I.it société Indigène de Cdlcntta
Si voisins que soient dans l’Inde, grâce aux nécessités de la vie usuelle, les indigènes et leurs maîtres européens, si rapprochés et si mêlés qu’ils puissent être par les obligations de la vie officielle et de la politique, il n’y a entre eux que des égards, il n’y a pas d’intimité. Dans les fêtes qu’ils se donnent, ils se coudoient sans se toucher; nul trait d’union ne peut exister entre eux. En effet, comment un brahmane ou tout autre Hindou revêtu du cordon, emblème de la double naissance, pourrait-il s’unir à des Européens par les liens de l’estime ou de l’amitié, lorsqu’il les voit se nourrir de la chair du bœuf et de la vache, lui qui serait moins révolté de les voir dévorer de la chair humaine; lorsqu’il les voit prendre des parias à leur service, lui qui se croit souillé et astreint à toutes sortes de purifications , si l’ombre d’un individu de cette espèce se projette seulement sur lui ; lorsqu’il voit leurs femmes participer publiquement à leurs plaisirs, manger, boire, rire, jouer avec des hommes, et surtout danser avec eux, lui devant qui sa femme n’ose pas même s’asseoir; lui qui ne peut concevoir la danse que comme un exercice, une branche du métier de la courtisane? Enfin parmi les détails du costume européen, ne voit-il pas figurer des souliers , des bottes, des gants confectionnés avec des matières animales , lui qui ne comprend pas comment un galant homme peut manier, porter, appliquer sur sa peau, sans frémir d’horreur, ces impures dépouilles cadavériques?
Voici , à ce sujet, une anecdote qui , lors de mon passage, anima pendant quelques jours les conversations des salons anglais de Calcutta :
Un brahmane spirituel, instruit, esprit fort en son
genre, venait fréquemment chez un Anglais qui l’avait pris en affection et ne se gênait guère pour contester les principes des croyances brahmaniques. L’Hindou se prêtait de bonne grâce à ces discussions philosophico-religieuses, et témoignait sur toutes choses la plus grande tolérance. Un jour qu’il arriva, sans s’en douter, à l’heure du repas de l’Anglais, celui-ci résolut de passer de la théorie à la pratique. « Mon cher, dit-il au brahmane en le prenant par le bras, il est temps de mettre tout votre nonsense de côté. Vous êtes trop sage pour y persister encore; d’ailleurs, avec moi, vous n’avez pas à craindre de vous compromettre en ôtant le masque. » Ce disant ils s’avançaient vers la salle à manger. « Allons , asseyez-vous là et mangez tout bonnement une tranche de bœuf avec moi. » Ces dernières paroles résonnaient encore aux oreilles du brahmane, qu’il se trouva en présence d’un rosbif fumant. A cette vue , un tremblement convulsif saisit le pauvre diable; son œil devint hagard, sa langue se glaça, il tomba sans connaissance'. A dater de ce jour, on ne le revit plus dans la société européenne.