Ëd. de Warren, t. I
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les unes sur les autres, dominées ça et là par des flèches de mosquées ou de pagodes, entremêlées de gerbes de cocotiers et de groupes de figuiers sacrés , versant de leurs panaches mouvants ou de leurs ramures voûtées l’ombre, la fraîcheur et le sommeil à une multitude bronzée qui grouille, fume, travaille, dort ou fait des ablutions en pleine rue : voilà la ville noire. Puis, au delà de cette fourmilière, des avenues à perte de vue, conduisant, sous de beaux ombrages, à de magnifiques villas doriques, ioniques, corinthiennes, qu’une verte pelouse, diaprée de bosquets et de fleurs, met à l’abri du bruit et do la poussière : voilà the Gardcns , la campagne de Madras1.
La société de ce chef-lieu de la seconde présidence de l’Inde est, sur une échelle un peu moindre, identiquement pareille à celle de Calcutta. Il y a là, comme dans la grande capitale de l’honorableCompagnie.tout l’état-major administratif, judiciaire et financier d’un grand État , d’un État comptant 145 000 milles carrés (575 550 kilomètres), 22 300 000 âmes et 87 millions de revenu foncier.
Il y a d’abord un gouverneur et ses trois conseillers; puis une haute cour {sudder court) de quatre membres, puis trois secrétaires d’État ; tous, sans doute, moins bien rétribués que leurs collègues de Calcutta, mais prélevant encore au budget de la Compagnie, tant en traitements directs qu’en indemnités pour frais d’établissement , pour matériel et personnel de bureaux, la somme énorme de dix-huit cent et quelques mille francs
Si, en présence de ces magnifiques allocations, on considère que le gouvernement de Madras , malgré son étendue, sa richesse et sa population, est, en réalité, le moins important de l’Inde sous le rapport des relations politiques, de la multiplicité des affaires et de la popu-
1. Ëd. de Warren, 1. 1. — 2. Campbell, Modem India , chap. vi, 231 et suiv.
lation européenne , on ne s’étonnera pas de l’énergique persistance que mettent la plupart des hauts fonctionnaires à y demeurer assis sur leurs chaises curules, bien au delà des limites d’âge et de temps fixées pour la retraite parles règlements de la Compagnie. On m’en a cité parmi eux qui, comptant trente-huit et quarante années de services, pourraient depuis longtemps jouir en Angleterre, dans un repos absolu, d’une pension égale aux deux tiers de leurs traitements actuels; mais la Compagnie est si bonne princesse, qu’ils ne peuvent se résoudre à ne plus la servir. Non moins sourds aux avertissements de la vieillesse que le fut l’archevêque de Grenade aux charitables avis de Gilblas, son serviteur, chacun d’eux est prêt à s'écrier, à l’imitation de ce guerrier de notre histoire contemporaine, fourvoyé dans le dédale d’un débat parlementaire : « J’abandonnerai plutôt ma vie que mon traitement d’activité! »
Dans un faubourg même de Madras, nommé Meilapour, une basse colline rocailleuse, surmontée d’une chapelle, est désignée par la tradition comme le théâtre du martyre de saint Thomas. Il est historiquement prouvé que cet apôtre a prêché l’Évangile dans l’Inde et a reçu les honneurs du martyre en un lieu du nom de Milliapour ou Meilapour. Les chrétiens que les Portugais trouvèrent dans l’Inde au xvi' siècle s’accordèrent tous à désigner l’endroit dont je parle comme celui que le compagnon du Christ a sanctifié de son sang, et à dire que les os du saint, qui originairement y avaient été déposés, avaient, par la suite, été emportés comme reliques en Syrie. Chrétiens et idolâtres semblent, du reste, avoir toujours eu pour ce lieu une vénération qu’ils lui gardent encore, et les uns et les autres y portent des offrandes à l’anniversaire présumé de la mort du martyr.
Comme cette légende ne renferme rien d’improbable.
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je ne vois aucun motif de lui opposer un doute sceptique; il serait même impossible d’en expliquer l’origine parmi des peuples de religions si différentes, si elle ne reposait pas sur un fait réel.
Condjévéram. — Légende de Bail.
A douze ou quinze lieues à l’ouest de Madras , sur la route de la forteresse de Vellore, aujourd’hui prison d’État, et de l’ancien royaume de Maisour, s’élève au sein d’un bois sacré la ville religieuse de Condjévéram, la Bénarès du Carnatic , peuplée de 50 000 habitants qui passent leur vie à fournir de fleurs, d’encens, de beurre fondu, de comestibles et de courtisanes, une infinité de pagodes desservies par plus de 10 000 brahmanes. Suivant quelques voyageurs, rien n’est plus grandiose que l’architecture des temples de Condjévéram; rien de plus extravagant que leurs détails chargés d’animaux fantastiques, de galeries et de colonnades ; rien de confus et de varié comme leur population de singes, de vaches, d’éléphants, de bayadères et de brahmanes de tous âges, barbouillés, bêtes et gens, de jaune et de blanc au front et sur la poitrine, les uns horizontalement, servant Çiva, le destructeur, les autres perpendiculairement, servant spécialement Viçnou , le conservateur. Tout cet ensemble, relevé par les richesses des temples et la pompe des processions presque quotidiennes , est worlh seeing *, m’assura-t-on à Madras, et revêtu d’un intérêt profond.
Mais j’avais vu Bénarès, Aoude et Djaggernaut : la première de ces localités m’avait offert la prose usuelle du brahmanisme moderne; la seconde, sa poésie ; la troisième, son dévergondage immonde. J’en avais désormais
t. Valant la peine d’être vu.
assez; mon jugement était arrêté sur ses ministres et sur ses doctrines. Je savais que, dans le sud de la Péninsule, ceux-là dépassent en corruption et en hypocrisie, cellesci en effets délétères, tout ce que m’avait offert le brahmanisme de l’Hindoustan proprement dit; j’avais hâte de détourner mes yeux de ces sépulcres blanchis et de ces sources empoisonnées.
A une marche au sud de Madras, la côte rocheuse du continent, découpée, ébréchée, rongée par les flots, des pans de murailles, des tronçons de piliers tour à tour baignés ou délaissés par la mer, un vieux temple de Yiçnou où chaque marée vient déposer son écume, indiquent clairement les envahissements de l’eau salée. Là s’élevait , dans les siècles primitifs , la ville aux sept pagodes; là, suivant l’expression des Hindous, le ressac de l’Océan bouillonne et rugit sur la cité du grand Bali. L’imagination des brahmanes va même jusqu’à transformer en ruines les rochers qui hérissent les flots du large ; mais ils ne se trompent pas quant à la cité de Maha-Balipour, qui fut une des capitales de la dynastie lunaire des Pandavas. Ses vestiges couvrent les rochers de la plage sur une longue zone d’environ un demi-mille de largeur, et ces rochers, déjà majestueux et pittoresques par euxmêmes, sont sculptés en temples, en portiques, en basreliefs , sur une échelle, il est vrai, moins grande que celle des monuments d’Éléphanta ou d’Ellora, mais encore empreinte d’élégance , de force et de variété. Différents des temples du nord et de l’ouest de l’Inde, qui sont presque tous dédiés à Çiva et à Kali, ceux-ci ont été consacrés à Viçnou , dont les attributs ornent la plupart des sculptures.
Malgré la relation supposée de ces ruines avec le grand Bali, je ne pus découvrir qu’un seul bas-relief se rapportant à son histoire; le travail en est, du reste, d’un style
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merveilleux.il représente le Titan siégeant sur son trône, dans tout l’éclat de sa puissance, et cependant révélant dans tous ses traits l’angoisse et la terreur. L’artiste a sans doute voulu représenter le moment oii Viçnou , dépouillant le déguisement illusoire d’un brahmane nain , sous lequel il a demandé au roi des Trois-Mondes de lui céder trois pas de son royaume, revêt subitement cette apparence céleste et incommensurable que décrit ainsi le Bhagavata :
« ...Aussitôt cette forme de nain grandit d’une manière miraculeuse, car elle réunissait en elle-même les trois qualités de Hari , l’être infini, qui contient en son sein la terre, l’atmosphère, les points de l’horizon, le ciel, les espaces vides , les mers , les animaux , les hommes , les Dêvas et les Richis.
« En voyant l’ensemble de l’univers dans l’âme universelle, les Asuras tombèrènt en défaillance....
«v Paré d’une aigrette, de bracelets et de pendants d’oreilles en forme de poissons étincelants, portant des joyaux précieux, une ceinture et de riches vêtements, entouré d’uue guirlande de fleurs des bois recherchées des abeilles , on voyait resplendir Bhagavat, le dieu aux grands pas.
« D’un pas il franchit la terre que possédait Bali, remplissant de son corps l’atmosphère et touchant de ses bras les points de l’horizon; du second pas il envahit le ciel; au troisième pas il ne lui resta plus un seul atome à occuper , et il dominait de haut la création *. »
Parmi ces rochers et sous leur ombre , de pauvres petites huttes de feuillée sont la demeure de quelques brahmanes qui subsistent des aumônes que leur font les voyageurs européens et les pèlerins viçnouvites, à qui ils
1. Bhagavatta-Pourana ; traduction d’E. Burnouf, t. III, liv. vm, p. 355.
montrent et expliquent les curiosités de l’endroit. Pendant que l’un d’eux, me servant de cicerone , me psalmodiait en assez bon hindoustani la légende locale de son dieu, deux jeunes musiciens, jouant l’un sur une flûte, l’autre sur une petite paire de cymbales, accompagnaient la mimique cadencée et les passes symboliques d’une fort jolie devadashie ', qui semblait glisser plutôt que danser en avant du cortège, tant ses petits pieds nus effleuraient à peine ce dur sol mythologique. Et cette mise en scène de mœurs éteintes, d’une civilisation morte, de croyances sans objet, n’était pas ce qu’il y avait de moins pittoresque au sein de ces ruines.
Sadraw et Pondichéry.
En les quittant je me dirigeai vers Sadras, site charmant de la côte, où les Hollandais avaient, dans le dernier siècle , une colonie florissante aujourd’hui minée, mais où un Français de Pondichéry a eu le bon esprit d’établir, à mi-chemin de sa ville natale et de Madras, une hôtellerie dans laquelle les voyageurs à pied , à cheval ou en palanquin , sont fort passablement logés et nourris à l’européenne. J’espère, ne serait-ce que pour le bon exemple, que cet honnête industriel aura fait ou fera fortune dans son petit établissement, le seul de ce genre que j’aie rencontré sur les routes de l’Inde.
J’eus à franchir, dans la matinée du jour suivant, le fleuve Paliar, alors gonflé par les pluies de l’intérieur, et j’y parvins à l’aide d’embarcations fort respectables sans doute par leur mode primitif de construction, mais dont je ne provoquerai pas l’importation sur nos cours d’eau d’Europe. Ce sont de simples corbeilles en osier revêtu