‹ L'Inde contemporaineChapitre 114 sur 166 · Jacquemont, Journal, t. I · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal, t. I

du parc. Sous leurs toits de chaume, derrière leurs murs de chalets, on trouve des appartements spacieux, commodes , meublés avec une extrême élégance. Tous contiennent des salles de bains , des cabinets de toilette ; tous sont munis de livres, d’albums, de revues et de journaux, de tables à jeu ou de travail, et dans tous circulent des serviteurs empressés et silencieux, à la livrée du plus puissant des souverains de l’Asie.

Une ménagerie, une volière élégante et richement peuplée , une serre somptueuse , donnent aux parties les plus retirées de cette belle résidence un air royal que confirment des sentinelles placées de distance en distance.

En somme, Barrackpour rappelle les deux Trianons de Versailles, mais sur une échelle au moins double, avec le ciel et la végétation des tropiques, des' eaux vives et un grand fleuve pour perspective.

Je n’étais venu en ce lieu que pour y faire une visite obligatoire à son possesseur actuel; je fus tellement charmé de tout ce que j’y vis , que je ne pus ou ne sus pas décliner l’olfre inapréciable de lord Dalhousie, qui ne cède en hospitalité à aucun des monarques orientaux, ses prédécesseurs : il exigea que j’établisse mon foyer nomade dans le chalet le plus retiré de Barrackpour, pour tout le temps que je passerais au Bengale.

Placé dans cette solitude , entre le palais du maître de l’Inde et le camp de ses soldats, touchant d’un côté à la rase campagne et de l’autre à l’Hougly ; à égale distance de Chandernagor et de Calcutta, du collège des anabaptistes et du siège de la Société asiatique, des djungles des Sunderbunds, repaires des monstres , et des salons officiels où Européens et Asiatiques jouent côte à côte la comédie humaine; pouvant également mettre ù profit une partie de chasse, une séance scientifique, un dîner, un bal anglais ou une fête hindoue , j’étais dans une admi-

râble situation pour tout voir, analyser, comparer et juger. Que de fois, au retour d’une réunion bruyante, au sortir d’un salon britannique ou de l’hôteLde quelque riche Babou , ai-je murmuré, sous les ombrages silencieux de ma demeure, cette pensée de Jacquemont :

« Les êtres que le malheur a frappés assez fort pour les empêcher de renaître jamais au bonheur; ceux pour lesquels la vie n’est plus , dans le présent , qu’un état indifférent de la sensibilité, animé quelquefois des souvenirs du passé, et dans l’avenir, qu’un horizon limité, sans illusions, sans espérances, ces êtres-là sont les plus justes appréciateurs des destinées de l’homme. Isolée en quelque sorte du monde au milieu duquel ils vivent, morte à la plupart de ses joies, leur âme, tranquille désormais, plane sur le tableau de l’existence humaine, et, avec l’œil exercé des passions jadis trop actives, elle en découvre, elle en pénètre à fond tous les détails. Ne doit-il pas être un juge éclairé du théâtre, l’acteur habile retiré de la scène 1 ?»

Cinq lieues à peu près séparent Barrackpour de Calcutta. Je les ai bien souvent franchies le matin et le soir, soit au galop de mon cheval , par la route de terre qui n’est qu’une longue promenade à travers des jardins et des vergers, soit sur le fleuve, dans une embarcation légère que je maintenais toujours le long de la rive, pour observer les groupes pittoresques qui la couvraient au lever et au coucher du soleil. Les ghauts de cette partie du fleuve, construits nouvellement des deniers des riches dévots de la ville indigène , sont d’un style grec assez élégant; c’est un large escalier dont les marches descendent jusqu’au niveau des plus basses eaux. Au sommet est une sorte de péristyle porté sur des colonnes légères

Page 1