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CHAPITRE VII

DE BÉNARÈS A CALCUTTA

Aspect de Bénarès; sa population à quatre ou à deui pieds. — Fêtes et temples brahmaniques. — Coup d’œil rétrospectif sur le brahmanisme. — Une émeute sacrée. — Ménénius Agrippa et le docteur Pangloss à Bénarès. — Le fort de Chunar. — Navigation sur le Gange. — Villes, paysages et scènes de ses bords. — SSta-Kound. — Naissance et mariage de Sîta. — Une famille de pèlerins. — Tribus aborigènes de l’Inde. — Ruines de Gour. — Rives de l’Hougly. — Chandernagor. — Arrivée à Calcutta.

Aspect de BénarèM.

Au premier abord , Bénarès apparaît à l’étranger aussi antique, aussi bizarre et aussi sombre qu’il peut l’avoir peinte dans son imagination. C’est un amas compacte de douze mille maisons à trois étages et en briques, de seize mille huttes de boue et de clayonnage, de petits temples coniques, le tout peuplé de brahmanes, de fakirs, de taureaux sacrés, etc. Les éléphants s’y baignent dans des étangs, des multitudes de pèlerins dans le Gange; les perroquets y volent, y piaillent comme dans un bois, et d’innombrables singes y courent sur les toits. Au momentmème où je pénétrais dans la ville, j’aperçus, auprès d’un bassin carré , bordé d’escaliers en granit et ombragé de magnifiques figuiers de banians, un petit temple surchargé de sculptures et peint en rouge foncé. De ce temple, dédié à Hanoumat, je vis sortir un brahmane boiteux et un petit garçon, qui tous deux se mirent à hurler comme des chacals. A cet appel répondit une masse de cris identi-

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ques, et les terrasses du temple, les jours de son minaret, les voûtes des arbres , les arcades des galeries qui bordent le bassin sacré , semblèrent vomir des milliers de singes de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Ils accoururent, se poussant, se culbutant, et beaucoup portant leur progéniture dans leurs bras ou sur leur dos. En un clin d’œil, ils bloquèrent hermétiquement, et comme par magie, la rue où j’étais ; le brahmane leur jeta je ne sais quelle sorte de graine que je payai, et cette largesse suscita un combat si violent entre ces horribles bêtes que je crus devoir m’éloigner.

En échappant à ce guet-apens de quadrumanes, je manque d’être écrasé par un éléphant qui me barre le chemin. Sur les pas de mon tchouprassi, qui s’enfonce dans d’étroites ruelles , je vois des choses qui semblent plutôt appartenir aux visions d’un cerveau fiévreux qu’à la réalité : de petits temples sculptés comme des jeux d’échecs, où se meuvent des brahmanes en jupons blancs et des fakirs uniquement vêtus d’un sale badigeon ; de petits taureaux blancs, bossus, aux cornes dorées, portant guirlandes et couronnes de fleurs comme des rosières d’Opéra; des femmes demi -nues chargées d’anneaux aux bras, aux pieds, aux narines, et aspergeant d’eau et de beurre fondu de petites idoles dégoûtantes, ou des fétiches plus ou moins inconvenants ; des cavaliers , l’arc et les flèches sur le dos , passant sur des chevaux teints de henné ou d’indigo, dans les sombres couloirs que laissent entre eux les hauts murs d’édifices, qui, à tous les degrés de ruine et de vétusté, affectent tous les angles d’inclinaison, et ne s’écartent soigneusement que de la perpendiculaire.

Tout cela mêlé, resserré, présente une masse indigeste, comme celle du chaos, suivant Ovide, au milieu de laquelle s’élève de loin en loin , comme une montagne

mouvante, un dos d’éléphant bizarrement caparaçonné, qui perce lentement et avec fracas cette multitude d’êtres et de choses, emportant parfois dans sa marche le balcon d’une maison ou l’auvent en feuilles de cocotier d’une boutique....

C’est h travers ce tohu-bohu que je parvins à atteindre la résidence de sir Reader, le surintendant ou premier magistrat de Bénarès et de quatre ou cinq zillahs environnantes.

Comme tous ses collègues, il possède une magnifique habitation, élevée au milieu d’un parc à l’anglaise, et dans laquelle, grand amateur de chevaux et d’équipages, il exerce la plus noble hospitalité, et dépense largement les 150 000 fr. <îe traitement que lui fait la Compagnie.

Un juge, son voisin, qui n’a que la moitié de cette solde, a eu le bon esprit de venir en aide à l’exiguïté de sa fortune par une industrie non moins nouvelle qu’utile dans ce pays : une fabrication de glace. Pendant les mois de décembre et de janvier, il emploie des centaines depauvres Hindous de tout sexe et de tout âge à placer sur une aire immense, disposée de manière à être battue du souffle froid du vent des montagnes, des milliers de soucoupes à fond plat remplies d’eau. Pendant la nuit, il s’y forme de minces lames de glace, qu’on rassemble soigneusement le matin avant le lever du soleil , pour en emplir aveç de la paille des fosses profondes, où cette précieuse denrée se conserve pour les longs jours de l’interminable été. Cette fabrication a le triple mérite d’être utile à la bourse de son inventeur, de bien mériter des riches de Bénarès dont elle rafraîchit les boissons, et de faire vivre une multitude de malheureux privés de tout autre moyen de subsistance.

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Vêtes et temples brahmaniques.

L’époque de mon passage à Bénarès coïncidait avec les plus grandes fêtes du calendrier brahmanique : c’étaient des processions et des représentations religieuses sans fin, où figuraient costumés, ou , pour mieux dire, peints en dieux, en déesses , en puissances du ciel et de l’enfer, d’innombrables individus, hommes ou femmes, à tous les degrés de l’existence. Tantôt c’était Krichna, porté sur une estrade, peint en bleu saphir de la tête aux pieds, chargé de bracelets, de colliers, d’une couronne étrange, de boucles d’oreilles gigantesques, et s’appuyant 3ur des laitières hindoues en jouant de la clarinette, tel enfin que le représentent , d’après les légendes , les peintres et les sculpteurs. Tantôt c’était Rama , adolescent tout rose , armé d’un bouclier et d’un grand sabre, avec lequel il simulait des combats contre d’invisibles ennemis, et assisté dans ses poses héroï -comiques par une foule de gens déguisés en singes à longues queues, à museaux pointus, et combattant aussi en cadence, tout en suivant la procession.

De toutes ces scènes mythologiques, celle qui me parut produire le plus d’effet fut la procession de Kali. La fatale déesse de l’amour et de la mort était représentée par une femme coloriée en indigo presque noir; elle se tenait. debout, les cheveux épars, sur une estrade, foulant aux pieds un homme blanc et rose que sa tête , adroitement cachée entre des linges ensanglantés , faisait paraître comme décapité. La bouche de la déesse , teinte par le henné et le bétel , semblait pleine de sang ; d’une main , elle tenait une tête parfaitement imitée en pâte ou en carton ; de l’autre , elle brandissait un sabre et l’abaissait à chaque instant sur le cadavre qu’elle foulait avec de fu-

rieux transports. C’était à faire frémir, et nul poète n’aurait été tenté d’adresser à cette femme , une fois son rôle rempli , ces beaux vers dont notre Béranger saluait naguère une autre déesse :

Est-ce bien vous , vous que je vis si belle ,

Quand tout un peuple entourant votre char

Vous saluait du nom de l’immortelle ,

Dont votre main brandissait l'étendard ?

Grâce à la bienveillance et au crédit tout-puissant de M. Reader, j’obtins l’entrée du temple le plus renommé de la ville, du Bishichar-Kumardil, le saint des saints. C’est une construction de granit, basse, étroite, peinte en rouge, et encombrée d’images en pierre de taureaux brahmaniques et de symboles dégoûtants des cultes orgiaques. Reçu à la porte par un vieux brahmane gourmé , qui ne permit à aucun de mes gens de me suivre, je dus subir un long discours de ce personnage; mais le carillon des cloches et les clameurs incessantes des assistants , prêtres et pèlerins , couvrant sa voix basse et cassée , je ne pus tirer le moindre renseignement de toute sa phraséologie. Une belle cloche du Népaul était évidemment l’objet le plus remarquable de ce temple , où l’ouïe , la vue et l’odorat étaient à un égal degré désagréablement affectés. Je me hâtai d’en sortir, orné d’une guirlande de fleurs de magnolia , et les mains pleines de tiges de calotropes et de nictantes en boutons. Mon révérend cicerone me montra non loin de là un ghaut consacré par une particularité de l’histoire de Çiva. Lors de la grande querelle que suscita, entre les Asouras et les Dévas, la possession de l’Amrita ou eau d’immortalité, ce dieu, ayant ingurgité une large dose de ce précieux topique , regagnait triomphant l’Himalaya, son séjour habituel, lorsque, la potion agissant trop fortement sur ses divins viscères , il fut

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obligé.... d’en laisser tomber une partie dans ce réservoir. Les pèlerins y accourent en foule de tous les points de l’Inde pour y vider de petits bassins pleins de riz et de sucre, dont ils mangent une portion en marmottant leurs prières.

Bénarès , d’après les orientalistes , est l’Athènes de l’Inde; d’après la puérilité de ses légendes et le nombre incalculable des pèlerins qui la visitent, on pourrait plutôt la comparer à la Mecque.

L’antique Casi , qu’a remplacée la Bénarès actuelle , était censée n’occuper aucun point du globe terrestre, mais demeurer suspendue dans l’immensité. Quant k la ville moderne , elle est perchée sur une pointe du trident de Çiva, ce qui , on le conçoit, la rend sujette aux tremblements de terre. Originairement elle était bâtie en or; mais les péchés de ses habitants ont été punis par sa métamorphose en pierres d’abord , et finalement en briques et en roseaux. Quiconque y pénètre une fois en sa vie et rend hommage à la principale idole, un bloc de rocher représentant Çiva, est certain d’arriver au ciel.

Coup «Ttrll rétrospectif sur le brahmanisme.

Comment la pensée brahmanique, qui, dans l’âge héroïque de la famille arienne, a presque atteint (ses œuvres en font foi) aux sublimes hauteurs du monothéisme, estelle retombée lourdement, et pour n’en plus sortir, dans les ténèbres d’une idolâtrie aussi grossière? C’est là un problème qui a cruellement fatigué nos orientalistes d’Europe. Les métaphysiciens de l’école allemande, entre autres , ont appliqué k sa solution la Symbolique , cette clef commode qui s’adapte à toutes les serrures. Si profondément incliné que je sois devant la science de ces messieurs , ce n’est pas à elle que je demanderai l’ex-

plication du fait qui nous occupe, mais simplement à l’inflexible logique qui dérive de l’enchaînement des choses humaines. Lors de leur entrée dans la vie active de l’Inde, les brahmanes, corporation très-peu nombreuse encore de prêtres et de missionnaires, eurent, sans nul doute, à ménager, ensemble et tour à tour, les tribus ariennes de la race solaire, dont l’épée les protégeait contre les noirs anthropophages des forêts qui couvraient alors le centre de l’Inde , et les tribus de la race lunaire , déjà constituées en groupes sociaux dans le sud-ouest de l’Hindoustan, et parmi lesquelles, à un jour indiqué par l’histoire , la caste sacerdotale dut chercher des alliés contre les chefs ariens eux-mêmes , devenus à leur tour oppresseurs et tyrans.

Le panthéon hindou est sorti de cette nécessité ; il se forma, comme la confédération ariano-sanscrite, de concessions et d’adjonctions. Viçnou , divinité solaire que les Kchattryas vénéraient comme le père de leur premier ancêtre1; Çiva, que les pasteurs de l’Himalaya et les premiers traficants des côtes de Cambaye et du Goudjerat adoraient comme la personnification divine de toutes les énergies internes de la nature, vinrent prendre naturellement place à côté de Brahma, patron des prêtres législateurs. Plus tard, ceux-ci réglementèrent le rôle de chacune de ces divinités , et partagèrent entre elles les attributions des anciens dieux védiques, désormais entraînés aux quatre vents du globe par les courants des migrations , mais dont ils ne voulaient pas répudier les traditions : de là naquit la trimourli.

Plus tard encore, des légendes locales, que la politique brahmanique consacra, expliquèrent différents drames de l’histoire de l’humanité par l’intervention directe

1. Manou Yaivaçvata, c’est-à-dire fils de Vivaçiat ou du Soleil.

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d’une des trois puissances divines. Ces apparitions furent nommées avatars ou incarnations. Comme on attribua à chaque avatar un nom particulier, il en résulta bientôt une douzaine de dieux nouveaux. Mais une fois sur cette pente, l’esprit humain ne pouvant s’arrêter, le nombre des dieux alla tpujours croissant; chaque tribu, chaque caste ou subdivision de tribu et de caste , chaque province, chaque canton apporta son contingent d’immortels; les héros et les brigands, les bienfaiteurs de l’humanité et ses monstres, ses vertus et ses vices, ses gloires et ses difformités, les éléments, les fleuves, les forêts, les montagnes, tous les phénomènes, tous les fléaux du monde physique et du monde moral entrèrent pêle-mêle dans ce panthéon, qui n’a aujourd’hui guère moins de trois millions d’habitants, tous invoqués, selon les circonstances, par les brahmanes et par leurs disciples.

La lutte de mille ans que le brahmanisme eut à soutenir contre le boudhisme, loin d’aboutir à une réforme éclairée et progressive, ne fit qu’épaissir la nuit de ce chaos. Depuis douze siècles que la défaite et l’expulsion des sectateurs de Çakia-Muni ont rendu sans contrôle aux brahmanes la direction des consciences hindoues, quelles ont été leurs préoccupations? à quels devoirs ontils obéi? L’histoire peut constater qu’ils n’ont employé ces douze siècles, dont pas un jour ne s’est écoulé sans ajouter à la somme des misères. de l’Inde, qu’à remanier, à falsifier leurs antiques traditions, leurs bases religieuses et morales, pour les ajuster aux dogmes nouveaux, nés de leur victoire même; victoire qu’ils n’ont due qu’à une alliance intime, à une fusion sacrilège avec les débris barbares et corrompus de tous les anciens cultes sauvages qu’ils avaient jadis écrasés ou dominés. Ces remaniements, qui n’ont respecté aucun livre, aucun mo- 191 t

nument antérieur, éclatent surtout dans les Puranas. Là ils vont jusqu’à une refonte complète. « Simples récits génésiaques, destinés dans le principe aux hommes dont V intelligence est bornée , aux femmes, aux membres dégradés des trois premières castes , qui n’ont aucun droit sur la Véda *, » les Puranas, sous le souffle des sectes viçnuvites et çivaïtes modernes , sont devenus ces lourds recueils d’encyclopédie religieuse et légendaire où, parmi un mélange confus de rêveries monstrueuses et de contes d’enfants, d’épaisses ténèbres et de subtilités métaphysiques, serpentent çà et là quelques éclairs de haute poésie et de chaude aspiration de l’àme. Véritables magmas de la raison humaine, dans lesquels, suivant une énergique expression de Burnouf, toute la société hindoue puise aujourd’hui sa vie intellectuelle. Aliment bien digne d’une population esclave, chez qui le sentiment de sa force ne s’éveille que lorsque l’objet qui l’excite est de ceux qu'on ne peut atteindre *; aliment qui, semblable à l’opium, cet autre produit délétère du sol de l’Inde, pervertit l’intelligence par l’engourdissement ou par les convulsions, et, lorsqu’il n’endort pas jusqu’à la mort, enfante les fureurs orgiaques du culte de Kâli, ou la soif de sang des thugs.

SJne émenle ««crée. — Ménénlu* Agrippa et le deeteur Panglowt à Benarè».

Si nombreuse que soit la population de Bénarès, si stupidement fanatique que l’aient rendue ses prêtres et le temps, elle subit l’administration anglaise avec un calme et une mansuétude qui ne se sont démentis que deux fois en soixante-quinze ans. Dans la première de ces circon-

1. Bhag. Pur. liv. I, chap. iv, si. 24. — 2. Burnouf, Bhag. Pur., préface du tome I.

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stances, la rencontre fortuite de deux processions, l’une brahmanique, l’autre musulmane, éveilla la rivalité toujours latente des cultes rivaux et de leurs sectateurs. Des injures on passa aux coups; il y eut plus d’une tête cassée, plus d’un champion de Mahomet ou de Çiva jeté à l’eau, et, sans l’intervention des baïonnettes européennes, les derniers, étant les plus nombreux , auraient fait sans nul doute transmigrer tous leurs malencontreux adversaires.

La seconde émotion populaire fut la suite d’une mesure imprudente du gouvernement suprême, qui s’avisa un jour d’établir une taxe sur les maisons. Ceci froissait tous les préjugés locaux : « Nous reconnaissons, dirent les mandataires envoyés en cette occasion auprès des magistrats , nous reconnaissons aux Anglais les mêmes droits qu’aux Mogols leurs prédécesseurs. Ils peuvent imposer nos terres ainsi que les denrées qui vont au marché ou qu’on exporte. Mais nos maisons nous appartiennent en propre; ils n’ont rien à y voir; et d’ailleurs , si l’on impose aujourd’hui nos habitations, qui nous garantit que l’année prochaine on n’en viendra pas à lever une taxe sur nos personnes et sur nos enfants? » Ces représentations , bien qu’appuyées par les magistrats de la zillah, ayant été repoussées par le conseil de Calcutta, toute la population de Bénarès prit la résolution de s'asseoir dhurna , jusqu’à ce qu’on eût fait droit à ses griefs. Cet expédient, dont l’usage remonte à la plus haute antiquité, car il en est question dans les plus vieux poèmes, consiste à s’asseoir dans un lieu public, fixe, immobile, sans changer de position, sans prendre de nourriture, exposé à toute l’inclémence de l’atmosphère, jusqu’à ce que la personne contre laquelle on a recours à ce moyen désespéré ait obtempéré à la demande qui lui est faite.

Les Hindous sont convaincus que l’homme qui meurt

victime d’un dliurna prolongé accumule des masses inévitables d’anathèmes, de malédictions et de misères sur la tète de ses ennemis. Aussi le dhurna est-il souvent pratiqué d’individu à individu, pour forcer un débiteur à payer sa dette ou un créancier à la remettre. L’effet est d’autant plus grand que ceux à la porte desquels s’opère le maléfice se croient obligés, pour le conjurer, de cesser tout labeur et de s’astreindre au jeûne le plus austère pendant toute sa durée.

Dans la circonstance dont il s’agit, cette mesure fut adoptée avec un concert et une énergie qui passent toute croyance. Les chefs des brahmanes firent avertir les gardiens des portes de lîénarès , les principaux djaguirdars et les municipalités des communes voisines des motifs qui les dirigeaient, invitant tous ceux de leur croyance , tous les amis de leur pays à se joindre à eux et à communiquer cette nouvelle à leurs voisins sous peine d’anathème religieux. Cet avis se transmit de village en village avec non moins de rapidité que la croix de feu n’avait couru sur les sommets de la vieille Gaule au temps de Vercingétorix. Trois jours après la proclamation du dhurna et avant que les autorités en eussent la moindre connaissance, on vit accourir k Bénarès plus de 300 000 hommes, qui tous abandonnant leurs maisons, leurs fermes, leurs ateliers, leurs boutiques, vinrent s’asseoir dans la plaine au bord du fleuve, dans l’immobilité et le silence le plus absolu , rongés par le jeûne le plus rigoureux, les figures pâlies, les cheveux en désordre et souillés de cendre, et une sombre détermination empreinte sur tous leurs traits.

L’embarras des magistrats anglais devant cette formidable manifestation peut plus facilement s’imaginer que se dépeindre. Ils n’étaient autorisés à faire aucune concession , et d’ailleurs pouvaient-ils céder à des sollicita-

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tions présentées de cette manière? Toutes les traditions de la politique s’y opposaient. D’un autre côté, si cette foule fanatique persistait quelques jours seulement dans sa détermination, la faim ou quelque contagion allait la décimer. Une famine même pouvait être la suite du chômage de tant de bras dans la saison des semailles, et, horrible éventualité pour la vieille dame de Londres, son budget des recettes en éprouverait un déficit.

Heureusement les agents de la Compagnie à Bénarès déployèrent en cette conjoncture une prudence digne de Fabius. Les chefs du complot s’attendaient bien à quelque mesure violente de leur part; certains brahmanes même l’espéraient. Il n’en fut rien. Rejetant bien loin la pensée de dissiper ce rassemblement par la force, les magistrats se contentèrent de glisser dans ces rangs quelques orateurs chargés de débiter en temps opportun des apologues de circonstance et des motions utiles; puis ils attendirent l’événement, les yeux fixés sur un oracle pins sûr que celui de Calchas , un bon baromètre de Londres-, dont l’index se précipitait au-dessous de tempête.

Dans la matinée du deuxième jour, la faim commençait à tirailler les estomacs de la foule et h ajouter son aiguillon impérieux aux fatigues d’une position gênée et d’une nuit sans sommeil, lorqu’une pluie drue, froide et pesante, une vraie pluie diluvienne, tomba tout à coup, comme un calmant, sur ces fronts contractés, sur ces épaules nues, et changea le champ du dhurna en un marécage glacé. C’était pis qu’un bain complet. La résolution de la majorité des conjurés n’y tint pas. Un orateur, profitant du moment, proposa alors de rompre l’assemblée et d’envoyer une députation de dix mille personnes à Calcutta pour remettre une humble supplique au gouverneur général. Cette motion passa d’acclamation; puis, comme on vint h se demander comment il serait pourvu

à l’enlretien d’une telle ambassade pendant un si long voyage, un second Ménénius Agrippa, saint pundit, soufflé par les Anglais, émit l’idée d’imposer une taxe sur les maisons pour y subvenir. « Une taxe sur les maisons ! s’écria-t-on de toute part; mais alors, il est bien plus simple, s’il en faut une, de la payer tranquillement au gouvernement , et à ce prix d’aller retrouver nos métiers, nos charrues et nos marmites à l’abri de nos figuiers. » Et la pluie continuant à aider aux sages pensées qu’elle avait fait naître, la multitude s’écoula dans toutes les directions, abandonnant sur le champ sacré un millier ou deux d’àmes fortes et de chefs, qui persistèrent, pendant vingt-quatre ou trente-six heures encore, k lutter contre l’inclémence de l’air ou les angoisses de la faim. Bon nombre de pleurésies et de gastrites naquirent de cette héroïque équipée; mais, comme la banlieue de Bénarès ne possède ni disciples de Broussais ni homœopathes ni allopathes d’aucune sorte, il est à espérer que ces maladies n’y eurent pas toutes les suites fâcheuses qu’infailliblement elles auraient eues en Europe. A quelques jours de là le gouvernement suprême de Calcutta eut le bon esprit d’abolir la taxe, source de tant d’émoi, et depuis lors, c’est-à-dire depuis près d’un demi-siècle, le docteur Pangloss pourrait proclamer dans toute la province de Bénarès , sans y soulever un seul contradicteur, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Et, en effet, de quoi se plaindraient les brahmanes, qui seuls de tous les natifs ont conservé une sorte de voix au chapitre de l’Inde? Depuis mille ans et plus que la grande agglomération d’hommes dont ils n’ont pas su faire un peuple passe, repasse et se courbe en silence sous tous les jougs que lui apporte l’étranger, ont-ils jamais joui de plus paisibles loisirs? Quand la direction

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des consciences, la libre exposition de leur chétif savoir leur ont-elles été moins disputées? Dans chaque chef-lieu de présidence ainsi qu’à Bénarès, la Compagnie n’alloue-t-elle pas libéralement de 60 à 80 mille francs par an , pour entretenir dans leurs collèges non-seulement des professeurs, mais encore des élèves? Bien loin d’avoir à redouter, comme au temps d’Aurung-Zeb, que le marteau d’un maître iconoclaste nes’appesantisse sur leurs idoles , n’ont-ils pas vu un gouverneur général , pair d’Angleterre, venir couronner de fleurs et oindre de parfums l’immonde symbole de leur Çiva, et chaque année, durant les fêtes de Dourga et de Kâli, les canons britanniques ne tonnent-ils pas en l’honneur de ces déesses de la lubricité, de la prostitution et de l’assassinat1? Si, d’autre part, la susceptibilité de la loi anglaise, rangeant dans la catégorie des meurtriers les fauteurs de suttys et de sacrifices humains, a sevré leur flair sacerdotal du fumet enivrant qu’exhalaient les corps des jeunes veuves brûlées toutes vives par leurs soins et de la chaude vapeur du sang de l’homme coulant sous un couteau sacré, que de dédommagements ne leur offrent pas l’admiration naïve de l’Europe savante et la politique de l’administration anglaise! Celle-ci recrutant parmi eux ses affidés les plus roués, les agents secrets qu’elle entretient près les cours indigènes, les vizirs dont elle dote les princes en tutelle; celle-là s’obstinant à les considérer comme les successeurs des patriarches védiques ou, tout au moins, des saints gourous delà période héroïque de l’Inde; s’éprenant d’amour pour les ténèbres creuses de leur métaphysique et traitant d’illustre et révérend maître le moindre pundit qui peut ânonner dans l’idiome de ses ancêtres ce qu’on traduit couramment à Bonn ou à Paris. Bien plus,

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