Campbell, Modem India, p
Le» luaniamouc IiIh hindou*.
Devant tant de crimes et de misères, quelles sont, pensez-vous , les préoccupations et l’attitude de ceux des indigènes qui , par leur fortune , leur éducation , leur naissance, pourraient avoir quelque influence sur leurs compatriotes? Hélas! c’est l’attitude, ce sont les préoccupations du bourgeois de Molière se faisant recevoir mamamouchi. Ne leur parlez pas des devoirs et des droits de l’homme en société, ils ne vous comprendraient pas : les premiers se réduisent pour eux aux préjugés de la caste, aux prescriptions de la secte; les seconds aux momeries de l’étiquette, aux jouissances les plus creuses de la vanité. Le droit de porter des pantoufles devant quelque mince fonctionnaire, celui de pouvoir se promener en palanquin ou h cheval dans les rues le jour des mariages; l’honneur de se faire escorter, dans certaines circonstances, par des gens armés ou par des porteurs de bâtons d’argent; celui de faire sonner de la trompette devant soi, de marcher aux fêtes et aux cérémonies publiques entouré d’un exécrable orchestre, de le composer de tels et tels instruments plus charivariques l’un que l’autre; le droit de faire flotter autour de soi, à ces mêmes cérémonies, des bannières de telle ou telle couleur , ou représentant l’image de telle ou telle divinité: voilà les objets des rêves obstinés, des désirs ambitieux de tout riche babou , de tout grand propriétaire du Bengale. Voilà les privilèges pour lesquels ils s’entr’égorgeaient autrefois sous leurs princes nationaux, sous l’administration musulmane, et dont le maintien ou l’octroi leur font oublier aujourd’hui l’état de dégradation, de misère et de perversité de leur race.
Plus d’une fois, dans mes excursions à travers le
Delta, j’ai été reçu , invité par des propriétaires appartenant h des familles qui tenaient le premier rang dans l’Inde après les maisons souveraines. Je n’ai pas rencontré un seul de ces hommes, jouissant de deux à cinq cent mille arpents de bonne terre, qui ne fût en instance à Calcutta pour obtenir quelqu’un des ridicules privilèges que je viens d’énumérer, ou d’autres que j’oublie, encore plus stupides; pas un seul qui ne jalousât et ne déchirât ses voisins s’ils les avaient obtenus et qui ne s’autorisât de la rencontre qu’il pouvait avoir faite de mon humble personne dans les salons ou dans les bosquets de Barrackpour, pour solliciter l’appui de mon crédit supposé, ne me parlant qu’avec supplications et mains jointes à hauteur du front, et me jetant en plein visage les titres les plus hyperboliques. « Un mot du maharojah 1 à Son Excellence le secrétaire persan du lord gouverneur arrangerait tout de suite leurs affaires; » ou bien « la plus légère intervention de Ma Majesté auprès du susdit personnage les mettrait au comble de leurs vœux. » Et puis chez tous c’était le même refrain : « N’étaitce pas une honte que des babous de Calcutta reçussent les plus hautes distinctions, tandis qu’eux, véritables descendants des Kchattryas Angas1, dont l’épée ne s’était jamais rouillée à l’ombre d’un comptoir, étaient ainsi négligés? »
Détromper ces malheureux quémandeurs sur ma position, nier mon prétendu crédit, eût été chose impossible; ils ne m’auraient pas cru. Leur rire au nez eût été inutile, ils ne m’auraient pas compris. Il ne me restait qu’à leur faire entendre que l’ouverture et l’entretien d’une bonne voie de communication dans leur district, qu’une
I. Grand-Roi. — 2. Les Angas, tribu Aryane. étaient établis dans te Bengale dès avant l’époque de Rama.
fondation en faveur de l’école chrétienne la plus voisine, étaient les meilleurs moyens d’attirer sur eux l’attention du gouverneur général et d’arriver au but de leurs désirs. Les hommes sont comme les chevaux vicieux : quand on ne peut les conduire au bien en développant leurs bonnes qualités, il faut les diriger par leurs infirmités mêmes. C’est ce que les Anglais font admirablement au Bengale.
fn durbar du geuveriienr général.
A la fin du printemps hindou, et dès l’apparition des premiers hot ivinds ', lord Dalhousie se rendit à Calcutta pour y tenir un durbar ou audience solennelle, qui devait précéder de bien peu son départ pour Simla. Certain de rencontrer à celte pompe officielle non-seulement la fleur des habitants indigènes ou anglais de la métropole , mais aussi une foule de vakils ou envoyés des princes de toutes les parties de l’Inde , je ne manquai pas de m’y rendre. Quand j’arrivai, l’audience était commencée; le gouverneur, suivi de ses aides de camp et de son secrétaire persan , avait déjà parcouru le côté où se trouvaient les plus hauts personnages et ceux qui devaient recevoir des khélats ou vêtements d’honneur. Je ne fus donc pas témoin de ce cérémonial, sans doute plus' sérieux que celui dont j’avais été victime à Dehli; mais, afin de ne rien perdre de ce que j’avais encore à voir, j’allai me mêler de l’autre côté de la salle aux personnes auxquelles lord Dalhousie n’avait pas encore parlé. C’étaient presque tous des hommes distingués par leur rang, leur naissance ou leur fortune, quelques savants indigènes et des voyageurs des diverses contrées de l’Orient. Tous