I. Ëd. de Warren, t. II
sous la varangue. Un jeune camarade, lieutenant comme lui, qui partage avec lui cette habitation (en raison delarfwreté des temps qui ne leur permet pas d’avoir chacun leur maison) , rentra à cheval presque aussitôt que nous. Des beliras , sortes de serviteurs spéciaux , accoururent alors pour déboîter et déshabiller leurs maîtres, qui passèrent de larges pantalons et une robe de chambre de mousseline, pour mieux jouir du plaisir de prendre le café et de lire les journaux de Calcutta , qui vinrent bientôt. Deux chiens fort laids , mais que l’on me dit d’une race très-distinguée, entrèrent à leur tour, amenés par un domestique qui n’a dans la maison d’autre charge que celle de les soigner. Je demandai leur usage, s’ils étaient dressés k quelque chasse, ou entretenus seulement pour la sûreté ; et l’on me répondit qu’ils n’avaient pas d’utilité spéciale, mais que c’étaient de jolis animaux à voir le matin en revenant de la parade, et que d’ailleurs c’était l’usage d’avoir des chiens.
Ces visites que chaque malin ramène périodiquement se terminèrent par celle du soubndar ou capitaine natif de la compagnie, qui venait militairement rendre compte de toutes choses à son chef, le lieutenant européen.
Le soubadar parti , je croyais que nous allions déjeuner; mais en robes de chambre, comme étaient mes hôtes, la chose se pouvait-elle ? Il fallut attendre que leurs gens les eussent déshabillés, baignés, frottés, essuyés, peignés et rhabillés de blanc pour la troisième fois depuis leur lever !
« La table était splendide et couverte d’argenterie; l’eau et le beurre avaient été refroidis avec du salpêtre , ce qui nécessite l’entretien d’un abdar, serviteur assez dispendieux. Du poisson de diverses espèces, du riz au carry, «les œufs, du pain blanc, du pain bis, des muffins, des
rôties, du thé, du sherry, du champagne, tout l’appareil enfin d’un déjeuner anglais, couvraient la table, où dix personnes affamées eussent pu satisfaire leur appétit: il y avait donc superflu des deux tiers, et ce luxe outré ne profite qu’aux corbeaux et aux chacals, car jamais un do- ♦ mestique hindou ne touche à la desserte de ses maîtres.
« Quand nous eûmes fini , les houkabadars firent leur entrée, déployèrent chacun derrière leur maître le petit tapis accoutumé, y déposèrent religieusement le houka préparé et allumé et en présentèrent le tube.
« On causa de la misère des temps et de l’impossibilité de vivre avec le traitement du grade et la haute paye donnée par la compagnie. Mais qu’est-ce que vivre pour ces messieurs? C’est avoir un cheval de selle, un cabriolet, une maison pour soi seul, le moyen de boire chaque jour une bouteille de vin de France et une ou deux bouteilles de bière anglaise, enfin de n’ingurgiter d’autre eau que de l’eau de Seltz. Du reste, il va sans dire que, dans un climat si chaud, il faut changer de linge trois ou quatre fois par jour; et l’entretien et le blanchissage d une si énorme quantité de vêtements est dispendieux.
« Mais si ces jeunes échappés du collège, qui n’ont ja- •mais eu une chambre à eux, voulaient bien ici ne pas avoir une maison tout entière , s’ils étaient satisfaits d un cheval tel quel, s’ils supprimaient leur houka qui les abrutit ou les condamne du moins à des habitudes de paresse invincibles, s’ils se contentaient de boire de l’eau refroidie dans des gargoulettes, et s’ils se limitaient à la moitié d’une bouteille de vin à leur dîner, au lieu de s’endetter, ils s’enrichiraient encore1. »
Un de nos contemporains, écrivain habile et judicieux, qui a longtemps vécu parmi eux et à l’ombre des mêmes