DépCclies oITiciellcs de lord Atikland, p
INTRODUCTION
Si l’on se rappelle que depuis vingt-cinq ans l'infâme Shah- Soujah , précipité du trône, ne comptait plus parmi les puissances de l’Asie, on conviendra , avec un écrivain contemporain*, que jamais bandit de grand chemin n’a mis plus d'outrecuidance et d’humour au service de ses attentats.
Entourés d’embûches, humiliés, les amirs supportèrent tout. Loyaux observateurs de leur parole, ils ne montrèrent pas le plus léger symptôme d’hostilité lorsque les désastres de l’armée anglaise au delà de i’Indus semblaient les convier à une vengeance facile. Un simple mouvement de leur part, dans l’hiver de <841, eût suffi pour couper toute communication entre l’Inde et les débris de l’armée, luttant encore à l’occident du Sind, pour rendre irrémédiable la catastrophe du défilé de Tescen. Le gouvernement de Calcutta, qui redoutait avec raison ce mouvement, ne leur tint aucun compte de leur abstention et ne leur pardonna pas la crainte qu’ils lui avaient inspirée dans cette grave occasion.
Dès que les affaires du Caboul furent terminées , il accabla les chefs du Sinde de nouvelles exigences. Lord Ellenborough leur demanda cette fois de vastes cessions de territoire, l’adoption des monnaies de la Compagnie et le droit d’affouage pour les steamers anglais dans les forêts domaniales , que les amirs, depuis un temps immémorial, se réservaient pour la chasse. Or, pour comprendre la dureté de ces conditions , il faut savoir que le privilège de battre monnaie est regardé en Orient comme le premier droit du souverain, et que leurs forêts de chasse sont pour les princes de ces contrées l’objet d’un culte pareil à celui dont les grands seigneurs des Iles Britanniques entourent leurs parcs d’Écosse !
Lord Ellenborough alla plus loin : il décréta la déposition de Mir-Rostum, chef de la confédération des amirs, et confia à sir Charles Napier, général aussi connu par ses excentricités fantasques que par ses talents militaires, les forces destinées à appuyer cet ultimatum. On savait les amirs riches; on les voyait faibles, irrésolus, on les crut effrayés. Au mois de janvier <843, on marcha sur leur capitale; alors survint un fait souvent remarqué à la chute des empires : le peuple abandonné
l. Ed. de Warren, 1. 111.
de ses chefs, qui s’abandonnaient eux-mêmes, ne voulut point être complice de leur inertie. Les soldats Béloutchis que les amirs avaient réunis autour d’eux aux jours de leur prospérité, savaient que le pays avait été conquis par leurs ancêtres, payé de leur sang, consacré par leurs sépultures, ils tentèrent de le défendre. Ils succombèrent, mais non sans gloire, devant la discipline européenne; les combats de Mianie et de Dubba terminèrent dans des flots de sang cette douloureuse histoire1.
Les principaux amirs furent emmenés prisonniers dans l’intérieur de l’ilindoustan; le Sinde fut annexé aux domaines de la Compagnie. Quant à l'armée victorieuse, forte de six mille hommes, elle fut récompensée par 12 500 000 francs de parts de prise, et son général , outre les dignités fort lucratives dont il fut revêtu , reçut pour son lot une somme ronde de 1 750 000 fr.
Mais pendant que chefs et soldats segorgeaient ainsi d’un butin plus ou moins légitime, on reconnut à Calcutta et à Londres que leur conquête n’était qu’une acquisition onéreuse, grevant, en frais de garde et d’occupation , le budget annuel de la Compagnie d’une charge de plusieurs millions ; et cette fois les intérêts lésés venant en aide à la morale, la presse des deux pays fut unanime pour flétrir la politique d’agrandissement du gouvernement de l’Inde. Ce blâme n’empêcha pas le général Napier, l’un des plus fervents adeptes de cette politique d’agression , de prédire publiquement, dès 1845, la prochaine conquête du Pundjab; « et cette prédiction, dit un historien anglais, ne fut pas sans influence sur le résultat ultérieur des deux guerres contre les Sikhes*. »
Empire de Runjeet-Singh. — Mort de ce prince. — Anarchie et première guerre du Pundjab.
La confédération moitié guerrière, moitié religieuse, des Sikhes, après avoir longtemps subsisté à l’état féodal comme celle des Rajpouts et des Mahrattes , avait atteint l’apogée de
t. Éd. de Warren, t. III, ch. vu.
2. Campbell, Modem India, p. 137. — Revue britannique , mai 1852.
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XXXII l
son lustre et de sa puissance sousRunjeet-Singh. A force d’habileté, d’audace et de crimes, ce prince avait fait du khalza (mol qui, pour le sikhe comme celui d’islam pour le musulman, représente une certaine idée de patrie, d'unité dans la foi sectaire) un faisceau serré de forces cohérentes, que l’œil trompé pouvait prendre pour l'image d’un peuple ou d’une nation. Une quarantaine d’officiers européens, accourus successivement près de Runjeet à la nouvelle du bon accueil qu’il faisait aux militaires de l’Occident, lui avaient créé une armée redoutable par son organisation et sa discipline. En réalité, à la fin de sa carrière, le vieux Lion des cinq fleuves régnait sur l’empire le mieux constitué qu’il y eût entre le Satledje et l’Euphrate ; mais ce n’est pas dire beaucoup.
Mort en 1839, Runjeet-Singh eut pour successeur son fils v Kurruck-Singh , véritable idiot, sur le crétinisme duquel la Compagnie pouvait compter assez logiquement pour avancer sous son règne l’influence anglaise dans le Pundjab, et pour implanter dans ce pays le régime subsidiaire avec ses accompagnements ordinaires, c’est-à-dire un résident britannique avec son escorte dans la capitale et un corps d’occupation à portée.
Cet espoir commençait à se réaliser quand le vieux parti sikhe trouva moyen de faire mourir subitement le pauvre maharajah, au mois de novembre 4 840 ; puis à ses funérailles mêmes, son fils et successeur, Nao-Néal, jeune prince dont le caractère et l’ambition rappelaient bien plus son aïeul que son père, périt accidentellement , écrasé par une poutre qui lui tomba sur la tête, au moment, où, monté sur un éléphant, il faisait son entrée solennelle sous le principal arc de triomphe de Lahore.
La branche directe ainsi éteinte, Shere- Singh, gouverneur du Kachemyr et qui n’avait d’autres droits que ceux que lui conférait l’adoption * d’une des veuves de Runjeet, parvint à s’emparer du pouvoir après une lutte assez courte avec d’autres prétendants. Mais, arrivé au trône par le meurtre et la vio-
1. Cet usage, fort commun dans l’Inde de la part des femmes qui n’ont pas le bonheur d’être mères, remonte 1 la plus haute antiquité. Les enfants, ainsi adoptés, héritent, si tel est le bon plaisir du chef de famille, conjointement avec les héritiers directs et avant tous les collatéraux.
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lence, il en fut précipité par la violence et le meurtre. Ceux-là mêmes qui l’y avaient élevé l’assassinèrent en octobre 1843, et le remplacèrent par un enfant do six ans, qu’une des veuves de Runjeet se rappela fort à propos avoir adopté du vivant do son mari.
Runjeet-Singh avait laissé à ses éphémères successeurs l’héritage d’un conquérant ; une armée de quatre-vingt mille hommes de troupes régulières et un parc de trois cent soixantedix bouches à feu, sans parler d’une immense quantité de pierriers et autres machines innocentes portées à dos de chameau, selon la coutume du pays. Pendant la période d’anarcljie dont nous venons de parler, la plupart des officiers européens qui avaient organisé les forces militaires s’empressèrent de quitter un pays où leur vie était à la merci des révolutions de palais et des émeutes de casernes. L’armée, désormais affranchie du joug do la discipline et tourmentée par d’impuissants désirsde conquêtes extérieures qui se traduisaient au dedans par despillages continuels et des exactions de toute sorte, devint la terreur du gouvernement et du pays. Les choses en vinrent à ce point que la régence de Laliore, ne sachant comment se débarrasser de ces nouvelles grandes Compagnies, les engagea à passer lo Salle 1 je. Novembre 1 8 45 vit soixante mille Sikhcs franchir cette rivière et se jeter comme un torrent dévastateur sur les possessions britanniques.
Celles-ci avaient alors à leur tète un vieux soldat de l’école des grandes guerres européennes, sir Henri Hardinge. Il avait pour consigne de ne pas s’immiscer dans les affaires du Pundjab tant que le territoire de la Compagnie serait respecté, mais do repousser et de punir toute provocation.
L’énergie de sa résistance dépassa la brusquerie de l’invasion, vingt mille Sikhes mordirent la poussière aux batailles de Moulkie. de Ferozeshah, d’AIwalt et de Sobraou. Les vétérans de Uunjoet furent refoulés sur leur propre territoire, laissant trois cents bouches à feu aux mains des vainqueurs.
INTRODUCTION
Politique modérée des Anglais victorieux; bons résultats apparents.
Lord Hardinge montra dans le succès , que du reste il avait chèrement payé un esprit de sagesse et de modération qui contraste étrangement avec l’humeur belligérante de ses prédécesseurs. Trois guerres ruineuses venaient à peine de se terminer; la Compagnie dépensait annuellement une douzaine de millions de francs de plus que ses revenus et entretenait une armée deux fois plus nombreuse que celle de la mère patrie. Cet homme d’État comprit donc qu’il n’était pas de bonne politique de s’engager dans de nouvelles conquêtes, alors surtout que l'armée sikhe, vaincue, mais non domptée, comptait encore quarante mille hommes et un parc de réserve de près de deux cents bouches à feu. Au lieu d’annexer le Pundjab aux domaines déjà si vastes de la Compagnie , il préféra le placer sous ce régime subsidiaire ou de protection , si souvent et si fructueusement appliqués d'autres territoires. Auprès du jeune maharajah de Lahore fut installé un conseil de régence surveillé par un résident anglais et par un camp de dix mille Anglo-Hindous; pour trouver un emploi utile aux débris de là vieille armée sikhe, qui, déshabitués du travail et honteux de mendier, passaient leur vie à piller tout ce qui se trouvait à leur portée, on les chargea, sous des chefs dévoués, de la police et de la pacification du pays. Puis la contribution de guerre imposée au Pundjab n’ayant pu être acquittée entièrement par la cour de Lahore, le Kachomyr fut donné à Goulab- Singh, rajah du district montagneux de Jamou, qui consentait à en payer une partie.
Grâce à ces mesures, à la suppression de monopoles arbitraires, à un recensement général qui permit de répartir d’une façon plus équitable que par le passé les contributions du Pundjab et de réduire même d’un tiers les redevances exigées par les anciens maîtres du pays, le colonel Lawrence, investi
4. Dans une seule rencontre, la première, tous scs aides de camp avaient été frappés autour de lui cl cinquante-deux officiers anglais avaient été tués.