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LES PRÉTENTIONS DES LETTRÉS; L'OPINION DU PEUPLE

A quel moment les Indiens seront-ils qualifiés pour administrer et gouverner leur pays? Un malentendu entre eux et les Anglais; argument d'économie; les promesses d'autrefois : cleverness et character; \a. fitness, l'aptitude; sens de ce mot. Arguments opposés des Anglais et des Indiens; proportion des Indiens dans les hautes fonctions des divers services. — Les lettrés et l'opinion publique; quel accueil ferait-elle à un gouvernement et à une administration de lettrés indigènes.

La tâche est énorme, pour un pays de dimensions restreintes, de maintenir, de si loin, sa domination sur un continent de 300 millions d'habitants. Le fait qu'elle n'est, en présence de la masse indigène, représentée que par quelques dizaines de milliers des siens accroît encore la difficulté. Les gouvernants sentent leur faiblesse et sont en mainte occasion entraînés à des déclarations qui plus tard les gêneront. Ils sont, si quelque danger les menace, obligés de recourir tantôt à la flatterie et tantôt aux promesses. Ils vantent leurs sujets au delà de ce qui est juste et s'engagent au delà de ce qu'ils peuvent tenir. Ils excitent ainsi des ambitions, qui se croient légitimes, et des espérances dont la réalisation peut paraître prochaine. C'est ce qui est arrivé à l'Angleterre et à l'Inde. L'Angleterre, soit pour donner satisfaction jadis aux ennemis de la Compagnie et postérieurement aux libéraux du Parlement, soit pour se concilier des sujets qui avaient montré à quel point ils étaient redoutables, a de bonne foi fait entrevoir aux Indiens un régime de collaboration, intime et honorable. Ou encore, à certaines périodes critiques de son histoire, elle a fait appel à leur dévouement et créé à leur profit des traites que l'avenir acquitterait. Tout cela, les Indiens l'ont enregistré. Les paroles flatteuses, les promesses solennelles, les chèques en blanc; ils en attendent, d'époque en époque, la confirmation ou l'échéance. Ils les rappellent de temps à autre, à leurs « concitoyens de l'Empire », et, si la réponse est tardive ou évasive, ils leur insinuent > que leur bonne foi, leur réputation même est en jeu.

Au fond de cet imbroglio, qui dure au moins depuis 1833, il y a

une équivoque. Les Anglais ont mis peut-être trop de discrétion à indiquer à quelle condition l'accomplissement de leurs engagements îst subordonné. Et le débat entre eux et les Indiens tient à ce que es uns estiment que cette condition est réalisée, et les autres qu'elle le l'est pas. C'est ce que je montrerai tout à l'heure.

La thèse des Indiens est celle-ci. Cet immense empire, qui est le lôtre, nous n'exerçons aucune influence sur la direction qu'on lui mprime. On nous leurre avec une abondance de petites situations nal rétribuées; mais on nous exclut de tous les postes d'où l'on peut 'ificacement agir : ils sont réservés à d'autres qu'à nous. Et cet irirument fut émis au National Congress, en 1903, par M. H. Chose, iii sident. Ceux — fort rares — d'entre nous qui montent haut, se entent tellement isolés, qu'ils en arrivent à ne plus sentir et penser omme nous : ils nous délaissent au profit des Anglais. Les traitenents et les honneurs les ont détachés de nous. Les gens titrés ne ravaillent plus au bien public. Ne comptons que sur nous-mêmes et errons nos rangs.

Combien sommes-nous? Dans le Service Civil? Notre lot est miséable. Nous sommes bien autorisés à prendre part au concours, mais n le tient à Londres, où il nous faut nous rendre par mer, ce qui, our beaucoup, est une violation des règles de la caste, et détourne 3S mieux doués de notre jeunesse. Là, nous avons à nous mesurer vec des Anglais, en usant de leur langue, non de la nôtre. It cependant, à chaque concours, nous faisons triompher, souvent n belle place, un ou deux candidats. Comment, après cela, ose-t-on lléguer que nous manquons des talents nécessaires, et nous éduire, sur 900 membres que ce service comprend, à une quaranline, à qui n'échoient que les postes inférieurs*? Dans la Police? Jous ne sommes même pas autorisés à nous présenter au concours ui, du reste, se tient aussi à Londres. Dans les Travaux publics? )eux places seulement nous sont réservées dans le contingent de 'Oopers Hill^. Et de même dans dix autres services : on allègue intôt que c'est la science qui nous fait défaut, et tantôt la conscience. Cependant, on nous prodigue le-s flatteries ; la presse constate nos succès t vante nos talents. Un grain de mil ferait mieux notre affaire ^

1. Vers 1894, M. Malabari, le Parsi bien connu, publiciste <!t philosophe réformateur, publié un pamphlet, Indian Problems, dans lequel il prétend qu'il existe en Inde une asse de jeunes pens capables de subir le concours, et demande qu'il eu soit institué un, laque année, aux Indes, en môme temps et sur les mêmes bases qu'à Londres. Le cteur a pu déjà déjjager les arguments que les Anglais opposent à cette combinaison. '1. Cnopers Ilill est fermé. La nouvelle organisation fait aux Indiens une part un peu us large.

3. La presse indigène a longtemps opposé à cette parcimonie anglaise, en matière de

M. Gokhale, brahmane de Pouna, homme instruit, caractère intègre, membre fort éloquent du Conseil Législatif du vice-roi, a mis en avant un autre argument d'ordre financier. Tout cet immense état-major anglais coûte cher. Ce sont, dans l'Inde, des traitements énormes, et, en Europe, d'énormes pensions. Remplacez ces Anglais par des Indiens, habitués à vivre de peu; vous réduisez le budget dans des proportions notables, sans diminuer l'efficacité de l'administration.

A tous ces raisonnements, les Anglais ont de quoi répondre, et c'est ici qu'apparaît le grand malentendu. Les Indiens n'allèguent jamais que talent et habileté (cleverness) ; les Anglais se préoccupent surtout de character. Qu'est-ce? C'est la valeur morale de l'homme : le sang-froid, quand il s'agit de décider, et la rapidité, quand il s'agit d'agir; la conscience, pour tenir tête à qui tente; l'énergie, à qui menace. C'est le sentiment du devoir envers le pays et envers soimême. L'intelligence, attestée par de brillants concours, des discours éloquents ou d'ingénieux écrits, les Anglais n'en font que le cas qui convient. Ce sont pour eux des mérites de second ordre.

Lord Lawrence n'était certes pas, en son temps, le cimlian le plus orné de talents, le plus doué d'habileté. On le choisit cependant entre tous pour en faire un vice-roi : c'est qu'il possédait au suprême degré ces dons incomparables, la droiture, la volonté. C'est à des qualités de cet ordre sans doute que songeaient les Anglais et de la métropole et du Gouvernement de l'Inde quand, à propos de l'admission des Indiens aux fonctions publiques, ils ont, à diverses reprises, employé le mot fitness. Ils eussent bien fait de s'expliquer plus clairement et de dire que c'est sous cette condition sine qua non, et seulement à des candidats d'une haute valeur morale qu'ils ouvriraient largement les portes du Civil Service. Les Indiens auraient travaillé, comme ils ont fait leur intelligence, à perfectionner leur moral. Car il n'est douteux pour personne, même pour eux, que ce ne soit là leur point faible. Ils n'inspirent pas confiance, et ils n'ont pas confiance l'un dans l'autre. Tous croient — qu'ils l'avouent ou non, et plusieurs l'avouent — à la parole d'un Anglais plus qu'à celle de la plupart d'entre eux. Et il n'en est guère qui, dans le parhauts postes responsables, la générosité russe, qui accorderait à ses sujets indigènes en Asie des emplois nombreux, considérables et largement payés. Le colonel Yate, dans son ouvrage sur le Seistan, a discuté cette allégation. Les rares indigènes qu'il a vus occuper des fonctions importantes, sont, ou bien des hommes comme Ali-Khan, qui fut gouverneur de Merv, élevé à Pétersbourg, et entièrement européanisé; ou bien des Caucasien», blancs de couleur et, en fait, de race européenne. Ils seraient d'ailleurs fort peu nombreux (en face de la masse énorme des Indiens au service du Gouvernement de l'Inde) et mal payés.

ticulier, ne confessent que la réforme sociale doit commencer par la réforme morale, le perfectionnement de la société par le perfectionnement de l'individu.

Les Anglais, au surplus, ne concèdent point qu'ils n'aient pas consenti aux Indiens une proportion convenable même des postes les plus élevés. Ils mettent en avant les 15 postes du Civil Service de Bombay; leur part dans celui du Berar, si considérable, que la presse anglaise a fait entendre des protestations; leur nombre dans les Hautes Cours; leur rang dans le service des finances', etc., etc.

Quant à l'argument d'économie, ils en sont peu touchés. Ils soutiennent que ceux des Indiens qui ont du mérite le savent et en savent le prix; qu'à leur service ils ont pris l'habitude des hautes soldes^ et que, devinssent-ils maîtres de la bureaucratie de l'Inde, ils n'en voudraient plus rien rabattre. Si on leur reproche que leur domination est coûteuse, ils répondent que les bons fonctionnaires sont des produits comme le fer et le pétrole, qui se paient au prix du marché; qu'ils les prennent oii ils les trouvent et qu'ils cesseront d'en importer d'Europe quand l'Inde en fournira suffisamment.

Enfin, ils invoquent — et c'est l'argument décisif — l'intérêt de leur domination. Ils affirment qu'elle est avantageuse à l'Inde ellemême et que les Indiens qui la critiquent la détestent peut-être moins qu'aucune autre qui pourrait la remplacer. Ils ne craignent pas, d'ailleurs, de déclarer qu'elle est devenue un facteur indispensable de leur politique. L'Angleterre, dépouillée de l'Inde, serait diminuée dans le monde ; et l'Inde, elle ne peut la garder qu'à la condition de la bien gouverner. Avec quels agents? Les seuls Indiens? Elle ne le croit pas.

Elle a fait cette curieuse observation que le meilleur fonctionnaire indien, de quelque race qu'il sorte, finit à la longue par s'absorber dans sa fonction. Il arrive bientôt à perdre ces qualités de souple dévouement dont les vainqueurs ont tant besoin en pays de protectorat; ils ne fournissent plus de ces agents qui se dédoublent il se multiplient, à la fois serviteurs de l'administration et interprètes de la politique, heureux d'exécuter la besogne à eux confiée et en même temps de servir d'intermédiaire entre le peuple et le <>i)uvernement. L'Indien fonctionnaire se mue très vite en bureau- ' rate. Fier de sa situation, jaloux de satisfaire ses supérieurs, il

1. Au ISengale, le plus haut fonctionnaire après \c, lieutcnant-fifouverneur, en 1905, était un Indien du service des (inances;en Birmanie, c'est un Birman qui occupait (1905) le poste considérable de ComplroUer of Indian Treasiiry.

2. Les juges indigènes des Hautes Cours reçoivent, comme leurs collègues européens, 48 000 roupies par an, soit près de 80 000 francs.

devient un technicien absorbé ; il offre au Gouvernement son 103'^alisme personnel, non sa propagande loyaliste.

De cette remarque, la conclusion que tire l'Angleterre n'est pas, certes, de remplacer tous les Indiens par des Anglais : le remède serait cent fois pire que le mal. Elle est de continuer à garder à la tête du Gouvernement et de l'Administration une proportion convenable de fonctionnaires anglais, — et même les hommes comme M. Gokhale n'en sont pas encore venus à leur en contester le droits — qui soient, par leur compétence, par leurs talents acquis et fixés comme aussi par leur caractère, les défenseurs habiles et fidèles de la domination et de ses intérêts. Ce point obtenu, on ne cherchera pas à étendre la part des Anglais, loin de là. On s'efforcera de préparer, par l'éducation, des fonctionnaires indigènes, dignes à tous égards, si l'on peut, de la confiance du Gouvernement, et du zèle et de la fidélité de qui dépendra que l'on accroisse sans cesse leur part, au préjudice même de l'élément anglais.

C'est dans cet esprit que fut prise la décision de mai 1906, augmentant (trop peu) leur contingent dans les hauts emplois des travaux publics; dans cet esprit que se prennent actuellement des mesures en vue d'ouvrir plus large aux Indiens l'entrée des Conseils législatifs et l'accession aux emplois supérieurs de divers services. Ces mesures sont et surtout peuvent devenir une victoire dans l'Inde pour les lettrés, et en Angleterre pour le parti radical. Les Anglo- Indiens, qui le confessent et s'y résignent, se demandent ce qu'en pensera l'opinion indienne. Et pour qui connaît le pays, l'opinion indienne, ce ne sont pas seulement les journalistes, ni les étudiants des universités, ni les avocats, ni même les diverses fractions du National Congress. Ce groupe, d'ailleurs si intéressant et dont il serait fou de méconnaître la force et de rejeter les demandes de parti pris, n'est, après tout, que quelques dizaines de mille hommes, et, même quand on y a joint tous ceux qu'il a embrigadés, conscients ou inconscients de l'œuvre à laquelle ils travaillent, que quelques centaines de mille.

L'opinion dans ce pays, c'est aussi, d'une part, la noblesse, la landed gentry (les grands propriétaires fonciers) et, d'autre part, toute l'Inde qui travaille : l'agriculteur, du Pendjab au Malabar; le marchand, de Kangoun à Karatchi; l'industriel du Bengale et de Bombay. C'est, outre et avant l'aristocratie du talent, l'aristocratie

1. M. Gokhale (dans la séance du Conseil législatif du vice-roi du 24 mars 1904) reconnaissait que, dans l'état actuel des choses, le Service civil doit, pour assurer le maintien de la suprématie britannique, laisser une forte prépondérance aux Anglais.

le la naissance et de la richesse et la masse du peuple. Ceux-là, que tenseront-ils d'une participation plus grande et plus effective à administration de l'Inde des Hindous lettrés et des lauréats de encours? Le peuple continuera sans mot dire à porter son bât. Si [ans ses rangs il en est qui réfléchissent, ils se diront qu'ils n'ont ien à attendre de plus de pouvoirs accordés à une fraction égoïste t qui, en parlant au nom du peuple, pense surtout à elle-même. )uant à l'aristocratie, je veux dire les nobles de naissance et les entiishommes de la terre, ils concluront que l'Angleterre doit écliner pour avoir abandonné sa politique séculaire de s'appuyer ur l'élite.

Les nobles et la gentry ne considéreront pas comme une mesure fficace la concession de plus de places et de pouvoirs aux étudiants, ux lettrés, aux « bêtes à concours' ». Tous sont d'avis, avec les .nglais et les Musulmans, qu'un savoir théorique, souvent contesible, est un facteur peu important auprès du bon sens et de l'expéence. Et ce qui réjouirait les bahous du Bengale et les brahmanes e Pouna risquerait de mécontenter fort les hommes d'action des rovinces-Unies et du Pendjab.

1. Que cette expression n'indigne pas le lecteur asiatique. Elle a un sens, défini et illement blessant, que connaissent tous les étudiants français.

2. Un ancien et éminent fonctionnaire, à qui les circonstances n'ont permis comme à it d'autres (sir Robert Sanderman, sir Evan James, etc.), d'atteindre qu'une réputation

province, le colonel Grey, qui a été commissioner au Pendjab et Political officer dans .tat de Bahawalpour, vieux penseur, qui médite sur le présent à la lumière de cinante années d'expérience, a écrit, sur le cas des babous du Bengale et leur prétention

tenir la première place dans l'Administration de l'Inde, l'apologue que voici : Suppons que les Chinois se soient mis en marche pour conquérir l'Europe. Les premières pulations avec lesquelles ils entrent en contact sont les Mingréliens. Ils les éduquent leur manière, les façonnent, les civilisent, et s'en servent comme intermédiaires auprès s peuples, et comme collaborateurs dans l'œuvre d'administration du pays. Plus tard, atinuant leur marche en avant, ils rencontrent les Grecs et les Romains. A ce moment, i Mingréliens vont-ils prétendre garder leur monopole et, à l'exclusion des Romains et 3 Grecs, demeurer les seuls ou, du moins, les principaux auxiliaires des conquérants?

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