‹ L'Inde contemporaineChapitre 109 sur 166 · Jacquemont, Journal , 1. 1, p · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal , 1. 1, p

de ses tournées sur le Gange pour faire une visite de politesse à son collègue le gouverneur de Chandernagor.

Après ce petit coin de terre qui rappelle la France, vient Sérampour, ancienne colonie danoise, que le gouverneur de Copenhague a eu le bon sens de céder aux Anglais contre quelques bank-notes. Les missionnaires anabaptistes y possèdent un superbe collège et un bel établissement d’imprimerie d’où s’éparpillent au loin , à tous les vents de l’Asie, des traductions de la Bible et des Évangiles. On y fabrique le papier, on y grave, on y fond les caractères; des pundits composent et corrigent; on y relie, on y dore sur tranche , au besoin , et le tout à juste prix. 11 va sans dire que l’impression des livres profanes ou classiques n’est point prohibée , non plus que la vente de toutes les fournitures d’imprimerie que l’établissement peut fabriquer au delà de sa consommation. En dépit des mauvais propos de quelques dévots austères de Calcutta, qui s’indignent que l’on s’enrichisse au lieu de s’appauvrir en procurant du travail et du pain à des centaines de malheureux , les missionnaires de Sérampour méritent doublement de l’humanité et de la science.

La plate-forme de leur collège commande, sur l’une et l’autre rive du Gange , une vue assez étendue. Les arbres qui bordent les champs de riz et les djungles qui couvrent les terres incultes donnent au pays, surtout vers l’ouest , l’aspect d’une immense forêt , du sein de laquelle surgissent çà et là les coupoles de quelques pagodes.

L’une d’elles, et la plus considérable, élève, à moins d’un mille de Sérampour, autel contre autel vis-à-vis du temple des anabaptistes. Le dieu qui l’habite, extrêmement vénéré des Bengalais, en sort une fois tous les ans,

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sur un char analogue à celui de Djaggernath , pour rendre visite à quelques-uns de ses voisins. Cette fête rassemble toujours un concours immense de fanatiques, dont plusieurs, comme à Djaggernath , s’efforcent de chercher une sainte mort sous les roues du char de l’idole. Il y a quelques années qu’un gentleman , secrétaire particulier du gouverneur général, chevauchant par hasard de ce côté au moment de la cérémonie, aperçut un Hindou couché sur la route du dieu ; les roues allaient l’atteindre. Lançant son cheval au galop, l’Anglais tomba sur le martyr à coups de cravache. Le malheureux se leva aussitôt et s’enfuit à toutes jambes dans les djungles en criant au meurtre !... Parfaitement préparé à une mort affreuse, il ne l’était pas à un coup de fouet ! De quelles nuances le courage n’est-il pas susceptible ? Voilà des gens timides et lâches par tempérament, qui, dans certaines occasions , contemplent la mort avec indifférence. Sans aucune exaltation morale , et pour une somme modique, ils souffrent avec une incroyable impassibilité des supplices atroces destinés à effacer les péchés d’autrui, et ils courberont la tête en tremblant devant la main d’un Européen levée sur eux. Quelle peur pourtant peut avoir d’un soufflet un homme qui , pour 4 00 ou 4 30 francs , se fait mettre à la torture ?

A partir de Sérampour, l’action de la marée descendante, venant à doubler la vitesse de notre steamer, précipite notre course vers le sud et fait filer avec rapidité derrière nous les longues tiges et les panaches ondoyants des palmiers, des cocotiers et des lataniers qui s’inclinent sur les eaux du fleuve. Peu à peu les djungles s’écartent à droite et à gauche ; le vert foncé des rizières recule dans l’intérieur des terres : Calcutta apparaît à l’horizon.

L’aspect de cette capitale de l’Inde , quand on y arrive du nord , est loin de prévenir en sa faveur. Pendant une

grande lieue, il est sale et laid; c’est celui de la ville indigène qui précède le quartier des Européens. De misérables habitations en briques , toutes dégradées , et beaucoup de huttes en paille ou en roseaux , mais toutes entassées les unes sur les autres ; quelques chétives pagodes , deux ou trois clochers et un seul monument européen , la nouvelle Monnaie, qui contraste étrangement, par son immensité et son élégance , avec les ruines poudreuses et brûlantes de la cité indienne : voilà tout ce qui frappe d’abord sur la rive gauche de l’Hougly. En avançant vers le sud, la scène change ; les ghauts hindous sont remplacés par un quai en briques, aux bords duquel sont amarrés des vaisseaux de tous les pays, depuis la jonque chinoise et le pros malais, jusqu’au cleaper américain. Une belle esplanade , défendue au midi par le fort William , joint ce quai au quartier européen , remarquable par ses belles constructions italiennes aux toits en terrasses , aux galeries fermées de jalousies et soutenues par de légères colonnes ; de grands espaces entourés de grilles de fer ou de balustrades en pierre , avec des pelouses de gazon , les entourent ; de grandes voies de communication les isolent : c’est comme une collection de riches villas où éclatent le confort, la splendeur et la recherche des maîtres de l’Inde.

. Spence’s Hôtel , où , sur la recommandation du capitaine du steamer, j’allai m’installer, n’est ni le moins vaste ni le moins grandiose de ces palais ; fout y est confortable au plus haut point, et, si l’ameublement en est simple , il est d’une simplicité recherchée. La mode ici n’admet point d’ornements inutiles dans les appartements ; la fraîcheur est le but principal où l’on vise : un - meuble qui ne serait pas d’une stricte nécessité intercepterait inutilement l’air, qu’on fait circuler artificiellement avec un soin si laborieux.

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Mon arrivée ayant précédé de bien peu la chute du jour , lorsque je courus à mes fenêtres donnant sur l’esplanade , je vis disparaître le globe du soleil derrière les massifs et les terrains ondulés du Botanic Garden , sur la rive droite du fleuve. Au fur et à mesure que ses dernières lueurs s’éteignirent sur les blanches terrasses de la ville européenne ou sur les cimes des cocotiers et des mâts , l’esplanade se peupla de chevaux et de voitures. C’était l’heure de la promenade. Des voitures européennes , des calèches , des bogheis ou tilburys y vinrent à la file par centaines ; des cochers hindous, habillés de blanc , menaient les attelages à deux chevaux ; des cavaliers plus nombreux encore galopaient aux portières ou à l’écart , seuls ou deux à deux. Toute l’Angleterre de Calcutta était là , et j’aurais pu me croire bien loin du Gange, sans les argalas faisant le pied de grue sous mes fenêtres , ou arpentant à grands pas la pelouse de l’hôtel , et sans les hurlements des chacals , qui , se levant avec les ombres, viennent disputer chaque nuit aux watchmen la police des rues de Calcutta.

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