CHAPITRE III
Après les princes et les chefs, il est une classe de la population dont les Anglais devaient surtout s'efforcer de garder ou de conquérir la sympathie, c'est la classe agricole. L'agriculture occupe dans l'Inde un personnel innombrable; elle y est de beaucoup la plus LTfande industrie ; que cette industrie fût prospère, il est évident que '• devait être là une des préoccupations du Gouvernement britaniu([ue. Mais, dans la période sociologique où en est ce pays, c'est moins encore de s'enrichir qu'il s'agit pour l'agriculteur indien que de vivre. La grande, la moyenne et la petite propriété à cet égard ont presque les mêmes besoins et les mêmes inquiétudes. Aucune n'ose espérer — sauf exceptions — arriver, par la terre et le travail qu'elle y appliquera, à la fortune; tout au plus à l'aisance. Le plus grand nombre ambitionne moins encore : ne pas mourir de faim. Et, comme le paysan français, il s'en croit garanti, s'il est sûr de garder sa terre. En sorte que pour l'immense majorité des agriculteurs indiens, le problème de l'agriculture prospère débute d'abord par une question de propriété assurée ou tout au moins de possession aussi sûre que la propriété elle-même.
Or il y a là une cause d'anxiété pour la politique indigène dans l'Inde.
Depuis près d'un demi-sièch', en effet, le Gouvernement de l'Inde voit lentement monter sur son horizon tout un ensemble de faits (jui l'inquiètent. Des fractions de la population indigène, considérables et par le nombre et par le rôle social, sont en passe d'être soit dépouillées de la terre dont elles avaient la propriété ou la possession traditionnelle, soit réduites à ne plus l'occuper que dans des condi-
lions incertaines ou onéreuses. Elles sont menacées dans leurs droits séculaires par des classes nouvelles, dont la prospérité et l'importance ne datent au plus que de quarante ou cinquante ans et sont la conséquence des transformations économiques et juridiques qui ont accompagné le développement progressif dans l'Inde de l'administration anglaise. Le Gouvernement, longtemps aveugle, a fini par être forcé d'ouvrir les yeux : il connaît le mal; il en comprend la gravité; il s'efforce, depuis une trentaine d'années, de l'enrayer.
Je vais tâcher d'exposer et ce mal et les remèdes essayés, aussi brièvement et exactement que possible. Je dois déclarer, toutefois, que l'Inde est un pays si vaste et formé de parties si différentes que toute tentative d'en décrire, en peu de mots, les phénomènes et les institutions est condamnée, ou par la brièveté même ou par une imprudente généralisation, au vague ou à l'inexactitude. Le lecteur devra toujours se souvenir que l'Inde est un monde : ce qu'on énonce d'un district ou d'une province peut n'être pas vrai de la province ou du district voisin.