Éd. de Warren, t. II
A Dieu ne plaise que je veuille ramener à ce type , un peu chargé peut-être , toutes les physionomies féminines que l’Angleterre envoie dans l’Inde ! Dans tous les centres européens que renferme cette contrée , que de types diamétralement opposés ne pourrait-on pas citer! Tous nos contemporains qui ont visité Calcutta n’onl-ils pas rendu hommage à la beauté sans apprêts de lady A.... , à la grâce simple et pure de miss B.... , à la conversation spirituelle, sans affectation et sans fiel, de mistress C.... , etc. , etc.? Jacquemont lui-même , ce sceptique railleur, n’a-t-il pas vanté en style épistolaire à ses amis de Paris : lady G.... comme un résumé de toutes les
séductions de son sexe ; miss P comme une touchante
jeune fille ; lady W.... comme une haute et souriante intelligence ? Cela lui a fait, il est vrai , une grosse affaire avec les collets montés de Calcutta, qui ne veulent, à ce qu’il paraît, ni de la louange ni du blâme de l’étranger. Au risque d’attirer sur mon humble volume le terrible anathème de shocking , qui n’a pas écorné un feuillet de Jacquemont , je mê hasarderai à ajouter à celte liste de belles et bonnes le nom de mistress Y.... , dont mon passage sur un sol qu’elle honore m’a mis il même de connaître la personne et le caractère, excentriques peut-être , mais adorables l’un et l’autre, de l’aveu unanime des sages et des fous.
Ceux-ci admirent en elle le meilleur jockey, le plus joli groom, le plus savant vétérinaire et le plus intrépide sportsman de l’Inde; ceux-là aiment à citer la simplicité et la gaieté de son cœur, cristal limpide qu’aucune ombre mauvaise, aucun souffle impur n’a jamais terni. Les uns exaltent ses prouesses d’écuyère, sa passion pour les chevaux, à laquelle pourtant elle a sacrifié le bonheur d’être mère ! les autres proclament ses tendances généreuses vers tout ce qui est bon et grand. Tous la comparent à
la Diana Vernon de Walter Scott, envient celui dont elle enchante les heures et racontent comment naguère elle lui a sauvé la vie, au péril même de la sienne.
C’était dans une de ces forêts qui couvrent comme un linceul tant de cités de l’Inde antique. La belle amazone, dirigeant avec grâce un cheval fougueux que seule elle a pu dompter, y suivait, aux côtés de son mari, une chasse aux sangliers, exécutée l’épieu à la main, selon la méthode des anciens , par une troupe brillante de cavaliers anglais. Tout à coup, au milieu des péripéties de sa course ardente à travers djungles et ruines, elle voit M. Y.... qui se détache du groupe dont il fait partie et qui se jette, avec l’aveugle frénésie d’un naturaliste et d’un collectionneur, h la poursuite d’un singe d’espèce rare fuyant devant lui. La jeune femme , fort au courant des superstitions du pays, qui rendent très-dangereux pour un Européen le meurtre d’un quadrumane, se rappelle aussi qu’un grand nombre de bûcherons hindous, errant dans la forêt, peuvent épier, surprendre et punir le sacrilège chasseur. En proie à la plus vive anxiété, elle n’hésite pas un instant et se lance au galop de son cheval sur les traces de son mari. Bientôt, au détour d’un sentier, elle entend des cris et reconnaît sa voix. Franchissant le djungle comme un oiseau, elle vole en ligne droite vers le point d’où partent les sons, et tout à coup, de l’autre côté d’un ravin profond , elle découvre M. Y.... se débattant, terrassé, entre des assassins. Seule, sans armes , séparée de son mari par un précipice , rien ne l’arrête ; elle pousse son cheval sur la ravine béante, la lui fait franchir d’un bond, et tombe les yeux étincelants, la cravache à la main, au milieu des meurtriers. Dans leur terreur superstitieuse , ils croient que son cheval a des ailes; ils la prennent pour une des déesses de leur mythologie, abandonnent leur victime et s’enfuient.
Son époux une fois sauvé, la faiblesse de la femme trahit l’héroïne. Elle regagna avec peine sa demeure et fut longtemps malade de son émotion. Un soir enfin je la revis dans le monde , à Calcutta : c’était à un bal. Quand elle entra dans la salle, par un mouvement spontané toutes les femmes se levèrent pour la voir, et tous les hommes s’inclinèrent devant elle. Cet hommage inattendu la saisit , et elle fondit en larmes : ce qu’elle avait fait lui paraissait tout naturel, elle n’y avait réfléchi ni avant ni après.... Je ne sais , mais je trouvai ses larmes plus admirables encore que son courage '.
l.e» AnglulK au camp. — Traitement* militaire* et civil».
Ayant reçu d’un officier du camp de Barrakpour une invitation à déjeuner, je partis de grand matin , à pied , le fusil sur l’épaule , et suivi d’un seul domestique : c’était une course d’une demi-heure. Je trouvai mon hôte au champ de manœuvre, botté, éperonné, vêtu de blanc, n’ayant d’autre insigne militaire qu’un sabre et une ceinture de soie; il regardait nonchalamment ses soldats tirer tout de travers ; un vieux sous-officier européen les instruisait seul. A la première apparition du soleil , qui venait de se lever, le signal du départ fut donné.
« Comme vous êtes venu à pied et que nous devons gagner pédestrement ma demeure (il y avait bien trois cents pas), je fais, me dit mon hôte, cesser l’exeréice un peu plus tôt qu’à l’ordinaire. » Et par politesse pour moi il renvoya son cheval.
Nous arrivâmes en deux minutes devant un joli bungalow : c’était sa demeure; des canapés nous attendaient