Bas bleu
où un anathème général pèse sur le célibat et où le préjugé de la couleur règne en tyran, le gibier qu’elle cherche n’est pas difficile à trouver. A peine débarquée, elle n’à que l’embarras du choix entre une foule de partis qu’elle n’aurait pu même réver dans sa patrie. Jeunes gens blonds et roses, veufs au cœur ridé comme le front, civilian et militaires, nobles et roturiers soupirent à ses pieds.
Tant d’adulation serait funeste à de plus fortes têtes que celle de la pauvre miss. La sienne n’y tient pas et tourne au plus complet vertige. Elle surfait tellement le prix de sa main, élève si haut ses prétentions, que, d’espérances en déceptions et de déceptions en refus, elle finit , comme celle de ses pareilles dont parle La Fontaine,
Par so trouver enfin tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru,
c’est-à-dire quelque vieux nabab, desséché par le soleil et les excès de l’Inde, qu’elle abandonne au bout de trois mois pour s’enfuir avec un amant et plaider en séparation, ou bien quelque pauvre subalterne, malheureux dans son avancement, lieutenant depuis peut-être vingt ans, criblé de dettes, perdu de santé, et qui, n’ayant plus l’espoir de revoir son pays, veut du moins se donner quelques jours de bonheur, et croit y parvenir en prenant une femme. L’infortuné ne s’est donné qu’un fardeau de plus. La compagne dont la prudente sollicitude devait rendre le calme à son intérieur, dont le sourire devait rasséréner son horizon, ne fait qu’aggraver leur situation commune par son ignorance absolue en économie domestique, par ses préjugés de grande dame, son amour du luxe et ses poses de victime devant des malheurs qu’elle eût dû conjurer'.