V. Jacquemont, Journal, t. I", p
fit dès sa plus tendre jeunesse le défenseur armé des anachorètes qui, missionnaires de ces temps éloignés, se répandaient dans les solitudes de l’Inde. Cette pieuse vocation le mit aux prises avec des sauvages anthropophages de race noire, qui, toujours en quête de proie et de pillage, poussaient leurs incursions meurtrières depuis les côtes fertiles de Ceylan , siège de leur puissance, jusqu’au centre de la péninsule. Exclu du trône par les artifices d’une belle-mère, abandonné des siens. Rama trouva des auxiliaires parmi les peuplades jaunes du Deccan, qu’une haine héréditaire séparait des noirs Kouchiles du sud. Lorsqu’il eut , après de longs efforts et de longues traverses, conquis Ceylan et amené à la civilisation et à la foi non-seulement ses rudes alliés, mais ses barbares ennemis eux-mêmes, le cri unanime des Koçalas, le peuple de ses pères, le rappela dans Ayodhia, dont il fil, pour un temps, la métropole de l’Inde pacifiée. De là ces chants de triomphe et l’apothéose de Rama; de là cet enthousiasme (le seul national de toute l’Inde) perpétué à travers les siècles ; de là aussi une des œuvres les plus belles, une des sources de poésie les plus fécondes que l’antiquité nous ait transmises : le Ramayana de Valmiki.
I n mot mr le beutlblHinc.
Parmi les Anglais attirés comme nous àjjAoude par le Ram-Lila, se trouvait le commissioner de^la province de Gurrackpour. Comme il voulait rentrer dans son gouvernement en remontant la rive gauche de la ^Gogra] jusqu’aux lieux où cette rivière sort des [montagnes, M. Sm*** se décida à suivre son collègue sur cette route, qui devait le ramener lui-même [dans le district d’Almora. Dans mes pérégrinations, j’avais pris l’habi-
tude des séparations et des adieux; ce ne fut cependant ni sans regrets, ni sans galoper avec lui quelques heures encore le long de la Gogra, que je me séparai d’un de6 meilleurs compagnons de voyage que j’aie rencontrés dans l’Inde.
C’est dans l’est de cette rivière que , longtemps avant notre ère, était établie la nation des Çakyas, sur laquelle régnaient les Gotamides, branche de la grande race solaire d’Ayodhia. C’est dans leur capitale, Kapilavastou , située sur un affluent de la Rapti, près des montagnes qui séparent le Népaul du district de Gurrakpour, que, vers lafin du vu* siècle avant le Christ, naquit sur les marches du trône le réformateur qui tenta de substituer à l’ordre social brahmanique à bout de sève une loi nouvelle, plus humaine , plus pure, et qui, après une lutte de mille ans,. expulsée du sol natal, est allée se greffer au nord et à l’orient de l’Himalaya sur les doctrines et les croyances de plus de 300 millions d’hommes.
La loi de Çakia-Muni , comme toutes les choses d’icibas , s’est bien modifiée avec le cours des siècles. Viciée au contact des brutalités chamites dans l’Indo-Chine, des puériles superstitions du Céleste-Empire et du chamanisme des nomades dans l’Asie centrale, elle n’a rien gardé de sa pureté première. Simple revendication dans l’origine de la dignité humaine au nom de la charité ; simple protestation contre l’idolâtrie au nom de la raison, elle pactise aujourd’hui avec toutes les iniquités sociales , avec toutes les absurdités de l’esprit humain. A l’un de ses pôles, les disciples d’Hégel, les burlesques Titans qui veulent hisser notre pauvre humanité à la place de Dieu, retrouveraient les maîtres de leur maître; au pôle opposé, les fétichistes les plus grossiers, les plus barbares , reconnaîtraient leurs pratiques et leurs inspirations.
Lri crocodile»* de la Ciogra.
Féconde en crocodiles est une des épithètes dont Valmiki fait suivre le plus souvent le nom de la Gogra. J’avais mainte fois aperçu un grand nombre de ces animaux flottant sur les eaux rapides des fleuves, au milieu des trains de bois dont ils semblaient faire partie, ou dormant au soleil sur le sable des rives. Un petit hameau des bords de la Gogra me fournit l’occasion d’en étudier un de près et en détail. Il venait d’être tué et capturé par deux villageois. C’était une horrible bête d’environ quatre mètres de longueur et de la plus dangereuse espèce. Mais un détail d’un bien autre intérêt que ceux de son histoire naturelle s’attachait à lui. Le matin même, il avait dévoré un enfant qui jouait au bord de l’eau, où sa mère lavait ses ustensiles de ménage. Le père et la mère du pauvre petit vivaient précairement de l’exploitation des bois du voisinage; hormis l’humble toit qui les abritait et quelques objets mobiliers, mais dans la chétive mesure que connaissent seuls ceux qui ont vu de leurs yeux la rare garniture des chaumières indiennes , ils ne possédaient qu’une paire de bœufs de trait qui les aidaient dans leurs travaux de bûcheronnage. Le mari coupait les arbres dans la forêt et les charriait à sa hutte. Mais en ce moment même il était alité par une grave maladie, et son fils unique, l’espoir de ses vieux ans, venait de périr, englouti par un odieux reptile. L’abdomen distendu par sa proie humaine, le vorace animal était là, couché devant la pauvre mère , qui , se tordant les mains dans les convulsions du désespoir , ne pouvait détacher les yeux de dessus le maudit amphibie, frappé à mort, mais non encore abandonné de cette vie musculaire si lente à éteindre chez tous ceux de son es-
pèce. Derrière elle se tenaient les deux athlètes vengeurs, appuyés sur de longs bambous ensanglantés, les mêmes qui leur avaient servi à dépêcher le monstre. J’ai rarement vu une scène aussi navrante que celle qu’offrait ce groupe muet.
Attristé par ce tableau. et un peu aussi par la solitude où me laissait le départ de M. Sm*4*, je me hâtai de reprendre le chemin de Luknow, où m’attendait ma petite caravane. De là je revins dans l’ouest jusqu’à Allahabad, la cité de Dieu , grande ville, toujours sacrée, grâce à sa position au confluent du Gange et de la Jumna, mais aujourd’hui sans commerce, sans vie ; il n’en reste d’intact que le fort, un des plus beaux, des plus considérables de l’Inde, et dont la Compagnie a fait une de ses prisons d’État. Cinq jours après j’étais à Bénarès.