‹ L'Inde contemporaineChapitre 124 sur 166 · Jacquemont, Journal, t. II, p · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal, t. II, p

ou autre , a effrayé par d’épouvantables forfaits la population d’une province entière, une foule de misérables se hâtent de profiter de la terreur générale, pour commettre sous son nom des vols et des assassinats, presque sûrs alors de ne s’exposer à aucun danger personnel. Dans de telles circonstances, quelques magistrats ont cru devoir interdire à tous leurs administrés le port ou même la possession d’armes quelconques. Nulle mesure ne pouvait être plus agréable aux malfaiteurs, les honnêtes gens seuls obéissant d’habitude h de pareils ordres, et dès lors n’inspirant plus aucune crainte aux bandits, qui viennent les dévaliser et les égorger à leur aise.

Une autre cause perpétuelle d’alarmes est l’esprit d’exagération des Hindous. Us ne peuvent raconter un fait sans le dénaturer et le grossir. Le magistrat du district de .... , exposé à recevoir fréquemment des plaintes au criminel, m’a affirmé que maintes fois il lui était arrivé d’entendre des plaignants déclarer avoir été assaillis et laissés pour morts par une centaine de brigands, et de trouver, après une enquête faite avec soin , qu’il ne s’agissait de rien de plus que d’une rixe entre deux ou trois hommes, en présence d’une vingtaine d’autres, comme il arrive souvent dans un carrefour ou sur un marché, mais sans qu’aucun des spectateurs eût pris une part quelconque à la querelle. Il en est bien souvent ainsi pour les plaintes de vol sur le fleuve ou dans les habitations; jamais on n’a été dévalisé par un ou deux voleurs; on a toujours été attaqué par une nuée de bandits ; c’est un moyen d’éveiller l’attention et l’intérêt du magistrat.

Quoi qu’il en soit, suivant le même fonctionnaire- anglais, on ne peut nier la multiplicité effrayante des crimes et des délits dans le Bengale, et l’existence de bandes de malfaiteurs, qui , sous le nom de Dacoits (c’est le nom

qu’ils se donnent), rappellent les ribband-men d’Irlande, moins lapolitique. Souvent une dizaine de paysans, et davantage se réuniront à l’improviste pour assaillir à main armée quelque maison du voisinage; mais ils ne se contentent pas toujours de la mettre au pillage : souvent ils s’emparent du maître du logis, de sa femme, de ses enfants, et, semblables à ces chauffeurs qui, à la fin du dernier siècle, épouvantèrent le nord de la France, ils emploient la torture envers leurs prisonniers, pour leur arracher une rançon ou l’aveu d’un trésor caché. Pendant le jour, ces brigands exercent des professions paisibles; on en a même connu jouissant d’une certaine aisance. D’ordinaire , l’association est placée sous la protection d’un zémindar, auquel elle donne une part dans toutes les prises; il doit, en retour, employer son crédit pour tirer ses associés des mains de la justice, établir des preuves d’alibi , suborner des agents de police subalternes, acheter de faux témoins, ou bien épouvanter par des menaces les témoins qu’on redoute. Il suit de là que beaucoup de gens, jouissant parmi leurs voisins d’une passable réputation de probité, sont gravement suspectés par l’autorité de tremper dans le dacoitisme ; mais, faute de preuves matérielles suffisantes, l’autorité est réduite à les surveiller au lieu de les punir.

Ayant demandé au narrateur ce que les brahmanes pensaient de tout cela , il me répondit que leur influence, encore assez puissante pour entraîner au mal , ne pouvait, en aucun cas , être désormais un frein moral , et que plus d’une fois la justice en avait surpris trempant dans les plus criminelles machinations.

« Tenez , me dit-il en terminant , voici un extrait de mon registre d’écrou pour le trimestre courant, tel que je vais l’envoyer au juge de ma circonscription ( circuit judge). Vous pouvez y donner un coup d’œil.

Les prévenus y étaient classés par ordre de délits , et je lus :

4° Attaques avec guet-apens 30 accusés.

2® Vols avec effraction 46 —

3° Assassinat , dans les champs, d’un ouvrier par son camarade 4 — ’

4° Id. d’un officier de justice en exercice. 3 —

3° Id. commis à coups de bambou 4 —

6» Crime de faux et subornation de témoins 18 —

7° Vol de bateaux 7 —

8° Piraterie avec tentative d’assassinat. . . 40 —

9® Empoisonnement suivi de mort dans

un cabaret . 2 —

40®Rapt d’un enfant pour le vendre 5 —

11® Vols à main armée, suivis de détention violente, séquestration et torture, crimes qualifiés de dacoitisme 32 —

Total Ï25.

En somme, cent vingt-cinq prévenus destinés aux mêmes assises, non compris un riche brahmane, accusé d’avoir fait enlever et amener chez lui , pieds et poings liés, un de ses voisins, objet de sa haine, et de lui avoir fait couper la tête devant un autel deKali , en observant, au préalable, tous les rites prescrits pour les sacrifices de brebis ou de pourceaux!

Si l’on considère que le district dont je parle n’a pas une circonscription plus étendue qu’un de nos arrondissements de France, on sera épouvanté des présomptions que cette masse de crimes soulève contre la population du Delta du Gange. Il est encore deux choses dignes de remarque: la première, c’est le caractère de complicité que présentent presque tous ces attentats; la seconde, c’est le mode uniforme de défense en usage parmi les accu-

ses. Ils n’invoquent que l’alibi , car c’est le fait le plus facile à établir au moyen de faux témoignages ; la rencontre la plus rare qu’on puisse faire au Bengale est celle d’un indigène se faisant un scrupule du parjure.

Et cependant, à les voir doux et humbles, gais, industrieux, d’habitudes simples et de mœurs presque patriarcales, les croirait-on si démoralisés? Entrez le soir dans les cabanes villageoises, vous verrez les deux sexes réunis autour de la lampe de travail : la conversation est animée, on raconte des histoires, des légendes des anciens jours; les jeunes femmes filent et brodent, les hommes tissent de la toile ou de la mousseline ; d’autres préparent le repas ; les vieillards jouent avec les enfants hune espèce de jeu de dominos. Il n’y a pas, dans ces campagnes, de femmes qui ne sachent coudre, filer et broder. Au temps de la prospérité des fabriques de ce pays, la plupart des dessins qui donnent un si haut prix aux belles mousselines de l’Inde étaient l’ouvrage de leurs mains.. . . N’est-il pas horrible de penser que de cette chaumière si paisible, de cette famille si laborieuse, vasortir d’un instant h l’autre un affreux Dacoit rêvant pillage et sang, ou qu’elles-mêmes peuvent devenir, quelques heures plus tard, théâtres et victimes de tortures et de massacres ? Que de rapports déplorables, h cet égard, entre le Bengale, la terre la plus féconde de l’Inde, et la malheureuse Irlande, la terre la plus féconde de notre Occident' !

Les entretiens que, pendant mon séjour à Calcutta, j’ai eus à ce sujet avec le surintendant de la police du Bengale, n’ont fait que me confirmer dans cette manière de voir. Voici en substance l’opinion de ce haut fonctionnaire, dont relèvent directement plus de dix-huit mille agents indigènes de tout grade, et qui étend sa juridiction sur trente-sept millions d’hommes.

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