I . Bernardin de Saint-Pierre, la Chaumière Indienne
religieuses, l’idole est promenée sur un grand char massif, porté par quatre grosses roues pleines, et non à jantes et à rais comme celles de nos voitures. Une grosse poutre lient lieu d’essieu et soutient un édifice haut quelquefois de 16 mètres. Sur les planches d’assemblage qui en forment la base , sont sculptées des figures d’hommes et de femmes dans les attitudes les plus obscènes. Divers étages de charpente à claire-voie s’élèvent sur cette espèce de soubassement et vont en diminuant de largeur, de manière à donner à toute la machine roulante une forme pyramidale.
Ces jours-là , le char est tapissé de toiles peintes , d’étoffes précieuses, de guirlandes de feuillage et de fleurs; l’idole, qui n’est autre qu’un tronc informe de bois à peine ébauché, dont l’intérieur est censé contenir les cendres de Krichna, est revêtue de ses plus riches ornements, parée de ses joyaux les plus précieux. Elle occupe sous une châsse élégante le sommet du char, dont un essaim de danseuses couvre les gradins. Les unes éventent l’idole avec des éventails de plumes de paon; les autres agitent en tous sens des banderoles et des houppes touffues fabriquées avec des queues d’yacks du Thibet. D’autres individus, montés sur le char pour en diriger les mouvements, animent par des vociférations réitérées la multitude qui le traîne, attelée à de grands câbles au nombre de plus de mille personnes. Tout cela s’avance au milieu d’un tumulte et d’une confusion inexprimables. La cohue qui fait cortège au dieu, hommes, femmes, enfants, s’agite, crie, chante, rit, pleure et déchaîne ses caprices et ses vices en un brutal pêle-mêle, d’où s’absentent surtout la raison, la décence et la pudeur. De même que dans les mystères stigmatisés par les moralistes de l’antiquité, il est commun, m’a-l-on dit, de voir des intrigues amoureuses, soumises ailleurs h
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une surveillance importune, chercher un honteux dénoûment dans cette bacchanale.
Et pendant que la procession avance lentement, que des hurlements effroyables et des sifflements aigus en marquent toutes les pauses; que l’orchestre, le plus discordant que les hommes aient pu imaginer, déchire les airs et les oreilles; que des courtisanes, toujours très-nombreuses h ces solennités, exécutent des danses passibles chez nous de la police correctionnelle , un grand nombre de dévots se traînent en rampant devant le char; plusieurs se disputent sérieusement l’honneur de se faire écraser par lui, et d’autres pénitents, saintement accrochés, par un crampon de fer enfoncé sous les muscles des épaules, à un mât tournant sur pivot, décrivent dans les airs de sanglantes spirales....
Telle est l’esquisse des saintes pompes de Djaganatta, tel est le genre de piété qui anime les Hindous. Si infâmes qu’aient été les mystères des Grecs et des Romains, si révoltantes que fussent les extravagances de leur paganisme, ce n’étaient pourtant que des jeux d’enfants en regard des pratiques folles , ignobles , obscènes ou cruelles du culte brahmanique moderne. Mais les brahmanes en vivent, et les maîtres de l’Inde en profitent. Parmi les sources du revenu de la Compagnie figurent les taxes prélevées par ses agents aux portes des lieux de pèlerinage. La taxe perçue à Djaganatta, pendant l’année de mon passage, s’est élevée à plus de 800 000 francs, et le nombre des pèlerins à plus de 300 000. Descendus du nord pour aller jusqu’à Ramisseram, ou se dirigeant du sud de la Péninsule vers Bénarès, tous ont passé par Djaganatta pour y faire leurs dévotions; c’est un terrain neutre que viçnouvites et civaïtes fréquentent avec un zèle égal, et où ils déposent leurs animosités mutuelles et la haine de sectaires qui 191 a a
les divisent partout ailleurs. Mais, sur le nombre que je viens de citer, combien ne sont pas parvenus au terme de leur route! combien n’ont pas revu leur foyer! La mortalité est toujours grande parmi ces agglomérations d’hommes fatigués et exaltés. Tous les chemins qui débouchent sur Djaggernaut sont toujours jonchés de cadavres; les chacals et les vautours semblent là se nourrir de chair humaine. Le collecteur anglais du district estime à plus de 5000 le nombre des pèlerins morts dans l’année, sur le court espace qui sépare sa résidence de Cuttack. « Combien je désirerais, me disait ce fonctionnaire, que chaque porteur d’actions de la Compagnie des Indes pût contempler comme moi ces fêtes de Djaggernaut, et voir à quelle source impure il puise parfois ses dividendes! Je voudrais que tous eussent pu être témoins de la scène navrante que j’ai eue dernièrement sous les yeux. J’ai rencontré dans la campagne une pauvre femme qui se mourait; son mari, pèlerin comme elle, était mort peu auparavant. Elle avait à ses côtés deux petits garçons qui jetaient autour d’eux des regards d’effroi sur les vautours et les chacals qui les épiaient. Je demandai à ces pauvres enfants où était leur demeure : ils me répondirent qu’ils demeuraient là où était leur mère!... »
l.a côte de Coromandel.
J’avais hâte de m’éloigner de ce théâtre de monstrueuses absurdités, de ce charnier d’âmes et de corps.
Ce fut donc avec une sensation de soulagement et de bien-être que, les yeux tournés vers la mer, j’aperçus la fumée du steamer qui dessert les côtes de la Péninsule entre Calcutta et Madras.
Cinq jours plus tard , après avoir fait échelle à quel- i ques centres manufacturiers ou commerçants du Coro-
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mandel, tels que Mazulipatam , Gamgam et Cicacole, je débarquais, ou, pour mieux dire, j’étais jeté à Madras.
Jeter est ici le mot propre, le verbe par excellence; nul autre ne rendrait l’effet d’un débarquement sur toute cette côte de Coromandel, privée de baies et de ports, et battue d’un ressac incessant depuis la rade de Balasore jusqu’au détroit de Manaar. Toute embarcation européenne périrait en quelques secondes dans la triple ligne d’écume qui sépare du rivage les bâtiments mouillés au large. Ils ne peuvent communiquer avec la terre qu’au moyen des schelingues ou barques indigènçs , embarcations primitives, simples coquilles de cuir et d’écorce, dans la formation desquelles il n’entre ni clous ni chevilles, et dont les parties n’adhèrent les unes aux autres que par une couture grossière de cette espèce de filasse qui entoure la noix du cocotier. Chaque schelingue est manœuvrée par quinze, dix-sept ou dix-neuf rameurs, dont un, tenant le gouvernail, fait tout à la fois fonction de pilote et de chef d’orchestre ; car l’équipage bat la mer de ses rames sur la mesure d’un lamentable chant, mélange de tous les patois de la côte et des notes les plus monotones et les plus discordantes de l’octave.
C’est au milieu de ce concert, digne de figurer aux funérailles du diable, que l’on vient heurter trois lignes parallèles d’écume, dont la première n’expire en mugissant sur la plage que pour être immédiatement remplacée en arrière par une quatrième , qui se rue du fond de la mer avec d’épouvantables murmures sur les traces de ses devancières. L’art du nautonnier consiste à présenter toujours perpendiculairement la proue ou la poupe de sa barque à la vague qui déferle sur elle. Malheur à l’esquif s’il vient à être frappé par le travers! il n’en restera plus dans un instant que quelques fragments d’écorce et de cuir tournoyant sur l’abîme. Cependant, en ce cas extrême,
il reste toujours un espoir au naufragé. Nulle schelingue ne navigue sans conserve. Voyez-vous à droite et à gauche de vous ces troncs d’arbres recourbés, réunis trois à trois et bondissant dans la houle sous des créatures humaines? Ces ébauches de radeaux sont des katémaratis ; ces hommes noirs accroupis sur eux sont des parias, de la tribu des Makouas ou pêcheurs; hardis plongeurs, toujours prêts à vous repêcher, si les requins toutefois n’ont pas pris les devants. Ce n’est qu’après avoir fait trois ou quatre fois une double bascule d’avant en arrière et d’arrière en avant sur le dos de la lame, après avoir passé par autant d’alternatives, d’angoisses et de terreur, que vous venez enfin vous échouer sur le sable, tl’où vos rameurs vous enlèvent aussitôt dans leurs bras pour vous déposer sur le quai , palpitant encore, rendant grâces au ciel et jurant qu’on ne vous y prendra plus *.
C’est cependant par de pareils procédés que depuis trois mille ans s’échangent et se transbordent, sur près de 300 lieues de côtes, les productions, les trésors et les hommes de l’Occident et de l’Orient.
nadrao.
A part l’hôtel du gouverneur , la cathédrale de Saint- Georges et deux ou trois petites églises, les édifices publics de Madras n’offrent rien de fort remarquable; mais l’ensemble de cette ville, divisée en deux parties distinctes, la blanche et la noire , est d’une irrégularité singulièrement bizarre. C’est l’Europe et l’Asie séparées par une esplanade. D’un côté, les maisons à toits en terrasses, les petits jardins, les rues ombragées d’arbres et la forteresse des Anglais : voilà la ville blanche. De Vautre, un immense village de huttes de boue entassées