avance sur le reste du territoire, on leur a pécialement appliqué certaines lois, qui ne conviendront que beauoup plus tard à l'ensemble de la région.

Ce n'est pas tout. On eût pu croire que ce qui était bon pour les

"Itats chans l'était, naturellement, aussi pour les Kachins. Point.

>'s Kachins sont en retard sur les Chans. Ils forment donc un

' hcduled district distinct. Et quand il s'en trouve — ce qui est

rcfjui'nt — égarés dans les États chans, c'est leur législation propre

[u'on leur applique, la Kachin H iU Régulation, et non pus hsShan

Uates Justice Orders. Au fur et à mesure que le temps amène des

•rogrès, la première législation cède la place à d'autres, mieux

ppropriées aux circonstances nouvelles. Mais comme ces popula-

"'•ns n'ont pas nécessairement marché toutes du même pas, on

ilère, à nouveau et à des dates distinctes, pour chacune d'elles;

Il particulier : en 1805 et en 1902 pour les Kachins; en 1896, pour

- Chins; en 1889, 1890, 1901 pour les Chans, etc.

Ce, ne sont pas, on s'en doute, des lois compliquées. Elles con-

' rricnl d'importantes questions : l'esclavage, les crimes commis

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envers l'Etat, les délits forestiers, les preuves, les peines, la procédure, l'exécution des condamnations à mort et les conditions auxquelles elle est subordonnée, etc. Tout cela est court, et, autant que possible, clair. On guide le juge par la main et pas à pas. « Voici ce que c'est qu'un meurtre, et voici quels éléments il y faut rencontrer réunis : l'intention, l'intention méchante et la volonté. Quand l'un des trois éléments ne se rencontre pas, il n'y a pas meurtre. » Et cela était utile à dire, parce que, dans la coutume locale (que modifie une loi de 1890), l'intention n'est pas un élémem constitutif du crime de meurtre.

Et ce sont des lois humaines et prudentes. Humaines, les loi; pénales qui cherchent — élément nouveau pour ces peuples — à pro portionner les peines aux délits. Prudentes, les lois civiles, qui pou: les matières délicates, dans les questions qui touchent à la religion à la succession, au mariage, déclarent s'effacer derrière celle de h religion des parties (hindoue, bouddhiste, musulmane). Elles von même jusqu'à dessaisir les juges ordinaires, pour en saisir de plus élevés, qui présentent plus de garanties; et encore leur enjoignent elles de s'entourer d'assesseurs indigènes, dont ils devront prendn l'avis, sans être toutefois tenus de le suivre.

Dans toutes ces régions, la population est encore sauvage. Elle ; peu de scrupules sur le moyen de se procurer ce qu'elle veut : tantô le bien, tantôt la vie d'autrui. Les crimes y sont fréquents : contre bande, fausse monnaie, rupture et vol des fils télégraphiques, vol d bétail, meurtre \ attaques à main armée, dacoitisme ou raids dan le but de piller ou de faire des esclaves, et même, bien qu'on n'e] ait pas de preuves certaines, suppression des enfants naturels. Le crimes que la loi qualifie de violents : dacoitisme, meurtre, vol main armée, doivent être immédiatement portés à la connaissanc du Polilical Officer. Mais les fonctionnaires indigènes sont indolents quelquefois lâches devant le crime. Ils se contenteraient volontier de fermer les yeux : le Polilical Officer les encourage ou les oblige poursuivre.

Dans les Etats chans, la justice civile et criminelle est organisé de façon rudimentaire, comme il convient, avec le minimum néces saire et suffisant de garanties. Les juges sont les mêmes, dans le deux cas. Ce sont, en première instance, pour les affaires ou le

1. Une variété de criminel assez commune est le chasseur de têtes {head-hunter i Deux hommes s'en vont ensemble et font partie de couper quelques têtes au hasan I Ils en rapportent quatre ou cinq, ignorant même le nom de ceux qu'ils ont tué' ! C'est là une opération honorable, (jui s'abrite derrière des motifs de religion ou ( superstition.

crimes les plus considérables, le chef de l'Etat (ou plus exactement son délégué spécial, car, lui, ne siège jamais) et, pour les autres, ses fonctionnaires. En appel, c'est tantôt l'agent politique de l'Etat, tantôt son supérieur, le surintendant du groupe d'États.

En principe, le chef de l'Etat a qualité pour juger ses propres sujets. Mais c'est l'agent politique qui devient compétent quand les intéressés sont des Birmans, des Indiens, des Chinois, des membres d'une tribu autre que celle du chef; ou encore quand ses sujets le récusent pour causes (spécifiées par la loi) de suspicion légitime (terme bien ambitieux pour une organisation si rudimentaire).

Aux Européens sont naturellement assurées de tout autres garanties.

C'est à propos des Kachins. que les scrupules judiciaires des Anglais ont été portés le plus loin. Comme il y a trois variétés de Kachins (suivant le lieu où ils résident) il y a aussi pour eux trois organisations distinctes de la justice criminelle. On ne peut songer à en exposer ici les différences. Voici le système qui prévaut dans les montagnes qui relèvent de Myitkyina. Les simples délits sont jugés par leurs chefs de villages, qui appliquent les coutumes locales; l'injure, la violence, le mal fait au bétail, le vol, l'adultère, par les fonctionnaires civils; enfin le vol de bétail, le meurtre, le dacoitisme, par le DejJuty Commissioner, conformément au code pénal. Les condamnations à mort ne deviennent définitives qu'après confirmation par le Commissaire de la division. Les appels sont portés, Miivant les cas, devant le fonctionnaire civil, le Deputij Commissioner ou le Commissioner lui-même.

§ 6. — POLITIQUE ECONOMIQUE : AGRICULTURE ET COMMERCE; TRAVAUX PUBLICS; FINANCES.

Nécessité de procurer aux populations des moyens de s'enrichir; la vie économique d'autrefois bouleversée par les lois et obligations nouvelles; agriculture et commerce chez les Kachins, le taunggya cultivaLion; l'agriculture et les superstitions animistes; agriculture des Chans; le commerce, les transports; facilités commerciales : impôts supprimés, draivbacks; les forêts, l'exploitation, la guerre au gaspillage, les fraudes; les ressources du sous-sol. — Les travaux publics : routes, ponts, chemins de fer; contribution des chefs, le tribut, les remises en faveur des travaux publics; la main-d'œuvre, sa régularité, son coût. — Les finances, les impôts, le house-hold tax, le tribut; quelques chiffres : États du sud, États du nord. — Les États ne paient pas leurs dépenses.

Les Anglais devaient se heurter et se sont heurtés aux obstacles prévus. Les populations indigènes avaient leurs coutumes et leurs méthodes séculaires. Le conquérant occidental survient : il prêche une morale et impose une conduite qui vont bouleverser la vie économique : comment indemniser ceux que l'on ruine?

Les Chins, par exemple, avaient deux moyens de s'enrichir : enlever du bétail et faire des esclaves. L'un et l'autre sont désormais interdits. Comment vivre? Et de quoi vivre? du commerce? de l'agriculture? Il se passera du temps avant que l'agriculture leur agrée et que le commerce les enrichisse. Le Gouvernement s'évertue. Il introduit des cultures nouvelles; il recommande la pomme de terre; il indique les usages du cachou, etc. Le goût du travail se répand. Ceux qu'on pillait et ceux qui pillaient concourent maintenant à la production. Et voici que les Chins exportent des nattes (qu'ils fabriquent), de la cire, des feuilles de maïs et importent du riz, du sel, du bétail, des gongs.

Les Kachins fréquentent volontiers le marché de Mogaung et de Myitk3àna. Ils y vendent des légumes et des grains qu'ils cultivent, du riz, du sésame ou les produits spontanés de la forêt : cire, caoutchouc, etc. Ils ont, d'ailleurs, peu ù vendre. Leurs procédés de culture sont rudimentaires. Ils en sont à ce qu'on appelle en Birmanie taunggya ciiUivation. En janvier, ils coupent la jungle (la forêt natu- ' relie), là oii elle est le plus épaisse; et quand elle est sèche, à la fin ■ de mars, au début d'avril, ils la brûlent. La terre se couvre d'un lit

épais de cendres : c'est là-dessus qu'ils sèment. Qu'en obtiendrontils? Cela dépend de la pluie et des orages. Ils n'auront de récolte que si la pluie a été abondante et opportune, et si l'orage n'a pas entraîné et dispersé les cendres sur le flanc de la montagne. D'ailleurs, à tout événement, récolte misérable : quelques épis par ci, par là, juste do quoi ne pas mourir de faim. L'année d'après, les arbres que le feu a touchés meurent et la jungle jaillit de plus belle du sol engraissé par les cendres.

Pour que le Kachin pût vivre de l'agriculture, il lui faudrait descendre dans la plaine et s'y fixer. Il en est tenté quelquefois. De la montagne, il voit le Chan ou le Birman qui laboure, sème et récolte à point nommé. Cela le tente : lui aussi sera laboureur. Il achète une paire de bœufs et se met au travail. A quelque temps de là, s'il sent quelque malaise, il fait venir le prêtre (c'est le conseiller de tous les jours), qui lui tire son horoscope. Les esprits {nats) sont, déclaret-il, mécontents : tu ne les apaiseras qu'avec le sang d'un bœuf. Il 56 soumet, tue son bœuf, et le voilà ruiné à demi. Plus tard, nouvel embarras, nouvelle consultation; même sentence et même sacrifice. Les bœufs sont morts; la charrue reste inutile; le Kachin en est •éduit à ne plus cultiver que par des procédés primitifs. De nouveau, e voici en danger de mourir do faim. La plaine ne lui a pas été alus favorable que la montagne. Et cependant, là où le sort l'a 3lacé, il ne peut vivre que de la terre et s'enrichir que par l'agricul- ,ure. Mais il faut que d'abord l'éducation et l'exemple des Anglais et les Birmans l'aient émancipé de cette absurde religion animiste. [Question de temps.

Dans leurs transactions, ils connaissent l'usage de la monnaie : ce l'est pas nécessairement la roupie; ce peut être un lingot d'argent )u un poids donné d'opium. Ils sont à mille lieues d'imaginer que, lepuis vingt ans et plus, l'argent ait pu baisser et que la roupie, qui adis valait 2 shellings (2 fr. 50 à peu près), ne vaille plus que l shelling 4 pence (1 fr. 63),

Les Chans aussi sont des agriculteurs. Ce sont surtout de grands •/Eravaniers. A pied, à cheval, à mulet, ils vont partout. On les renîontre sur les deux rives de la Salouen; chaque groupe de trans- )orteurs a son territoire réservé. Hommes de la terre, ils récoltent lu riz, du coton, du thé que l'on confit, et de l'opium; ils élèvent le ces bœufs porteurs et de ces poneys qu'utiliseront les caravanes, lommes du trafic, ils exportent du thé séché, du pickled tea, des teaux, des cornes, du sucre brut, des pommes de terre, dos laques, lu tabac on feuilles (pour envelopper les cigares) et importent du

coton, de la soie, des filés, des salaisons, du bétel, du cuivre, du pétrole. C'est un commerce qui se fait avec le Yun-nan, le Siam et la Birmanie. On essaie tout pour le développer. On a ouvert le chemin de fer de Lashio à Mandalay (fragment inachevé de la fameuse voie sur le Yun-nan, par Kunlon Ferry). On a supprimé de certains impôts intérieurs. On a accordé aux marchandises qui transitent, à travers la Birmanie, vers la Chine un draïuback (restitué à Bamo) des sept huitièmes sur les droits du tarif de douanes. Sur les routes commerciales qui conduisent en Chine, on a réglementé le trafic et assuré la sécurité des caravanes, en levant sur les marchandises des droits, qu'on répartit entre les divers chefs, pour leur tenir lieu de ceux qu'ils levaient eux-mêmes. Jusqu'ici ces mesures ingénieuses n'ont pas sensiblement accru les chifTres.

On cherche enfin à tirer parti de la richesse que sont les forêts. Cela, surtout dans les États chans du sud. On a érigé une division forestière, constitué des réserves et fermé entièrement certaines régions à l'exploitation et au commerce. Le Gouvernement britannique s'est déclaré propriétaire, à partir de 1901, de tout le bois qui proviendra des forêts. Rien ne peut sortir sans son approbation. Il marque les arbres à abattre, consent des baux, estampille les billes autorisées, etc. Quand, dans une forêt, l'exploitation a coupé le nombre de billes déterminé, la forêt est alors fermée pour une période. Malheureusement, les fonctionnaires forestiers sont trop peu nombreux. Le Gouvernement ne suffît pas à défendre son bien. Bien entendu, dans les parties reculées, comme chez les Karens, il n'en est pas question; il s'y pratique une exploitation qui est un gaspillage. Mais au cœur même du groupe, en plein État chan, les fraudes ne sont pas facilement réprimées. C'est un û\<à{{Sawbwa) qui exporte du teck sans autorisation; on le frappe, s'il est pris, d'amende de 10 à 15 000 roupies. Ce sont sur les billes des marques qu'on altère ou qu'on appose frauduleusement' ; c'est le bois de teck qu'on vend avant maturité, etc. Malgré ces détournements, les recettes augmentent. Il y a quinze ans, les forêts des États chans du sud rapportaient quelque 30 000 roupies. Elles en ont rapporté, en 1902-3, 120 000, avec des dépenses qui n'étaient que de moitié. Ces chiffres grossiront.

1. Les Mlles qui doivent fiotler sont marquées nu marteau. Il y a deux sortes de marques : le fiaxs mark, qui signifie que la bille n'a plus rien à payer, et le selzare mark, qui sipnific : arrêtez la liille, si les intéressés ne paient pas ce qui est dû. Or ce sont (les procédés constants que d'oblitérer, d'efTacer, de surcharger les marques ou de faire usage de marteaux pour des aires auxquelles ils ne s'appliciuent pas.

On compte sur d'autres ressources encore : du charbon, ou plutôt de la lignite, des mines de cuivre et de plomb, certains produits tinctoriaux naturels abondants, enfin une agriculture plus développée et mieux conduite. Déjà les Anglais se montrent très stricts en matière de concessions de terre. 11 n'est pas douteux que, dès à présent, les tribus et Etats ne soient plus prospères qu'avant leur venue. Peut-être même sont-ils plus heureux.

Il n'est personne aujourd'hui qui ne sache l'influence des travaux publics sur la paix et la prospérité des possessions, A cet égard, les Français ont réalisé en vingt ans de gigantesques progrès. Leur politique, notamment dans l'Afrique du nord et occidentale, est un modèle. Les Anglais en ont, en Inde, donné des exemples, qu'ils ne pouvaient se dispenser de suivre dans les Etats chans et les tribus incivilisées de Birmanie. A peine y furent-ils établis, qu'ils se mirent à construire des lignes télégraphiques, à percer des routes : sentiers muletiers ou routes carrossables; à jeter des ponts; à élargir les pistes et à les empierrer, etc. Des voies nouvelles et pratiques furent ouvertes des Etats chans du sud à ceux du nord et, de tous, à la Birmanie. Et partout, à mesure que ces travaux s'exécutaient, on constatait qu'il s'ensuivait un développement du trafic.

C'est, en Birmanie, une habitude administrative excellente de dresser, pour chaque district, un programme de routes et de chemins. Tous les deux ou trois ans, on le revise, et l'on pense ainsi assurer la continuité du plan. Malheureusement, ces programmes demeurent trop souvent sur le papier. L'argent fait défaut, l'exécution est ajournée, les hommes changent et les conceptions se modifient. Le programme qui fut originairement dressé pour les Kachins du district de Myitkyina était vaste. Il ne fut réalisé que pour partie. Même cette partie est considérable. Les routes qu'on y a ouvertes sont revenues en moyenne à 3 000 roupies le mille, ponts inclus. Elles ne mesurent que 7 pieds de large, et ne sont pas empierrées. Le terrain n'a rien coûté.

Dans des régions où le personnel est si restreint, les agents techniques font presque entièrement défaut. Ce sont trop souvent les fonctionnaires de l'ordre politique et administratif qui jouent le rôle d'ingénieur. Ils font les alignements, déterminent les niveaux, et remettent l'exécution <i des employés indigènes. Les ponts sont pour la plupart très courts : 4 à 0 mètres; quelques-uns seulement en ont 100 à 200 : pour ceux-ci, on avait songé k faire venir des ingéuieurs européens; comme ils eussent coûté trop cher, on les a, ainsi

que les autres, confiés à des charpentiers birmans, sous la surveillance d'agents indigènes des travaux publics.

Après les routes, les chemins de fer. Dans les Etats chans, il y en a un, il y en aura bientôt deux; le premier jusqu'ici s'arrête à Lashio et relie les États du nord à Mandalay; le second se détachera du grand tronc Rangoun-Mandalay et ira jusqu'à Taunggyi, capitale des États du sud. Quant aux Kachins, leurs centres principaux, Katha, Myitkyina, Bamo sont déjà reliés au reste du monde, soit par la voie ferrée, soit par l'Iraouaddi, qui, l'un et l'autre, descendent jusqu'à Rangoun.

Un procédé où les Anglais, aux Indes, sont passés maîtres, l'irrigation, n'a été jusqu'ici que rarement utilisé en ces régions. Le pays s'y prêterait et les frais seraient restreints, mais les habitants ne réclament pas encore ce genre de travaux. Tout au plus y peut-on compter deux ou trois douzaines de barrages, fort modestes, en travers d'un courant.

Ces divers travaux, le Gouvernement s'efforce de les faire entreprendre et payer par les chefs de chaque État. Pour les y encourager, il leur fait spontanément remise du tribut annuel qu'ils doivent lui verser. C'est un argument qui a sa valeur, et un procédé qui a son efficacité. Dans les divers Etats du sud, on a ainsi réuni des sommes annuelles qui s'élèvent à quelque 40 000 roupies. L'agent politique de chaque Etat a l'ordre d'offrir au chef de ces remises de tribut. L'argent ainsi obtenu est ou dépensé dans l'année ou mis de côté — non sans tentation pour le chef ni péril pour le Trésor, — jusqu'à ce qu'il forme le total exigé pour les devis de quelque travail important : tel le pont de l'État de Hsipaw, qui coûta 200000 roupies. Les chefs qui ne veulent pas se plier à cette politique de travaux publics n'y gagnent rien : le Gouvernement lève sur eux l'intégrité du tribut.

Des travaux publics, même modestes, sont, en ces régions, des entreprises malaisées. Au début, quand les routes manquent encore, tous les matériaux doivent être transportés à dos d'homme. Ce qui en Europe exigerait une voiture et deux chevaux est la charge de cent coolies. Chez les Chins, au début de l'occupation (181)0-91), le commissariat (intendance) en réquisitionnait 30 000, et les travaux publics, 50 000. Le recrutement n'en est pas trop difficile, dès qu'ils sont assurés d'être bien traités et payés équitablement. Lee salaires varient d'un point à l'autre : 6 à 12 annas par jour; le, moyenne semble être 8 annas (environ 80 centimes). Ailleurs, che? les Kachins, ils travaillent quelquefois à la tâche, quelquefois

moyennant des remises d'impôt. On obtient d'eux maintenant presque autant de main-d'œuvre qu'on en réclame. Ils ont compris : l'avenir impose la régularité du travail et du commerce. Fini de se ruer de la montagne sur la plaine : « Donne ce que tu as; tant de corbeilles de riz, tant de piment, de l'huile, des bœufs ». Et vite, tout ce butin à la montagne. Aujourd'hui les routes ouvrent les retraites jadis inaccessibles; la police prévient ou punit. Le temps du pillage est passé. Pour vivre, il faut produire et vendre. Et ils se résignent à travailler aux routes.

Il arrive, rarement, que l'habitant refuse le travail, parce qu'il est ici paresseux et riche, là. paresseux et sans besoins. On doit alors tirer la main-d'œuvre de l'Inde, de l'Assam : des Ouryas ou autres. Mais c'est l'exception. Elle tend même à disparaître. La loi du travail triomphe partout où le fruit du travail est protégé.

Les finances des Etats sont ce qu'est leur condition économique. Dans les États et tribus de Birmanie, on ignorait jusqu'à hier ce qu'est un budget. Le chef levait l'impôt coutumier, pressurant ses sujets, s'il le pouvait, et tout le produit de l'impôt tombait dans sa bourse. Les Anglais ont tâché d'introduire là quelques règles salutaires. Ils ont aboli les impôts qui vexent le contribuable ou contrarient la création de la richesse; déterminé un emploi raisonlable des sommes levées et sagement limité la liste civile du chef. En particulier, ils ont partout exigé un tribut (en moyenne le 20 à 30 p. 100 du total) qui fût à la fois un signe extérieur de leur louveraineté et un capital soustrait au gaspillage du prince.

Les impôts varient d'Etat à État, ou plutôt de population à popuation; mais peu : ce sont presque partout des droits d'excisé ou de icence sur les liqueurs et quelques produits des forêts ou des nines; des kadaws coutumiers, sorte de centimes additionnels, et le hathameda ou household-tax. Ce household-tax a deux aspects : ici, l est une taxe sur la famille, quel que soit le nombre de huttes qu'elle labite; l;'i, une taxe sur l'habitation, quel que soit le nombre de imilles qu'elle abrite. Chez les Chans et chez les Kachins de Hamo, 'est une taxe sur la famille; chez les Chins et les Kachins de lyitkyina, une taxe sur l'habitation. Le taux en est variable, suivant i richesse du pays : chez les Kachins, 2 roupies 8 annas, à '■st de riraouaddi, et 5 à l'ouest; chez les Chins, 2 ou 3 roupies, 'artout, le pr(jduit en est toujours infime.

Les Anglais, pour désireux qu'ils soient d'accroître le rendement e l'impôt, prennent, doivent i)rendre certaines mesure.-J qui le

retardent. Ils suppriment, par exemple, les droits de péage sur les routes et les douanes, interdisent le likin * et veillent, autant qu'ils peuvent, à ce que les chefs ne rétablissent pas indûment ces impôts supprimés.

Pour ces raisons, le tribut exigé du chef ne saurait être bien élevé. J'ai déjà cité quelques chiffres à titre d'exemple. L'ensemble des États chans du sud a payé, depuis vingt ans, un tribut qui n'est pas allé toujours en augmentant. En 1887, tout au commencement de l'occupation, on en avait fixé le chiffre, arbitrairement et sans bases d'évaluation sérieuse, à 315 000 roupies. Il fallut en rabattre. Dès 1888, on le ramena à 161000. Dix ans plus tard, en 1897, il n'était encore que 205 000 roupies. En 1902-3, le Gouvernement local, escomptant les résultats du chemin de fer projeté qui devait relier les États chans du sud au grand tronc de Birmanie, a relevé ces chiffres de 20 à 30 p. 100. C'était excessif. Le chemin de fer n'a pas été sanctionné par le Gouvernement de l'Inde; l'enrichissement prévu ne s'est pas produit, en sorte que le tribut est lourd et se paie difficilement. En 1907, il a été fixé à 275 000 roupies.

Les États chans du nord, beaucoup moins nombreux, sont plus importants; leur tribut est relativement élevé. Un d'entre eux jusqu'ici ne paie rien, Mang-lun; le Gouvernement s'est laissé tromper par le Saivbwa, qui a prétexté des dépenses de postes-frontières, lesquels n'ont jamais existé. Les quatre autres paient entre eux (période de 1897 à 1902) 86 000 roupies et (période de 1903 à 1907) 130 500 roupies; depuis 1907, 154 000 roupies. Ce n'est pas là toutefois la somme qui entre dans les coffres du Gouvernement. Partout il y a de y impayé. De plus, le Gouvernement fait aux chefs — je l'ai déjà dit — remise d'une forte fraction de tribut, à la condition que la somme en soit affectée à des travaux publics.

La plupart de ces Etats tribus coûtent au Gouvernement de Birmanie. Certains Etats, comme celui de Momeit, certaines tribus comme les Kachins, ont des recettes égales ou supérieures leurs dépenses. Les autres. États chans du sud et du nord, e tribus Chins, ne font pas leurs frais. Le Gouvernement ne s'ei inquiète pas trop. Il dépense, avec mesure, ce qu'il juge utile dan^ les Etats chans, à l'avenir desquels il croit; ailleurs, il laisse fain le temps.

i. Le likin est un droit intérieur, à la frontière de chaque circonscription adminis Irative, sur la circulation des marchandises. Il est d'origine chinoise. En Chine, depnj' prés de 50 ans, les nations s'eiïorcent de supprimer cette entrave au commerce; li mandarins ont résisté, mais cèdent peu à peu.

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