I.ph quatre phone* de fexlntenee du brahmane
L’existence sociale des brahmanes peut être divisée en quatre phases importantes. La première condition est celle de l’enfant auquel on fait l’investiture du triple cordon, et qui dès lors est appelé brahmatchary. La seconde est celle de l’homme dans l’état de mariage ; alors , et surtout après qu’il est devenu père , on le nomme grahasta. La troisième est celle du brahmane qui, dégoûté du monde, se retire dans les forêts avec sa
t. Prince A. de SoltikofT, t. I.
femme ou son fils pour prendre le nom de vana-prasta (habitant des bois) ou de djoyui (religieux errant). Enfin, la quatrième est la condition du sanniassy, qui prend le parti de vivre entièrement dans la solitude, sans femme, sans appui , et par conséquent d’une manière plus édifiante encore que le vana-prasta.
C’est généralement de cinq à neuf ans qu’on revêt les enfants du cordon sacré. Mars, avril, mai ou juin sont les mois les plus favorables pour procéder à cette cérémonie, qui porte le nom d’ ouppanayana ou d'introduction au savoir, parce que, à dater de cette initiation, un brahmane acquiert le droit de se livrer à l’étude. Ce sacrement domestique entraîne des dépenses considérables; toutes les personnes présentes ont droit à des cadeaux de pièces de toile et de monnaies d’or et d’argent; une ample provision de riz, de farine, de légumes secs et verts, de fruits, d’huile de sésame, de ghi, de laitage, etc., etc., est indispensable pour le festin, ainsi que du sandal, du vermillon , du safran , et surtout des noix d’arèque et du bétel pour les intermèdes. Comme, en outre, on ne saurait se passer d’un immense assortiment de plats et de vases de terre de toute espèce et de toute forme, attendu que chacune des pièces de cette vaisselle ne peut servir qu’une fois et doit être cassée aussitôt, il faut que les parents peu fortunés aillent de maison en maison faire la quête et ramasser les fonds nécessaires h l’ouppanayana de leur fils. Cette quête, du reste, est bien facilitée par la croyance où sont les Hindous de toutes castes, qu’ils font une œuvre méritoire en y contribuant par leurs aumônes.
Plusieurs des rites usités dans cette circonstance étant les mêmes que ceux du mariage, dont nous parlons plus loin , nous nous bornerons à dire que le cérémonial de l’ouppanavana, qui ne dure pas moins de quatre jours et
qui semble avoir le double caractère d’un baptême régénérateur et d’une initiation, se termine par la suspension d’un cordon au cou du petit récipiendaire. Ce cordon , qui est porté en bandoulière de l’épaule gauche à la hanche droite, se compose de trois petites ficelles tressées chacune avec neuf fils. Le coton dont il est formé doit avoir été cueilli sur la plante de la propre main d’un brahmane, cardé et filé par des personnes de celte caste, afin qu’il ne puisse pas contracter de souillure au contact de mains impures. Lorsque les brahmanes sont mariés , leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois.
Le mariage chez les Hindous est considéré non-seulement comme un acte honorable , mais comme le but essentiel de la vie. Ils avaient jadis une loi, venue de Manou, dit-on, qui, semblable à celle d’Athènes, défendait de confier aucune fonction importante à un célibataire. N’avoir point de fils qui puisse perpétuer sa race et la série de ces rites funéraires qui affermissent les ancêtres sur les sièges divins que leurs vertus leur ont acquis dans le monde d’en haut, est pour un Hindou la pire des calamités. Mais, quelles que soient les perplexités d’un homme privé de fils , elles ne sont rien comparées aux ennuis de la femme sans mari. Aussi n’est-il rien que ne fassent les pères et mères pour se débarrasser de leurs filles. Ce sont eux naturellement qui se mettent en quête du futur, et celui-ci n’est, en général, connu de l’épouse qui lui est destinée que lorsque leur nœud commun est à peu près formé. Un époux riche, ou tout au moins qui a chance de le devenir, voilà surtout ce que l’on cherche du côté de la femme; du côté de l’homme, c’est la pureté de la caste et la santé. Mais, même après l’échange préliminaire des présents, on attend qu’un présage favorable permette d’aller plus loin. Heureux les fiancés , si un lézard bruit dans le gazon, si une vache beugle, si un doux oiseau
fait entendre son chant pendant la négociation! Malheur à eux, si un chat, un chacal, un serpent, un oiseau criard apparaît aux ambassadeurs avant la réponse définitive!
Les cérémonies du mariage sont très-compliquées et varient suivant les castes, sans compter les singularités locales de chaque province. J’ai parlé des noces d’enfants célébrées h Bombay. Voici comment je vis à Calcutta les choses se passer dans les familles brahmaniques :
Avant le lever du soleil du premier jour (que l’on choisit ordinairement vers l’équinoxe de printemps, alors que Mars et Vénus sont en conjonction parmi les astres), un grand cortège d’amis et de parents vient prendre le fiancé et la fiancée et les mène au ghaul le plus renommé du Gange, pour leur faire subir une série d’ablutions solennelles, suivies de prières et de la pratique de V air ali, qui se fait avec le feu, afin de détourner les effets du mauvais oeil. Ramenés chez eux, on les fait asseoir sur une peau d’antilope, la face tournée vers l’Orient, sous une sorte de dais soutenu par douze piliers et décoré avec profusion de guirlandes de fleurs, de banderoles et de pierreries. Là, tout le jour durant, on les frotte de safran, on leur lave les pieds avec du miel, on leur lie et on leur délie des nœuds autour des poignets, on les oint d’huile et de parfums, on leur passe des pierres magiques sur les membres, tout en suppliant les dieux de venir douer les jeunes époux de quelques rayons de cette flamme céleste qui anima autrefois le premier couple humain. Au coucher du soleil , la cérémonie tourne au grotesque : le fiancé se lève tout à coup, se prétend saisi du besoin de quitter sa famille et d’aller à travers le monde chercher fortune ou visiter les lieux de pèlerinage. Il se lamente, fait de tristes adieux, et le voilà, le bâton du voyageur à la main, la besace sur le dos , qui feint de recommencer, pauvre , errant, misérable, les aventures de l’enfant prodigue,
quand soudain il rencontre une longue procession armée de torches : ce sont ses amis qui l’invitent à retourner ; un long débat s’engage entre eux; enfin, sur l’offre qu’on lui fait d’une femme jeune, belle et accomplie, le pèlerin se laisse toucher et ramener en triomphe, au milieu d’un charivari de trompettes et de cymbales, de cris assourdissants et de décharges d’armes à fqp.
Le second jour, devant toute l’assistance invitée, les deux pères ou ceux qui en tiennent la place unissent solennellement les mains de leurs enfants, puis leur versent avec componction sur le corps sept mesures d’eau , sept mesures de blé et sept de lait , pendant que le brahmane officiant leur fait lecture des muniras 1 consacrés à la discipline conjugale.... « L’époux est le dieu de la femme ; quelque vieux, laid et méchant qu’il soit ou devienne, la femme doit en faire l’idole de son cœur; que tous ses désirs soient conformes aux siens; s’il rit, qu’elle soit prête à rire; s’il pleure, qu’elle verse des larmes ; s’il veut causer, qu’elle parle; s’il garde le silence , qu’elle se taise! »
Si le code brahmanique est encore moins galant én cet endroit que notre code civil, il ne faudrait pas en inférer qu’il ne stipule pas les devoirs du mari.
Celui-ci est requis, comme chez nous , de donner à sa femme aide et protection ; il lui doit bon souper , bon gîte et le reste. Il y a , à cet égard , telle prescription des vieux montras qui semble comme un écho de cette pensée charmante du Manava-Çastra : Que le nom de la femme soit composé de syllabes harmonieuses et douces à prononcer ; qu'il soit dans la maison comme un sourire , comme une parole de bénédiction * !
La lecture des devoirs et des droits des époux terminée , l’officiant passe sur l’épaule du fiancé un zéna ou
1. Mantra, commentaire, commandement religieux. — 2. Lois de Manou, liv. III.
cordon brahmanique, composé de neuf tours au lieu de trois, et attache un tahli ou grand anneau, emblème de mariage , au cou de la jeune femme. C’est l’acte le plus solennel et le plus obligatoire de la cérémonie. Les rites du troisième jour, qui semblent être un vestige de ceux de l’Arie primitive , consistent à faire sept fois le tour d’un feu consacré. Ceux du quatrième se composent d’un banquet où les deux époux dînent ensemble en présence de tous les convives : c’est le signe de leur union intime, et l’épreuve la plus difficile pour la modestie de la nouvelle épouse; car manger en présence d’un homme, même d’un parent, est généralement regardé comme une preuve tout au moins de légèreté, et dire d’une femme qu’elle aime les repas de noce est une bien grave accusation. Enfin, le cinquième et dernier jour commence par une offrande de riz, brûlé en l’honneur des dieux et des mânes; seul sacrifice, à l’exception des suttis, auquel une femme puisse prendre part. Le cérémonial se prolonge par des oblations nouvelles et des changements bizarres de costume de la part des mariés; puis il se termine, comme il a commencé, par une procession qui promène à travers les rues, à la lueur des torches et avec accompagnement d’un effroyable orchestre , l’heureux couple porté dans un splendide palanquin. Il y a toujours dans ces fêtes un étalage extraordinaire de bijoux et de parures. On distribue aux pauvres et aux religieux d’abondantes aumônes , et on m’a cité des noces où ces largesses avaient atteint la somme de trois lacs de roupies (750000 fr.).
l.R worlcté britannique.
Il y a une quarantaine d’années, m’a-t-on dit, que la société anglaise, à Calcutta, ne formait qu’une grande famille dont tous les membres, liés par une bienveillance
familière, se visitaient sans cesse et se réunissaient tous dans leurs plaisirs. Le tiffin actuel était alors le dîner, ci ce qu’on appelle maintenant de ce nom était décidément un souper qui clôturait la journée. Chaque famille avait son jour de réception, où la maison était ouverte pour tous ceux qui s’y présentaient, depuis la chute du jour jusqu’à neuf heures. A l’annonce du souper, les invités seuls demeuraient, les autres battaient en retraite.
Mais les beaux airs de London sont venus tout gâter. On vit maintenant aussi près que l’on peut de la métropole; les femmes en suivent religieusement les modes, sans faire à la différence des climats la plus légère concession. Suivant l’usage de leur patrie, elles ne se montrent jamais qu’en toilette ; et, commecette exhibition commence à neuf heures du matin, et même deux ou trois heures plus tôt si elles vont à la promenade, force leur est, vers le milieu du jour, de s’enfermer chez elles et de se déshabiller pour respirer. Au jour tombant, elles doivent reprendre le supplice du corset, plus serré que jamais; car c’est en voitures découvertes qu’on va à la promenade, et il y faut faire assaut de toilette; d’ailleurs on ne rentre que pour s’asseoir à table, où il faut se bien tenir, et pour aller de là au théâtre, où il faut brillèr.
On se visite maintenant très-peu. Les hommes seuls, qui ont des affaires et qui ont besoin les uns des autres, vont se voir le matin avant le déjeuner : mais c’est entre ce repas et le tiffin que se font les visites cérémonieuses, jamais plus tard.
Il se fait une grande consommation de romans et de revues anglaises. Mais, comme celles-ci sont en général fort bonnes et habituellement sérieuses par la nature des ouvrages dont elles rendent compte, on ne les lit guère ; on se contente de les payer et de les recevoir. M’est-ce
pas à peu près ainsi que la haute société de Londres et de Paris prouve sa passion pour la musique italienne ? On loue bien cher une loge à l’Opéra , et l’on y fait acte de présence et d’ennui '.
Si nombreuses qu’aient été les invitations dont j’ai été honoré à Calcutta pour dîners, soirées ou bals, je dois avouer qu’il fallut bien peu de temps pour les dépouiller de tout attrait pour moi. « Les Anglais n’ont point d’expansion en société : réservant toutes les qualités de leur cœur et de leur esprit pour leur home , leur intérieur, ils s’enveloppent dans le monde d’un masque de glace : souvent bons et aimables en petit comité, souvent encore brillants , touchants ou légers la plume à la main , ils ne savent point causer. Tel vous aura reçu en franc et gai compagnon , dans les solitudes où il règne sur les frontières extrêmes de l’empire indo-anglais, qui ne vous saluera que d’un sourire contraint et d’un geste empesé dans un salon de Calcutta. En échangeant quelques mots avec lui, vous découvrirez sous sa physionomie une arrière-pensée qu’il n’exprimera point : probablement c’est sa meilleure , sa plus profonde , sa plus spirituelle; il la garde pour son intime ami, pour sa femme, pour sa maîtresse, et presque toujours pour lui -même. Que de gens j’ai rencontrés le lendemain de quelque grande réunion, qui se plaignaient de l’ennui, de la froideur de la veille, sans songer qu’ils avaient contribué pour une bonne part à cet ennui , et qu’ils y contribueront encore à la première occasion par l’orgueilleuse servitude qui les enchaîne à la mode, par cette affectation de réserve dont ils ne veulent pas être les premiers à se dépouiller* !
Quant aux femmes, c’est encore pis : non qu’elles manquent d’esprit ou d’éducation , elles sont même générale-
1. Jacquemont, Journal, X. I. — 2. Ed. de Warren, t I, chap. ix.
ment plus instruites que les nôtres, mais c’est toujours le bon ton qui les oblige à se grimer d’un masque odieux ou ridicule. Une dame anglaise n’oserait pas causer de choses sérieuses avec un homme de mérite; ce serait s’exposer à passer pour savante, blue stocking *, ce qui est une grosse injure. Ne lui parlez donc ni de politique, ni d’art, ni de science, ni de littérature; vous l’offenseriez. Mais mettez-la sur le chapitre de la nourriture, du sevrage ou de la médicamentation des enfants; ou mieux encore, fournissez-lui le moyen de déchirer la réputation de ses voisines , et vous verrez cette froide statue s’atiimer et parler, parler sans terme ni mesure.
La position des jeunes filles est plus déplorable encore. Elles n’ont à choisir qu’entre deux rôles : ou l’affectation d’une innocence impossible à qui a toujours eu entre les mains dès l’enfance une Bible non châtiée, ou le laisseraller le plus agaçant , le plus risqué. Les unes joueront à l’Agnès , paraîtront étonnées de tout et auront toujours sur les lèvres un éternel : «Oh! en vérité! » Les autres, visant à l’effet contraire , prodiguant les éclats de voix et de rire , se jetteront à la tête de tous les hommes et à travers toutes les conversations. Deux extrêmes qu’on se hâte avec raison de fuir au plus vite.
La destinée de la jeune Anglaise venant courir dans l’Inde les chances d’un établissement conjugal a été retracée depuis longtemps : c’est, à quelques variantes près, l’histoire de la bégueule du fabuliste. Ayant quitté, au sortir de pension, le foyer paternel, où peut-être elle aurait langui sans dot, sans grande beauté et sans prétendants, elle vient à Bombay, à Madras ou à Calcutta chasser aux maris, sans autre chaperon qu’une parente éloignée ou quelque amie de sa famille. Dans une société