‹ L'Inde contemporaineChapitre 108 sur 166 · Docteur Hookev, Himalayan journal, t. I, ch. ni · texte numérisé non relu

Docteur Hookev, Himalayan journal, t. I, ch. ni

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unions conjugales. On ne voit pas parmi eux de ces mariages contraints et prématurés si communs parmi les Hindous; les convenances d’âge etd’inclinationsontconsultées avant tout, et le mariage n’est guère que le corollaire d’une assez longue cour. Voici comment s’accomplissent leurs cérémonies nuptiales : le jeune époux convoque à une fête ses parents et ses amis; à la fin du repas obligatoire, le père de la mariée adresse à son gendre une allocution qui tient lieu de celle que monsieur le maire et monsieur le curé adressent en pareilles occasions aux civilisés, et dans laquelle il exhorte son gendre à bien traiter la femme qu’il lui a confiée. Alors le jeune homme, s’avançant vers la nouvelle épouse, lui imprime sur le front une raie rouge avec du cinabre, puis il la prend par le petit doigt et l’emmène chez lui.

L’application régulière de la justice, ainsi que l’interprétation des coutumes héréditaires, sont réservées chez ces montagnards à une institution qui rappelle à la fois le punchuet des Ariens-sanscrits et les aristoï des anciens Grecs : c’est un jury de cinq vieillards établi dans chaque village. Comme les Grecs encore , ils gardent profondément enracinées dans leurs esprits les idées de noblesse et de pureté d’origine; un chef puharri ne souffrirait pas avec plus de patience qu’un héros d’Homère un mot déplacé sur ses ancêtres. Cependant il n’existe dans le Rajmahâl aucune organisation politique qui rappelle celle des clans , rien qui se rapproche d’un système féodal quelconque. Si un homme ne se soucie plus d’obéir au chef de son village, il prend son arc et son bouclier et passe ailleurs. Tels, en un mot, ont été les Celtes dans l’Occident, avant l’arrivée des Kymris et des druides.

Suivant le chef anglais qui commande le régiment puharri de Bhaghulpour, ils reconnaissent un être su-

L’INDE CONTEMPOKAINE.

prême qu’ils appellent le dieu d'en haut (Boudo-Gozaï) et auquel ils adressent rigoureusement leurs prières matin et soir. Comme les Pélasges , comme les Polynésiens, auxquels je les ai déjà comparés, ils ont en outre un génie tutélaire pour chaque village ou vallée, un dieu domestique pour chaque foyer. Enfin , le nom de Pow, qu’ils donnent à la nuit, est le même qu’elle portait naguère dans la mythologie de Tahiti, et, il y a vingt ou trente siècles , dans celle des Égyptiens.

A toutes ces divinités secondaires et à quelques esprits malfaisants qu’ils redoutent, ils offrent des sacrifices propitiatoires d’animaux domestiques et, comme les Pélasges encore, remplacent dans certains cas les eaux lustrales ou purifiantes par le sang d’un pourceau.

Pas plus que les druides et que Moïse, ils n’admqttent d’idoles ou d’images taillées d’aucune espèce; mais si, sous la voûte des bois, au sommet de leurs montagnes, ils découvrent quelque bloc de pierre, de forme et de couleur particulières , ils le consacrent par un cérémonial religieux, et voilà leur autel.

La haine qu’ils ont pour le mensonge leur fait entourer le serment d’une sorte de consécration que des historiens de l’antiquité ont signalée chez des peuples de leur époque. Sur les barbes d’une flèche fichée en terre, dans la position qu’elle aût prise en s’échappant d’un arc éloigné, on appuie le fer d’une seconde flèche, dont les barbes touchent le sol de manière à former avec la première un angle assez ouvert. La personne qui doit s’engager sous serment prononce la formule exigée, en tenant les sommités ainsi réunies des deux flèches entre l’index et le pouce. Dans les occasions les plus solennelles, on place du sel sur la lame d’un sabre ; l’un des assistants approche cette lame des lèvres de celui qui doit jurer, et lui dicte le serment que l’autre répète en recevant le sel dans sa bouche.

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Où devrait ne trouver Calcutta.

A l’extrémité nord de leur territoire et au sommet du coude que le Gange décrit autour de leurs montagnes natives, s’élève la petite ville moderne de Colgond, à laquelle sa position semble promettre un grand avenir commercial. Nous nous y arrêtâmes pour y déposer un planteur anglais, propriétaire d’une habitation charmante, admirablement située sur une de ces élévations coniques qui caractérisent la géologie de cette partie de la rive méridionale du Gange. De la terrasse de cette villa on domine le cours du fleuve , ses canaux , ses îles , ses rochers, et l’on voit se dérouler une des plus grandioses décorations dont la nature ait entouré la demeure d’un humble mortel. Au sud, la ligne de l’horizon s’infléchit le long des terrasses boisées et des gorges ombreuses des monts Rajmahals , laissant entre elles et le premier plan un vaste espace diapré des mille teintes qui résultent du mélange et des oppositions des fraîches cultures de l’indigo, du pavot et du riz, avec les longs sillons de maïs et de sorgho au feuillage rubané, avec les longues avenues de palmiers conduisant aux rustiques hameaux cachés sous d’épais massifs de mangoliers et de tamarins , tandis que du côté du nord, directement à l’opposite, la rivière Cosi précipite dans le Gange l’énorme volume d’eau qu’elle a puisé à tous les glaciers de l’Himalaya compris entre le Gossaïn-Than, pilier central de la chaîne du Népaul, et le Kanchan-Junga du Sikkim, la plus haute cime mesurée du globe. Immédiatement avant et après la • saison des pluies, on peut facilement, en remontant du regard le large et profond sillon d’argent écumeux qu’ouvre le cours de la Cosi dans la verdure intense des plaines du haut Bengale, apercevoir à soixante-dix, quatre-vingts et

cent lieues de distance, les masses blanchâtres de ces pics géants et des chaînes neigeuses qui les unissent , se détachant sur le bleu foncé de l’horizon du nord.

A ce cadre colossal il faudrait pour centre la métropole de l’Inde; là devrait se trouver Calcutta. Plus tard, après un long séjour dans celte dernière cité, j’ai revu Colgond, et j’ai gardé ma première impression.

Dans le voisinage de Colgond, une autre bourgade, Pir-Pointy, sanctifiée autrefois par la sépulture d’un prophète musulman, est célèbre par la foire annuelle qui, à l’époque où les eaux grossies du Gange ouvrent de toutes parts des voies faciles de communication, réunit sur un même terrain d’échange des représentants de toutes les tribus à demi sauvages qui entourent le Bengale du nord-ouest au sud-est. Les Puharris y apportent les peaux des tigres, les dents des éléphants et les cornes des rhinocéros qu’ils ont abattus dans les repaires de leurs montagnes; lesGarrows, le poison subtil dont toutes ces tribus enduisent le fer de leurs armes de chasse, et que ces anthropophages savent seuls confectionner. LesMéchis du Teray et les Lepkas du Sikkim viennent y troquer contre les produits du Sud, les premiers, les bois flottés de leurs forêts, les seconds, les queues et les tissus de la laine de leurs yacks. Toutes ces tribus, qu’on leur donne une origine mongole, comme on le suppose pour celles de l’Himalaya, une extraction thibétaine, comme pour les clans du Teray, ou qu’on les rattache aux Indo-Chinois, comme les sauvages de l’Assam et des monts Khasias, toutes m’ont apparu, quelles que soient les dissemblances dont le milieu ambiant et l’isolement aient marqué leurs traits et leurs idiomes, comme les derniers représentants d’un âge de l’humanité dont il ne reste plus aujourd’hui que des débris dispersés.

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Rapport* entre 1‘Ortent primitif et l'ancien Occident.

Lors même que tous ces aborigènes de l’Inde ne posséderaient pas , ainsi qu’ils le font , au degré le plus intime , les mêmes croyances, les mêmes rites, la foi aux sortilèges, le culte spécial de certains esprits élémentaires, le même mépris pour les idoles et pour la doctrine de la métempsycose, les mêmes coutumes domestiques, la même forme d’habitation et de vêtement, la même adresse à tirer parti du bambou pour leurs ustensiles, la même tactique en temps de guerre, et le même mode d’attaquer de nuit et de semer de chausse-trapes les chemins exposés à la venue de l’ennemi , je ne voudrais pour preuves de leur antique parenté que leur organisation sociale , rappelant celle des premiers Celtes et des premiers Hellènes qui s’établirent en Europe, et surtout le soin religieux avec lequel ils consacrent par des monuments lapidaires la sépulture de leurs chefs et la mémoire des événements saillants de leur existence sociale. Ces monuments, en pierres brutes et non taillées, comme les premiers autels de Jéhova, sont tantôt isolés, comme les maen-hayrs bretons, tantôt disposés en cercle comme le stonc-henge anglais , ou superposés l’un à l’autre comme les dolmens. Un lieutenant de génie du Bengale, M. Yule, qui le premier attira l’attention sur ces monuments, mentionne entre autres le cercle de Nortuing dans les monts Khasias, composé de plusieurs dolmens et d’une douzaine de pierres levées, dont quelques-unes n’ont pas moins de trente-deux pieds de haut, sur quinze de large et deux d’épaisseur. Il remarque que la disposition de ces monolithes, ainsi que celle des autels ou tombeaux , généralement supportés par trois blocs moins forts, rappelle identiquement celle de tous les vestiges de la civilisation druidique conservés dans

notre Occident, ou découverts par Bell en Circassieet par Mangles et Irby dans leurs voyages en Syrie. Il ajoute que presque tous les villages des Khasias orientaux tirent leurs noms de vestiges semblables : ainsi Mausmai signifie la pierre du serment, parce que, à la suite de longs et sanglants démêlés, les clans de Churra et de Mausmai, ayant fait la paix, la jurèrent en ce lieu et dressèrent un monolithe en témoignage de cet événement, de la même manière que Jacob éleva une stèle entre son beau-père et lui, disant: « Regarde cette pierre; qu’elle soit dorénavant un témoin entre toi et moi »

Ainsi Mamloo est la pierre du sel, et se lie à l’antique usage de sanctionner une alliance, un traité solennel, par la communion du sel et de l’épée. Ainsi encore Maunflong est la pierre verte, etc. Si h tant de coïncidences avec les usages caractéristiques de la civilisation première de notre Europe, on vient à joindre l’identité étymologique des radicaux désignant ces monuments dans la langue de nos ancêtres et dans celles des aborigènes de l’Inde*, n’est-on pas amené encore par cette voie à répéter avec le consciencieux Hodgson : « Que celui qui remonte aux éléments des destinées humaines pour étudier sérieusement le progrès des sociétés, au lieu d’envisager le passé d’après des théories préconçues ou des préjugés classiques, se donne pour tâche de regarder autour de lui et de comparer *. •• Notre globe ne garde pas à sa surface moins de traces incontestables de l’histoire primitive de la race humaine, que ses couches intérieures n’en conservent des révolutions géologiques qui l’ont bouleversé et renouvelé tant de fois.

1. Genèse, chap. 3t. — 2. Maen, men , man en celtique et en kirari; mauc , maun,mam parmi les tribus de l’Inde. —3. Hodgson, Onthe Aborigines of India; Journal of the Asiatic society, 1849.

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Ruines de Cour. — Rires de l'Hougly.

A l’orient du massif formé par les monts Rajmahals, s’étendent au delà du Gange, qui s’incline là droit au sud, les plaines où fut l’antique capitale du Bengale, Gour, dont l’origine remontait, dit-on, aux Angas, le premier clan arien qui occupa le pays.

Ce fut une révolution bien étrange que celle qui changea l’opulente Gour en un vaste désert. Le Gange baignait ses murs et en faisait le centre du commerce et des richesses de l’Hindoustan. Tout à coup, le fleuve, à la suite d’une inondation dont la mémoire s’est conservée , abandonna son lit pour se jeter à deux ou trois lieues plus à l’ouest, dans celui qu’il occupe aujourd’hui. Il y a de cela deux siècles et demi environ; tout ce qui faisait la grandeur et l’opulence de Gour s’en éloigna dès lors par degrés ; et le climat achevant ce qu’eût fait sous d’autres latitudes la fureur des guerres ou des éléments conjurés, la superbe cité s’est ensevelie sous les djungles et le gazon, et ses ruines, auxquelles Rennel donne une étendue de vingt*huit kilomètres en longueur et de dix en largeur, n’offrent plus qu’un informe amas de décombres, où les reptiles pullulent en paix, où le tigre et le rhinocéros ont leurs repaires.

Directement au sud de cet espace, s’ouvre l’entrée de l’Hougly, la branche la plus occidentale du Delta du grand fleuve et la plus révérée des Hindous, qui lui conservent spécialement l’appellation de Bhagirati. La première ville importante que l’on y rencontre est Mourshedabad, qui fut pendant un temps, après l’abandon de Gour, la capitale du Bengale. Couvrant encore pendant plusieurs milles les deux rives du fleuve d’une masse de constructions indigènes en briques plus ou moins cuites et en roseaux, 191 v

et que ne découpe aucune voie praticable à un tombereau d’Europe, elle doit être encore fort peuplée, peut-être riche, ainsi qu’on le dit, mais serait à coup sûr un des plus tristes séjours qu’on pût imposer à un exilé de l’Occident. C’est aujourd’hui le chef-lieu d’un des districts ou départements de la présidence du Bengale.

De celte ville à celle d’Hougly, chef-lieu d’un département voisin , la rivière est très-resserrée : sa rive gauche paraît couverte de djungles; cependant les cocotiers, qui balancent au-dessus d’eux leurs folioles légères, indiquent des habitations nombreuses. Des feux se voient sur le rivage : ce sont des briques ou des Hindous que l’on fait cuire; il y a vingt-cinq ans, l’on aurait pu ajouter hardiment que l’on y brûlait des veuves vivantes. C’était ici la terre classique des suttys.

A quelques heures au-dessous d’Hougly , une ruine européenne s’élève du sein des djungles qui couvrent la rive droite; un bouquet de dattiers s’élance dans les airs auprès d’elle. Ce lieu est empreint d’un cachet particulier de grandeur et de désolation. Je l’ai visité : sur ces murs éboulés que les graminées des tropiques recouvrent d’un verdoyant linceul, où de jeunes pipeuls , dont quelque oiseau aura déposé la semence, enfoncent leurs racines vivaces, je me suis assis pour songer à la patrie absente; car ces ruines sont toutes françaises. Ce sont celles du palais que s’était bâti en ce lieu le gouverneur de Chandernagor , dont Robert Clive réclama l’appui quand il vint aux bouches du Gange pour faire la conquête de Calcutta. Les pluies tropicales hâtent, chaque année , l’effondrement d’un théâtre et de quelques autres dépendances, dont les derniers vestiges auront bientôt disparu. Quelques toits de chaume appuyés contre le plus robuste de ces débris abritent une famille de brahmanes, descendants de ceux qui cultivèrent les jardins

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mêmes de Dupleix. Des nobles allées de manguiers qui protégèrent de leur ombre cette tête puissante, il ne reste plus rien : la forêt a tout envahi.

Le territoire français de Chandernagor mesure moins d’une lieue le long de la rive du fleuve. Sa largeur n’excède pas une demi-lieue.

Ce petit espace compte environ quarante- trois mille habitants. Deux cents à peu près sont blancs, ou passent pour l’être; six cents sont des topas ou gens à chapeaux; six mille sont musulmans, et le reste est hindou. La partie blanche ou métisse de cette population se recrute facilement, trop facilement peut-être , par l’immigration de tous les sujets anglais qui , ruinés dans le Bengale par quelque spéculation hasardée ou malheureuse , ont besoin d’un asile inviolable contre un protêt portant prise de corps.

Les revenus de cette colonie consistent dans le rendement de quelques fermes cultivées en indigo , et varient de 450 à 200 000 francs. Quand le gouverneur, le procureur impérial, le lieutenant de police, le contrôleur, qui cumule avec la perception des impôts l’administration de la marine , quand un médecin , un curé , plusieurs plumitifs, un officier européen, trente-deux cipahis et une centaine de pions ou d’agents de police ont prélevé leurs appointements sur ce budget des recettes, il reste encore de quoi entretenir ou réparer passablement le peu de propriétés que le gouvernement possède , les ghauts , les chemins, etc. ; c’est un prodige*.

Le calme dont jouit ce recoin oublié du monde n’est guère troublé. que lorsqu’il prend fantaisie au gouverneur général de l’Inde anglaise , souverain absolu de 460 millions de créatures humaines, d’interrompre une

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