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LES RÉFORMES DE LORD CURZON

Tout est à réformer en matière d'enseignement. — Pourquoi? — Lord Gurzon nomm une commission pour le rechercher. — Mauvaises méthodes, médiocres élèves, surtoi médiocres professeurs. — VAct de 1903 : réforme des Collèges, des Universités, du corp enseignant. — Que donnera la loi nouvelle?

En 1899, lord Curzon, tout récemment nommé vice-roi, mais qu avait depuis longtemps étudié les Indes, disait : « Je sais que tou n'est pas bien dans l'Université de l'Inde; mais je me refuse à mt joindre à ceux qui la condamnent en bloc : il y a là une opinion qui à mon avis, est peu fondée et injuste », j

Trois ans plus tard, il avait modifié son langage ; il déclarait que l'on donne dans l'Inde « une instruction imparfaite, par des agents imparfaits, à des sujets imparfaits, avec des résultats imparfaits »,

Et en 1903, à la veille de ce bill de réforme de l'Université de l'Inde, dont je vais parler : « Je soutiens, disait-il, comme une proposition absolue et inattaquable, que notre système d'éducation est fautif à l'extrême ».

Comment un homme tel que lord Curzon, l'une des intelligences les plus cultivées, des volontés les plus énergiques qui aient gouverné l'Inde, en était-il arrivé à modifier, de façon si défavorable, son impression première?

Il avait serré les choses de plus près; et, ayant constaté le mal, il avait, en véritable Anglais, cru préférable de le proclamer tout haut, plutôt que de le cacher, persuadé que l'opinion publique accueillerait plus aisément les réformes nécessaires. On pouvait s'en rapporter à lui pour appliquer le caustique ferme.

J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer quelques-unes des critiques soulevées ])ar l'enseignement des indigènes aux Indes, et aussi des tentatives faites par lord Curzon ou ses prédécesseurs pour satisfaire à ces critiques. Je m'occuperai surtout de l'enseignement supérieur et de la réforme des collèges et des Universités. Aussi bien, c'est cet enseignement supérieur, qui, avec ses collèges et ses Universités, constitue jusqu'ici, par la force des choses, à l'encontre des inten-

ons de tous, le rouage le plus importaiit]de l'enseignement indigène. • prie seulement le lecteur de ne pas perdre de vue que la plupart

- critiques formulées à l'occasion de ce bill de réforme sont d'ordre

•aérai, et ont été, en fait, dirigées aussi bien contre l'organisation ? l'instruction primaire et secondaire que contre celle de l'instruc- ,)n supérieure.

De ce que j'ai exposé jusqu'ici, il éclate jusqu'à l'évidence que [ enseignement aux Indes est médiocre. Pourquoi? C'est, disent les i nglais, en grande partie parce que nos élèves indigènes ne sont ' is des cerveaux. D'admirables mémoires, rien de plus. Ils ne savent i comprendre ni appliquer. A quoi les Indiens répondent : erreur.

enseignement est mauvais et ne donne que des résultats médiocres, irce que — et la faute en incombe à vous seuls — vous l'avez mal ^ganisé. La preuve en est que ceux de nos jeunes gens qui vont IX Universités d'Angleterre y tiennent leur place décemment parmi \ que votre pays produit de plus brillant. Quelques-uns, d'opinion ctrême, ajoutent que cette faiblesse de l'enseignement, les Anglais

connaissent et s'en félicitent, comme d'un sur moyen d'empêcher émancipation intellectuelle et, plus tard, politique de l'Inde.

Le problème ainsi posé dans ces termes extrêmes, arrivons aux isais de réforme. En 1902, lord Curzon, après quelques mois études personnelles, nommait une Commission chargée d'étudier s Universités et le système des collèges et de lui proposer les esures nécessaires. Cette Commission, composée de douze pertnnes, sept Anglais et cinq Indigènes, visita d'abord tous les centres tiiversitaires, puis, soit en corps, soit en sous-commissions, nombre î villes de moindre importance. Détail à noter : elle envoya une \ négation étudier au Japon comment ce pays oriental avait adapté 1

ses besoins les méthodes occidentales. Elle recueillit toutes les 3positions, écouta toutes les critiques et enfin déposa son rapport, oîi sortit le Bill de 1903, qui fut voté en 1904.

Pour la Commission, tout ou presque tout se ramenait à une uestion d'argent. Les élèves étaient médiocres, les méthodes impar- •ites, les programmes et les examens puérils, c'est vrai; mais cela revenait de ce que les professeurs étaient pour la plupart médiocres; t cette médiocrité était Amq presque uniquement à ce qu'on ne faisait as les sacrifices nécessaires pour s'en procurer de bons.

J'ai dit : presque uniquement. Je m'explique. Quel que soit le arti politique, radical ou conservateur, qui détienne le pouvoir en .ngleterre, le Gouvernement anglo-indien a de la répugnance, plus Il moins avouée, à admettre en nombre les indigènes dans les

cadres supérieurs de l'Administration. En dépit des promesses, la charte de 1833, de la proclamation solennelle de la Reine Vici ria en 1838, etc., on s'essaie, et on arrive toujours à n'en laiss pénétrer qu'une très faible proportion \ Cependant, comme on peut ouvertement violer les engagements pris, on cherche des dé vatifs, qui donnent aux indigènes quelque satisfaction. On leur ouvre pas plus largement l'accès des hautes positions politiqu et administratives, ce qui pourrait être un danger pour la domio tion, mais on consent à accroître leur nombre dans certains servie techniques. C'est ainsi qu'en 1886-87, sur l'avis d'une commissi( spéciale [Public Service Commission), le Gouvernement de l'Inde accepté de faire à l'élément indigène une part plus large dans l'ir truction publique. Et voilà pourquoi, dans bien des collèges, 1 professeurs anglais ont cédé la place à l'élément indigène.

Le budget d'ailleurs y gagnait. L'Inde est pauvre et ne peut p dépenser pour l'instruction publique tout ce qu'il faudrait. Pas pli que nous autres Français, les Anglais de la fin du dernier siècle i se montraient disposés à quitter pour longtemps la métropoh 6 000 francs à Londres leur paraissaient plus enviables que 20 0( aux Indes. Et comme les Hindous, sachant ce qu'ils valent, : contentaient de traitements dérisoires pour des Européens, comn ils réclamaient à grands cris des places, comme il semblait politiqt , de leur en accorder, il advint, les deux causes agissant à la fois « dans le même sens, qu'en ces dernières années le nombre des pn fesseurs anglais a fâcheusement diminué, tandis qu'augmentait ceh des maîtres d'origine indienne : sur 22 professeurs (il y a quelque années), le collège de Calcutta, par exemple, comptait 7 Anglai et 15 indigènes.

Cette diminution de l'élément européen n'a pas été sans entraîne de fâcheuses conséquences. Les méthodes d'enseignement aux Inde sont médiocres; on s'en rend compte notamment parmi les Indien éclairés qui ont étudié en Angleterre, et on voudrait les réformer mais comment les modifier, si on n'a pour professeurs que de indigènes, dont beaucoup sont incapables d'autre chose que récite leurs manuels? Et ce n'est pas tout : un autre élément, d'ordre moral entre en jeu : plus encore que l'instruction, les Anglais demanden , à leurs établissements l'éducation; l'école a pour but de former de; ; hommes : c'est là le rôle et la supériorité de Cambridge et d'Oxford c'est aussi ce qu'on voudrait obtenir des collèges des Indes. Mai?

t. On a pratiqué ces derniers temps une politique plus libérale (Voir plus loin ch. vu, Part des Indiens dans le gouvernement de leur pays).

mment le pourraient-ils, dirigés par des Indiens, qu'on reconnaît

|e à Vovdinsiire jusqii ici dépourvus de caractère?

iTout cela, et bien d'autres vices encore, fut signalé par la Com-

ission que nomma lord Curzon. Le Bill qui fut la conséquence

j ses travaux s'efforça d'y apporter les remèdes appropriés. Je

|is dire tout de suite que lord Curzon et ses conseillers n'ont pas

idisé la réforme que certains auraient voulu : faire table rase de

lites les institutions et non pas se contenter de les modifier et de

I améliorer. Mais on toucha aux facteurs les plus importants :

I lièges, sénats des Universités, rôle même de ces Universités, etc.

Les collèges étaient le morceau capital. Presque tout y méritait la

! tique et y appelait le remède. On décida d'abord que l'affiliation

! serait concédée à de nouveaux établissements qu'après sérieuse

I quête et ensuite qu'il serait institué une surveillance des collèges

à affiliés, en vue de retirer le bénéfice de l'affiliation à ceux qui

maintiendraient pas les études à un niveau assez élevé. Pour

.urer cette surveillance, on organisa, sous le contrôle du Syndicat

chaque Université, une inspection qui porterait sur les points

vants : Existe-t-il dans le collège une administration désintéressée

capable, guidée par d'autres intérêts que des intérêts d'argent?

Le collège possède-t-il un bon corps de professeurs? — Une

ane organisation matérielle? — Une discipline intérieure conve-

3le, capable de former le caractère des élèves? — Un internat,

ultatif ou obligatoire? Une surveillance des élèves après les

irs'?

Vprès les collèges, les Universités. Car, si l'on entendait que fût

i ieuse cette inspection, de qui l'on espérait le relèvement des

Il Lr<3S, il fallait réformer les Universités, et d'abord leur adminis-

i in. On confiait de vastes pouvoirs et un rôle éminent au Syn-

(le chacune d'elles. Or, le Syndicat est l'émanation du sénat :

importait de rendre au sénat la compétence et la volonté de

nier. Le temps avait amené dans la composition des sénats une

iliition de tous points analogue à celle des professeurs de l'Uni-

\ si lé. Composés à l'origine d'une majorité d'Européens, ils

Pour comprendre ces derniers mots, il faut savoir que, sauf dans de rares étal)Iis-

I-, tels que le collège d'Aligarh, la majorité des élèves des colléf^es indiens et

ii'ore des écoles sont des externes, qui ne viennent que le jour; ils ne sont sur-

par leurs maîtres ni chez eux ni dans les maisons où ils logent. On a fait, toufe-

- efforts pour instituer et répandre le système iVliôlds annexés aux collèges, dans

^ logeraient les étudiants sous le conlnMe de membres du personnel enseignant

l parmi eux. Mais l'organisation sociale des Indiens, qui empêche les étudiants

> Us différentes de manger ensemble, constitue une difdculté sérieuse à l'applica-

I l'une réforme de ce genre.

l'inde dritanniquc. 29

avaient, je l'ai déjà dit, par suite de circonstances toutes naturelle; la mort ou la rentrée en Angleterre de ses membres européen! pris une forte couleur indigène. En 1890, le sénat de l'Université d Calcutta comprenait 184 membres, dont 137 Européens et 47 ind gènes. En 1901, la proportion était presque retournée : 83 Européer et 101 indigènes. Et cet accroissement de l'influence indigène éta gros de dangers : peu ou pas de préparation à ces fonctions, parlai peu ou pas de compétence; et, envers les directeurs-propriétaire des collèges, des complaisances de toute nature, au détriment d( études.

Lord Curzon décida de réduire au chiffre fixe de 100 le nombi des membres de chaque sénat, et de les nommer non plus à vi» mais seulement pour une période de cinq années; et ces membn seraient choisis les uns par des professeurs et des gradués, les autn — la majorité — par le Gouvernement, surtout parmi les personm d'expérience en matière d'éducation.

Après la réforme de l'administration des Universités, la réform de leur rôle en tant que corps enseignant. Désormais, elles ne seraiei plus seulement des Universités d'examen, mais, avec le temp; deviendraient des Universités d'enseignement. Jusqu'ici réduites examiner, et, par vice originel, enclines à accueillir un trop gran nombre de candidats venus des collèges affiliés, elles ne pouvaiei exercer dans ces collèges qu'une maigre influence sur la qualil et le niveau des études. Mais du jour où elles auraient créé d( chaires à elles, avec des professeurs dignes de ce nom, ce serait lei propre enseignement, le niveau de leurs propres cours, qui fixera celui des examens et, par là même, aussi celui de l'instruction di; tribuée par les collèges.

Quant aux professeurs, soit des futures Universités d'enseignemen soit des collèges existants, la Commission de 1902 ne put arriver des conclusions qui fussent insérées dans le projet de loi. Toutefoi; elle dégagea un certain nombre d'idées nettes, qu'il est intéressai de consigner, parce qu'un jour ou l'autre elles ne peuvent manqm d'entrer dans le domaine des faits.

Tout le monde était d'accord pour constater la médiocrité d corps enseignant, pris dans son ensemble. A la médiocrité des prt fesseurs, on avait attribué celle des études. Mais, sur le moyen d l'améliorer, on difi"érait d'avis. Beaucoup d'indigènes convenaier eux-mêmes de la supériorité des maîtres européens et réclamaier, au moins de bons gradués d'Oxford et de Cambridge. « Envoyé;, nous, disait un Indien qui joue en toutes matières un rôle importani

VI. Gokhale. envoyez-nous des jeunes gens qui possèdent ce double ion : le savoir pour nous le communiquer, et la sympathie pour lous la montrer. » Les Anglais eux-mêmes se rendaient compte qu'il allait faire quelque chose. Nous donnons à l'Inde, disait lord Reay, {uelques-uns de nos meilleurs généraux, quelques-uns de nos meileurs agents administratifs; il est de notre devoir de lui donner [uelques-uns de nos meilleurs éducateurs.

Mais, se procurer des professeurs anglais, de la qualité surtout (u'on réclame aujourd'hui, entraînerait des dépenses énormes. Test pourquoi, à l'une des dernières sessions du Congrès national, !n 1905, aux Indes, sir Henry Cotton, qui fut en son temps un bon ^drainistratcur de l'Inde anglaise, émettait cette idée ingénieuse, qui ontient peut-être le germe de la solution du problème : « Il faut naintenant, disait-il, que nous ayons à la tête de nos collèges et de los Universités des professeurs de choix, et j'appelle ainsi des Orienaux qui, ayant été pénétrés à fond par la civilisation occidentale, nt en même temps cette qualité de n'avoir rien perdu des traditions e leur passé ».

Il se peut qu'au début des Orientaux coûteraient moins cher que des

unglais. Mais, « pénétrés à fond par la civilisation occidentale »,

I s ne le seront qu'à une condition : qu'au moins une partie d'entre

ux, les meilleurs, soient allés étudier en Europe durant des années?

'/est aussi l'opinion de M. Gokhale. « Il n'y a rien à faire si nous

'envoyons pas ces hommes-là en Europe. » Et comme on lui

bjectait qu'ils risquaient d'y perdre leur personnalité : « Oui,

3pondait-il, s'ils y vont de trop bonne heure. Or, nous voulons

u'ils gardent les traditions, les goûts, les mœurs de notre pays,

lais que tout cela soit accommodé à l'occidentale. Il suffit pour cela

u'ils n'y aillent qu'à vingt ans; à ce moment, quand nous serons

îrs que l'Europe ne pourra pas les détacher de l'Inde, nous croyons

u'il sera excellent pour eux d'acquérir une culture européenne. »

Tfds sont, brièvement résumés, la genèse et les objectifs de la loi

•' 1904 sur les Universités indiennes, qui constitue la véritable

liiirte de l'éducation des indigènes. Telles sont les principales

pinions qui se firent jour au cours, ou à la suite de la discussion.

Quel en sera le sort? Quelle en sera l'efficacité?

Il n'est pas douteux que de l'application do la loi nouvelle on

ourrait attendre beaucoup de bien. Il n'est pas douteux non plus

ne cette application réclamerait une énergie qu'on ne peut se flatter

rencontrer toujours. On a vu, durant la discussion du Bill,

'M s les intérêts particuliers, menacés, se coaliser sous couvert de

défendre des principes, et même des hommes comme M. Gokhalt dénoncer la loi comme tendant à faire des Universités des insti tutions officielles. N'eût été la ténacité de lord Curzon, le BU n'eût jamais été voté. Mais lord Curzon n'est plus là. Et quoi qu'i ait été pris certaines mesures pour dégager des principes que la lo n'avait pu qu'indiquer, on peut se demander si ses successeurs, pour ront, au milieu de tant d'autres préoccupations, donner une suffi santé attention à l'application des projets de leur devancier? Le circonstances n'y sont guère favorables. Au milieu d'une crise, oi court au palliatif immédiat, non pas au remède dont l'effet ne S' produira qu'à longue échéance. Nous avons le sentiment que cett réforme est en sommeil.

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