‹ L'Inde contemporaineChapitre 100 sur 166 · Heber’s travels, Introduction · texte numérisé non relu

Heber’s travels, Introduction

seconde, que ceux des leurs que l’on voudra mettre à mort seront pendus et non décapités. La pendaison, d’après leur croyance, n’est pas sans quelque charme, tandis qu’il arrive quelque chose de très-fâcheux , dans l’autre monde, à celui qui s’y produit, comme certains saints de nos légendes, avec la tête ailleurs que sur le cou. Comme les galériens de notre Europe, ils ont une foule de petits talents manuels pour améliorer leur position. Leur industrie la plus lucrative, celle qu’ils cultivent avec prédilection , car c’est un souvenir des prouesses de leurs jours de liberté, consiste à représenter en bois, en ivoire ou même en plâtre colorié les scènes de massacres auxquelles ils ont pris part; exécutées avec une furie d’imagination qui tient lieu de règles et d’études, ces figurines sont fort recherchées des Anglais. J’en ai vu chez le résident qui formaient des groupes effrayants de vérité.

L'antique Ayodhta et le Ram-Llla.

Cependant nous louchions à la mi-octobre, époque où l’Inde entière célèbre le Ram-Li la , ou anniversaire des aventures et des exploits de Rama. Je m’étais promis depuis longtemps d’assister à ces fêtes aux lieux mêmes consacrés par la naissance et le règne du héros dont Valmiki a chanté la mémoire légendaire. L’infatigable complaisance de M. Sm***, qui voulut bien m’accompagner à Aoude, et du colonel Low, qui nous prêta ses chevaux et nous ménagea des relais sur le chemin , me permit de franchir en un jour et demi les trente lieues qui séparent Luknow de cette ancienne capitale et la vallée du Goumty de celle de la Gogra , la Sanayou de Valmiki.

Située sur la rive sud de cette dernière rivière, par 26° 48' de latitude nord et 80° de longitude orientale ,

Aoude (Ayodhia en sanscrit) a des prétentions d’antiquité qui ne cèdent en rien à celles de Thèbes et de Memphis. « Métropole de la terre des Koçalas, terre féconde entre toutes, en moissons, en troupeaux, en tout ce qui fait la richesse des hommes ; fondée au principe des choses par Manou , chef de la race humaine; couvrant le long de la Sarayou une aire de trente-six yodjanas carrés* ; ornée de nombreux palais, de jardins, de bocages et de places consacrées aux solennités publiques; étalant dans ses bazars les pierreries les plus fines, les métaux les plus précieux , les étoffes les plus somptueuses ; lière de ses remparts , de ses portiques , de ses arcs triomphaux décorés de bannières et de banderoles ; plus fière encore de son nom , qui veut dire inexpugnable , Ayodhia florissait sous l’œil des dieux et à l’abri des lanees d’innombrables guerriers , ardents comme la flamme , ignorant comment on lâche pied dans les batailles, et gardant constamment son enceinte sacrée comme des lions gardent une caverne des montagnes \ »

A l’époque de Rama, que les calculs les plus restrictifs ne peuvent pas placer au-dessous du xvue siècle avant notre ère, Ayodhia comptait déjà une longue suite de rois. Trois mille ans plus tard, au temps d’Aboul- Fazil, « elle était encore une des plus vastes cités de l’Hindoustan et une des plus saintes de l’univers par la grandeur de ses souvenirs3.

Aujourd’hui ce n’est plus qu’un lieu de pèlerinage, où, parmi des monceaux de ruines éboulées et envahies par les djungles , l’œil cherche en vain les palais des rois et les temples autrefois consacrés par les noms de Rama , de Sîta* de Lakchmana et de tant d’autres héros de la

1. Selon l’opinion la plus générale, un yodjana équivaut à une demi-lieue française. — 2. Ramayana, chant I, ch. î et u. — 3. Ahoul-Fazil ( Akbar Nameh.

grande épopée de Valmiki. Sacrifiée il y a un siècle et demi à Fyzabad , résidence brillante que les premiers chefs mahométans du pays élevèrent à deux lieues plus au nord , dans un coude de la Gogra , Aoude a vu sa population la déserter pour sa jeune rivale, puis plus tard pour Luknow ; aujourd’hui elle n’offre que l’aspect d’une grande bourgade, et ce n’est plus qu’à l’époque du Ram-Lila que les échos de ses ruines, réveillés par les mille bruits d’une multitude immense, peuvent croire à la résurrection de l’antique Ayodhia.

Le Ram-Lila peut se comparer aux mystères de notre moyen âge ; c’est la mise en scène d’une légende moitié religieuse moitié historique : le siège et la prise de Lanka, ancienne capitale de Geylan; événement motivé comme la chute d’Ilion par un rapt de femme qui mit aux prises deux races hostiles, opposées de mœurs, de croyances et de civilisation. Ici l’époux outragé est Rama, prince d’ Ayodhia, qu’un vœu religieux a poussé en chevalier errant dans les solitudes inconnues du Dakchnapaka (Deccan), où il pourfend les monstres et les mécréants. La femme enlevée est Sîta, sa jeune et douce compagne , qui n’a de commun avec la fille de Léda que son incomparable beauté, et le ravisseur est Ravana, roi de Ceylan, personnage mythique qui réunit plusieurs traits des Titans de la Grèce et du Satan des Araméens.

Au fond du Ram-Lila se cachent plus d’une question ethnologique , plus d’un problème d’histoire primitive; c’est enfin le Ramayana mis en action. Il se joue ordinairement en trois actes, et chaque acte dure une soirée.

Avertis dès notre arrivée que le premier commencerait le lendemain, nous nous rendîmes dans l’après-midi du jour suivant sur une vaste pelouse comparable pour l’étendue à notre champ de Mars parisien, et ménagée entre T Aoude moderne , les monticules de ruines qui la sépa-

L’iNDE CONTEMPORAINE.

rent de Fyzabad et le cours de la Gogra. Sur le bord du fleuve , les pèlerins, venus de tous les points de l’Inde pour prendre un rôle actif dans la cérémonie, avaient élevé une vaste construction en bois , en bambou et en carton, représentant la forteresse de Lanka. Comme elle ne devait servir qu’au troisième acte, on l’avait dissimulée habilement par un rideau d’arbres transportés tout entiers de la forêt voisine, par des massifs de verdure et de fleurs. Sous ces ombrages une tente était dressée, dans laquelle Rama, son frère Lakchmana et son épouse Sîta étaient représentés par trois enfants d’une douzaine d’années, chargés de guirlandes et de couronnes , d’anneaux et de bracelets dont les pierreries brillaient sous les fleurs. Une grande foule revêtue de costumes mythologiques les entourait; quelques-uns des assistants les éventaient, chose dont les pauvres enfants paraissaient avoir grand besoin, tandis que d’autres sonnaient du cor, battaient du tambour, frappaient sur des gongs, criaient et faisaient un vacarme à rompre le tympan le mieux trempé : c’était le durbar ou assemblée des dieux venant honorer les Ikchvakuides. Ceux-ci, bien que tout tachetés de vermillon, de craie et d’antimoine, étaient très-beaux de figure et remplissaient leurs personnages à merveille. Chacun d’eux tenait dans la main gauche un arc doré, et un sabre dans la droite; l’or étincelait sur leurs vêtements et des tiares de même métal ceignaient leurs fronts. Sîta , enveloppée dans une mousseline blanche brochée d’or, faisait aussi sous son diadème et ses guirlandes une délicieuse petite figure; car ce sont ordinairement des enfants du plus haut rang que l'on forme à leur rôle par des répétitions multipliées, et les princes et rajahs du voisinage n’hésitent jamais à mettre leurs bijoux et leurs joyaux à la disposition de ces petits acteurs.

Au moment où, pour mieux les voir, je m’approchais d’eux k grand renfort de coudes, j’avisai dans leur cortège céleste mon vieux et respectable pèlerin d’Almora, qui, vêtu d’une barbe immense et d’un très-court jupon, remplissait là le rôle de je ne sais plus quel maharchi ou saint de première classe des jours primitifs. Dès qu’il m’eut reconnu, il s’empressa d’accourir pour me faire faire place, et aux nombreuses questions que je lui adressai il répondit sans hésiter et avec aussi peu de gravité que s’il se fût agi d’un spectacle de marionnettes. « Je vois bien , lui dis-je, Rama, Sita et Lakchmana; mais où est Hanoumat, leur brave allié?

— Hanoumat, me répondit-il, n’est pas encore entré en scène, mais voilà celui qui doit en remplir le rôle; » et ce disant , il me montrait un grand diable à figure rébarbative, sapeur dans un régiment de cipahis bengalais.

Cet homme , interpellé par M. Sm***, s’approcha de nous, et, moitié goguenard moitié sérieux, nous dit que le spectacle du lendemain serait beaucoup plus intéressant; que Sîta serait enlevée par Ravana et les noirs démons de sa suite , et que Rama et son frère , livrés à un grand désespoir, iraient à leur poursuite dans les djungles du voisinage. «Alors, ajouta-t-il en riant, j’apparaîtrai sur les collines de la vieille ville, qui représentent les monts Djanasthana et Mahendra; je me joindrai avec mon armée aux deux frères et nous combattrons vaillamment. «

Le lendemain les choses se passèrent en effet comme Hanoumat nous l’avait annoncé : d’assez bonne heure, la jeune Sita, laissée seule au logis par son mari et par son beau-frère partis pour la chasse , fut enlevée par une bande de nègres affreux, aux cheveux crépus, aux membres discords, et dont le cannibalisme était indiqué par des mâchoires saillantes , garnies de dents de sanglier.

Au milieu d’eux apparaissait Ravana, géant contenu ou porté dans une machine de quinze pieds de haut, et auquel un mécanisme ingénieux permettait, suivant les conditions exigées par la légende, de changer de forme, c’est-àdire de costume, à son gré. A la suite du rapt, la plaine devint le théâtre d’une petite guerre qui se prolongea fort avant dans la nuit au milieu d’explosions continuelles de pétards , des mugissements de ces terribles trompes brahmaniques dont j’ai parlé ailleurs, du tonnerre sourd du gong, et même, car on n’est pas tenu dans l’Inde à la couleur locale, de bonnes décharges demousqueterie. Rama et son frère, portés dans un riche palanquin, marchent en tête des troupes confédérées contre Ceylan, et le divin Hanoumat gambade devant eux; il est nu, affublé d’une longue queue contournant trois ou quatre fois sa taille, d’un masque de singe, d’un bonnet de montagnard, etflent dans chaque main unegrosse massue en carton peint. Sa suite est formée de plusieurs centaines de masques semblables à lui , cabriolant, hurlant, miaulant, glapissant comme les diables de Millon dans le Pandémonium. L’acte se termine alors que cette armée parvient à rejeter ses ennemis dans Lanka et qu’à travers la foule et les ombres qui couvrent la plaine, on voit passer, traînées sur d’énormes roues par des bandes de dévots, les colossales figures de nombreuses divinités qui , telles que les dieux d’Homère en pareille occasion, viennent joindre l’un ou l’autre parti, pour prendre part au combat.

Au troisième jour, le tumulte va croissant; la foule qui regarde égale en animation la foule des acteurs. Aussi loin que la vue peut s’étendre, ce ne sont que tentes, banderoles, hacquereys et voitures de toutes espèces, groupes aux mille couleurs, aux mille costumes, aux armes de toutes les époques. Tout ce monde s’agite, ges-

ticule, rit, fume, chante et crie; c’est une mer mouvante de têtes d’hommes et d’animaux, à travers laquelle apparaissent çà et là, comme des écueils mobiles et élevés, les montures de quelques rajahs: des éléphants enlevant et détournant doucement avec leur trompe les piétons qu’ils devraient inévitablement écraser. Le soleil s’inclinait à l’horizon quand nous atteignîmes la place d’honneur qui avait été réservée aux Européens pour la vue du dernier épisode de ce long drame. Une fusillade très-vive était déjà engagée entre les assaillants et les défenseurs de Lanka, et se prolongea une couple d’heures encore en augmentant d’intensité.

Sur les tours de la citadelle, le monstrueux llavana étale sa gigantesque masse, fabriquée de la même manière que les colossales divinités présentes dans les deux camps, mais spécialement munie à l’intérieur d’un mécanisme ingénieux et d’un système complet de feu d'artifice. La mythologie accorde à ce Titan une dizaine de têtes, dont chacune réunit tout ce que l’imagination de l’artiste a pu concevoir de plus horrible. Ces dix têtes donnant légitimement à Ravana le droit d’avoir vingt bras, il brandit, dans autant de mains, quelque arme plus ou moins redoutable ou fantastique. A ses pieds, Sita, sa plaintive captive, est assise, gardée par deux Rakchas ; et cette vue n’est pas faite, on le conçoit, pour refroidir l’ardeur des assaillants. Rama, son frère et les Vanaras, ses alliés, dirigent incessamment, et avec des chances diverses, des assauts furieux contre la ville , jusqu’au moment où les machines qui représentent les compagnons de Ravana, ses soldats, ses complices , ses chevaux, ses éléphants, sautent successivement en l’air, à la grande satisfaction du public. Puis arrive enfin la catastrophe impatiemment attendue qui doit couronner la fête : une pluie de feux d’artifice, les plus admirables du monde, s’é-

chappe, s’épanche , bondit de tout le corps du géant; ses têtes , ses bras, ses armes, éclatent et retombent avec fracas dans toutes les directions, et, dans l’épais nuage de fumée qui enveloppe la cité vaincue, on ne distingue plus que les blanches figures des idoles , rendues plus livides et plus effrayantes encore par les ténèbres et les sombres lueurs qui les couronnent. C’est une de ces scènes qu’il est impossible de décrire, mais qui une fois gravées dans la mémoire ne s’en effacent jamais *.

Le site, l’heure, le temps formaient d’ailleurs un admirable accord. Le soleil avait disparu. Dans la demiteinte empourprée du soir, les vastes bornes de l’horizon s’effaçaient. Au-dessus du tumulte de la multitude, audessus des ombres qui se répandaient sur la terre , les idoles gigantesques, imposantes à cette heure où le jour incertain laisse h l’imagination émue le soin de limiter les formes des objets, paraissaient soulevées vers le ciel par la fumée qui montait autour d’elles en masses rougeâtres, pour aller ensuite se perdre à l’horizon sur les têtes élancées des palmiers qui bordent la Gogra.

Ces pompes de l’idolâtrie, ce peuple drapé plutôt que vêtu, avec une simplicité sévère et pittoresque, ces spectateurs montés sur des chars attelés de bœufs, ces palmiers, ces éléphants, formaient une scène étrange, admirable. C’était l’Asie telle qu’on aime à la rêver du fond de notre Europe.

Rien ne saurait mieux résumer le vrai caractère de ce grand spectacle, que le témoignage que lui a rendu un homme aussi célèbre par son scepticisme railleur que par sa froide raison :

« J’étais venu à cette fêle du Ram-Lila, a dit Jacquemont, croyant n’assister qu’à la représentation scé-

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