L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
Longtemps négligé, il reçoit un commencement d'organisation en 1854, et surtou après 1882. — On n'obtient pas de bons résultats. — Causes de l'insuccès : les programmes les professeurs; l'école payante. — Sa clientèle. — Les écoles gouvernementales et le; écoles subventionnées.
L'enseignement primaire, nous l'avons vu, ne fut organisé auî Indes que longtemps après l'enseignement dit secondaire. Cela m doit pas nous étonner : la tâche première de ce prétendu enseignemeni secondaire était facile; il visait à former des commis, des écrivains, des auxiliaires subalternes de l'Administration anglaise. C'était, poui l'Etat, une besogne limitée et, pour la population, par les places offertes, une perspective alléchante. Au contraire, enseigner tout un peuple est une tâche immense ; surtout un peuple que l'instruction laisse à peu près indifférent. Et même si les enfants aA'aient le goût de l'étude, même si les parents les y poussaient, même si le Gouvernement y donnait son plein appui, l'instruction du peuple serait encore dans ces pays chose fort difficile, faute d'assez d'argent et d'assez de personnel compétent.
Aussi bien, jusqu'au milieu du xix* siècle, l'enseignement, même primaire, n'était pas considéré comme un service public : les écoles primaires étaient, à de rares exceptions près, des fondations faites par des particuliers, missionnaires ou laïques. Beaucoup d'entre elles étaient ouvertes aux basses classes : cela n'était pas fait, dans un pays de caste, pour y attirer les classes moyenne et supérieure. En outre, elles étaient payantes. C'est pourquoi, en 1842, elles n'étaient encore qu'au nombre de 1 400, avec 30 000 écoliers garçons.
C'est seulement en 1854 que le Gouvernement commença à s'occuper sérieusement de l'éducation du peuple. J'ai déjà cité la fameuse dépêche que, cette année-là, le Conseil des directeurs de la Compagnie des Indes adressa au vice-roi. Après avoir indiqué la nécessité de renforcer l'enseignement donné aux classes élevées, elle s'exprimait ainsi : « Désormais, nous devons nous occuper d'un sujet, s'il se peut plus important encore, et jusqu'ici, il nous faut le
•econnaître, trop négligé. Nous devons rechercher comment des onnaissances utiles et pratiques, appropriées à la condition de hacun, peuvent être mises à la portée de la grande masse du peuple. ]ette masse est absolument incapable de se procurer, par ses propres ifforts, une éducation digne de ce nom et nous désirons voir le jouvernement prendre des mesures actives, afin d'atteindre ce ésultat; nous sommes disposés à autoriser dans ce but des dépenses onsidérables. »
Ce plan si honorable, lord Dalhousie fit de son mieux pour l'ap- )liquer. Il créa un Bureau spécial de l'éducation, fonda des écoles )ubliques, organisa des écoles normales chargées de leur procurer le ■ )ersonnel enseignant, mit sous le contrôle du Gouvernement une )onne partie des écoles privées, leur accorda des subventions qrnnts in aid), s'appliqua à améliorer leurs méthodes, enfin fixa eur programme, qu'il réduisit aux éléments suivants : lire, écrire, ompter et mesurer la terre; ensemble de connaissances, dit-on à 'époque, qui permît à un homme (de l'Inde) de se protéger luinême et de défendre ses droits.
L'effort fut considérable et la dépense lourde. Mais si grand que ût l'enthousiasme de lord Dalhousie pour une cause qu'à juste itre il estimait importante, il se heurtait à des obstacles plus grands ncore : les uns passagers, comme la révolte de 1857 qui, pour des .nnées, concentra sur le problème militaire, politique et adrainisratif toute l'action gouvernementale; d'autres, plus durables, sur esquels je reviendrai plus loin. Si bien qu'en 1870 il n'y avait sncore — autant qu'on peut se fier aux statistiques de l'Inde — que .6 500 écoles primaires publiques *. Vers 1882, ce nombre avait crû i 83 000, avec quelque 2 000 000 d'écoliers, ce qui est beaucoup en chiffres absolus, mais bien peu en chiffres relatifs, quand on songe jue l'Inde renferme 18 000 000 d'enfants en ùge de fréquenter l'école, ^laigre résultat de tant d'efforts.
J'ai déjà rappelé la grande commission de 1882 et l'aboutissement mprévu de ses travaux : améliorer le système d'éducation non du leuple, mais de la classe moyenne. L'enseignement primaire ne fit, ;n conséquence, que peu de progrès : il comprenait, en 1901-1902, } 200 000 élèves répartis dans 98 000 écoles.
D'où vient donc l'extrême difficulté d'organiser l'enseignement primaire aux Indes?
1. Ecole publique, dans l'Inde, cela comprend toute école soit dirigée, soit assistée par 'Etat, par des Conseils locaux ou par des municipalités, soit enfin autorisée par le Déparement de l'éducation à présenter ses élèves aux examens publics.
Nous, les Occidentaux, qui vivons dans les pays les plus civilise du monde, qui, depuis cent ans et plus, sommes imbus de l'incoi testable utilité de l'école primaire et de son influence sur le dév» loppement de la moralité et de la civilisation, il nous faut, pot comprendre, imaginer ce qu'est l'enseignement primaire aux Inde.' Rien, sauf, dans quelques rares établissements qui, pour la pluparl dépendent du Gouvernement*, n'y est calculé pour attirer l'enfanc et pour la retenir. Les écoles manquent trop souvent d'espace, d'aii de lumière, de propreté. Celles des coins les plus abandonnés de no montagnes de France paraîtraient des palais auprès d'un gran( nombre de celles des Indes. Souvent même, il n'y a pas de bâtimen scolaire au sens ordinaire du mot. mais un hangar sombre, un cour ouverte, à plein ciel, où les enfants accroupis se pressent autou du maître.
Les programmes ne valent guère mieux. Ceux, très simples, qu'oi avait établis après 1834, ont subi bien des déformations, surtou dans les écoles anglaises, je veux dire créées ou contrôlées pa l'administration anglaise, dans lesquelles on ne se préoccupe paî assez de modeler l'enseignement sur les besoins de la vie des indi gènes. Un inspecteur faisait, il n'y a pas longtemps, cette remarque : les enfants, hors de l'école, paraissent infiniment plus intelligente què~ dedans. Pourquoi? Parce qu'à l'école, tout leur est étranger. Quand ils y arrivent, il n'y trouvent rien de ce qu'ils connaissent. Un jeune villageois connaît la plupart des plantes qu'il voit; il sait les usages des ustensiles domestiques; il peut annoncer, d'après l'état du ciel, quand il va pleuvoir; il comprend aussi que, pour qu'une roue tourne convenablement, il faut qu'elle soit de temps en temps graissée. Or, ces mille choses de la vie pratique entre lesquelles, pour son profit, il n'y aurait qu'à établir de l'ordre et des liens, quand il arrive à l'école, on ne lui en parle plus jamais. Comme si l'on tâchait de le faire sortir du milieu dans lequel il a vécu, il semble qu'on s'évertue à lui inculquer des idées entièrement neuves et étrangères, dont le plus souvent il n'aura pas l'emploi dans la vie. L'enseignement primaire, pour être utile et attractif, devrait être plus près de la vie et, à dire vrai, assez voisin de ce qu'on eût voulu qu'il fût en 1854.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en aperçoit. Les Anglais ont ce mérite particulier de discerner vite les erreurs de leurs méthodes et
1. Les écoles primaires sont, pour la plupart, aidées ou soutenues non par le Gouvernement lui-même, mais par des conseils ruraux et par des municipalités.
ie les confesser. Pourquoi n'y ont-ils pas porté remède? Il y eut à ela plus d'une cause.
La première est la qualité médiocre du corps des instituteurs. Ce ont tous des indigènes, et non pas, tant s'en faut, les meilleurs l'entre les indigènes. Le maigre traitement auquel ils peuvent préendre, au maximum 12, et, sauf à Bombay, ordinairement 7 àSroulies par mois, n'est pas, — on le conçoit, — fait pour attirer l'élite, 'erveaux à peine entr' ouverts, dans lesquels on ne peut que difficiement faire pénétrer quelques rudiments des connaissances les plus •lémentaires, ils sont tout au plus capables de répéter à leurs élèves e qui leur a été confié à eux-mêmes, mais non d'y rien changer, ùt-ce pour simplifier. Et, même depuis qu'on les forme dans les ■coles normales, on n'obtient pas de résultats beaucoup meilleurs. jdi même politique parcimonieuse empêche de s'adresser aux éléuents de choix. Le corps des instituteurs primaires reste sensiblenent au-dessous de sa tâche.
Un autre obstacle, et plus efficient, est que ces écoles sont des icoles payantes. La gratuité de l'enseignement primaire — dogme, Tailleurs, critiquable si on le généralise trop, — n'a pas pénétré lans l'Inde. Les Indiens s'en plaignent. Dans le Conseil du vice-roi, ît dans mainte réunion publique, M. Gokhale, et d'autres avec lui, )nt réclamé, avec insistance, l'introduction d'une règle, aujourd'hui icceptée par des peuples fort avancés, de laquelle ils attendent une îlus large diffusion de l'enseignement primaire. Les Anglais ont •épondu que la gratuité de l'enseignement, mise nécessairement à la charge du budget, écraserait le contribuable indien, dont le revenu innuel moyen est si faible. La préoccupation, à n'en pas douter, est ouable. Mais on peut se demander si quelques économies judicieuses, pratiquées dans un budget d'Etat de près de deux milliards, ae permettraient pas une dotation plus généreuse des services de l'enseignement primaire ^
Quoi qu'il en soit, les écoles primaires sont payantes. C'est là le principe, qui ne comporte que peu d'exceptions. Dans le Nord, sur 100 élèves, 15 p. 100 environ sont reçus gratuitement; dans le Sud, cette proportion tombe à presque rien; pour l'ensemble du pays, elle paraît être de 4 à 5 p. 100. La règle est donc que l'instruction se vend et se paie.
Le malheur est qu'elle trouve peu de chalands. Si faible que soit
1. Cette gratuité de l'enseignement primaire, au moins dans les villes, fut suggérée en 1906, par le Gouvernement de l'Inde, aux gouvernements des provinces; jusqu'ici la discussion est demeurée sur le terrain théorique.
la rétributioTi scolaire, elle dépasse presque toujours les facultés de: parents. Pour qu'ils consentissent à faire effort et à s'imposer c* fardeau, il faudrait au moins qu'ils fussent convaincus, comme l'est en France, par exemple, la démocratie, de l'utilité, mieux que cela de la nécessité de l'instruction. Loin de là. L'instruction n'est à leur; yeux utile et efficace que quand elle conduit à une fonction publique c'est ce que fait l'instruction secondaire et supérieure, qui, à cause de cela, est fort suivie. Mais l'instruction primaire n'a pour elle qu( d'ouvrir l'esprit; il faudrait qu'elle ouvrît une carrière. Faute de quoi, elle est peu considérée et peu recherchée. i
Pour arriver à mieux, il eût fallu, à défaut de la gratuité, l'obligation. Mais l'instruction primaire n'est ni obligatoire, ni même sérieusement contrôlée. Sans doute, les devoirs du collector, en tant que président du Conseil de District, comprennent la surveillance de l'école. Mais comme ils comprennent tout, le collector n'y peut suffire et se décharge de cette surveillance sur des fonctionnaires indigènes, notamment sur le tahsildar, véritable bête de somme de l'administration.
Enfin — dernier obstacle — l'école primaire se heurte encore à des préoccupations plus graves et plus attristantes : le combat pour la vie, la lutte pour le pain quotidien. Il y a là un souci presque constant, que la majorité de nos populations ne connaît plus guère. Les inondations ou le manque de pluie, la peste, la famine, encore fréquentes, contraignent trop souvent l'infortuné paysan de l'Inde à ne songer qu'à la nourriture du corps, non à celle de l'esprit.
Tant de causes accumulées font que l'enseignement primaire n'a pas donné, à beaucoup près, ce qu'on attendait de lui en 1854 et en 1882.
Sur un point seulement il n'a pas causé de déceptions. En dépit de la grande difficulté qu'on a à se reconnaître au milieu des nombreux documents statistiques, je crois pouvoir dire que les frais de cet enseignement ne dépassaient pas, en 1901, 12 millions de roupies (environ 16 millions de francs), dont un peu plus de la moitié provient des fonds impériaux et provinciaux et le reste des conseils locaux et des municipalités. A quoi il faudrait ajouter les revenus des fondations, les donations, les grants in aid des gouvernements' et la rétribution des élèves. Le total en demeure peu élevé, si on considère qu'il s'applique à plus de 95 000 écoles et de 3 millions d'élèves, i Trois millions d'élèves environ, c'est 18 p. 100 de population sco-
1. En 1902, lo gouvernement de lord Gurzon accorda aux gouvernements des Provinces des grants in aid (subventions) de 4 millions de roupies par an.
risable (si j'ose imprimer ce mot barbare). Nous nous plaignons, en rance, des 2 ou 3 p. iOO d'élèves en âge de suivre l'école qui s'abs- 3nnent d'y paraître : aux Indes la proportion en serait de 82 p. 100'. Autre mesure de la condition de l'enseignement primaire. Le ouvernement consacre la plus forte partie de ses dépenses à des ibventions aux écoles libres. Or, ces subventions, toute école y a oit, qui : 1° dans un certain délai, adopte les nouveaux proammes déterminés par le bureau d'éducation de la province; est ouverte pendant au moins quatre mois par an; 3° a au oins 4 élèves capables de lire et d'écrire dans la langue indine : 4 élèves sur des classes de 40 à 70 élèves ! Les basses classes nt, en fait, des crèches ou des garderies, destinées à soulager les .rents, pour leur laisser le temps de s'occuper du ménage et de gner leur vie.
Dans tout cela, cependant, nombre d' Anglo-Indiens estiment qu'il •■f a rien de décourageant : les Anglais travaillent pour l'avenir; i veulent d'abord imposer l'école à l'opinion indigène; plus tard ils li imposeront la fréquentation de l'école. Pour cela, il faudra que I ibord l'école ait démontré son efficacité par l'adoption de meil- I irs maîtres^. Lord Curzon, dont j'exposerai plus loin les réformes I matière d'éducation secondaire et supérieure, s'est aussi attaqué i primaire. Il a tâché de le rendre plus pratique; notamment il y I fait entrer la méthode des Kindergarten et les leçons de choses. I tte réforme n'aura d'efficacité que si ce sont des maîtres intellif Qts qui l'appliquent.
. Le Censas de 1901 accuse 103 mâles sur 1000 et 8 femmes sur 1000 sachant lire. . C'est ce qui se rencontre déjà dans certaines classes primaires, au reste nombreuses, I ichées aux écoles secondaires.