‹ L'Inde contemporaineChapitre 141 sur 166 · Pridham, t. II, p. 4, ch. i; Forbes · texte numérisé non relu

Pridham, t. II, p. 4, ch. i; Forbes

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quelques-uns, calmes et immobiles, réfléchissaient l’image des objets environnants, et dont les autres, agités par une brise légère, semblaient heurter de leurs vagues roulantes la lisière des bois qui croissaient sur leurs bords fantastiques.

C’était un de ces aspects de la nature qui défient également la plume et le pinceau. « N’est-ce pas avec raison, m’écriai-je, en m’adressant à mon guide dans un transport d’admiration, que les croyances de plusieurs peuples de l’Orient ont placé ici le paradis terrestre ?

— Peut-être, monsieur, répondit en hochant la tête le vieux coureur de bois, peut-être. En tout cas, c’est le paradis après la chute de l'homme, le paradis dont il n’est plus le roi incontesté. Voilà bientôt trente ans que j’ai appris à connaître cet Éden de votre imagination, et je sais ce qu’il m’en a coûté. *

Curieux de savoir quel fruit amer de l’arbre de la science le vieux John (c’était le nom de mon guide) avait cueilli dans ces forêts, je m’empressai de l’interroger, et voici à peu près dans quels termes il me fit le récit de sa première liaison intime avec la nature cingalaise :

« Il y a de ça, comme je vous l’ai déjà dit, trente bonnes années ; j'arrivais d’Angleterre et j’étais en garnison à Kurunagalla, à une vingtaine de milles d’ici, dans la forêt, sur la route de Colombo.

« Un soir, le ciel était si pur, la brise si fraîche, que je ne pus résister au désir d’aller me promener seul sur la route de Trincomaly. Pendant que j’allais droit devant moi, devisant avec la nature et avec moi-même, j’aperçois un beau paon sur un arbre : l’envie me prend de me l’approprier, je lui jette une pierre; il s’envole et je le poursuis. Hélas ! quand je renonçai à ma chasse inutile, je reconnus à mon grand effroi que je m’étais égaré. Je montai alors au haut d’un arbre pour reconnaître ma

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position d’après celle du soleil. A peine descendu et comme je prenais la direction supposée de mon cantonnement, je vis le chemin barré devant moi par un énorme éléphant qui battait sa tête avec ses larges oreilles , tout en agitant de droite à gauche comme un balancier de pendule sa grande trompe inoccupée, signe trop certain qu’il s’était établi là pour longtemps. Comme le djungle était impraticable partout ailleurs que dans la passe qu’occupait cet animal, je dus attendre qu’il voulût bien se retirer pour me faire place.... et, pendant que j’attendais, la nuit arriva, et avec elle tous les épouvantements de la création s’étendirent sur la forêt : dans toutes les ombres , je croyais démêler la forme monstrueuse de quelque bête de proie; dans le concert discordant dont tous les animaux sauvages saluent celte heure de rapine et de maraude, je 11e distinguais que le rauquement du tigre; tout frôlement dans la feuillée me semblait dû à l’approche de quelque éléphant qui allait m’écraser ; le bruit seul de mes pas sur le gazon me donnait le vertige; à chacun d’eux je croyais heurter la mort. Enfin, épuisé de fatigue et de terreur, je pris le parti de monter sur un arbre pour y passer la nuit; mais avant de m’installer à quarante pieds du sol , entre deux bonnes branches, j’eus soin de m’armer d’un énorme gourdin pour me défendre, en cas d’attaque, contre les ours, qui sont, dit-on, très-nombreux dans ces forêts. La nuit me parut bien longue; car, aux clartés de la lune, voyant passer sous ma forteresse aérienne plusieurs éléphants et des bandes d’animaux sauvages qui m’étaient inconnus, je n’osai céder au sommeil.

« L’aube, ayant enfin apparu à l’horizon, me permit de m’orienter du haut de mon gîte. Je reconnus à deux ou trois lieues environ les rochers de Kurunagalla. Selon mes calculs , je devais les atteindre en quelques heures.

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Mais, à peine descendu, je les perdis de vue dans l’épaisseur du djungle et je m’égarai de nouveau. Hors d’haleine, accablé de fatigue, d’émotion et souffrant déjà de la faim, je m’assis sur un tronc d’arbre mort pour réfléchir à ma situation. Qu’allais-je devenir? comment sortir de cet inextricable labyrinthe? La tète plongée dans mes mains, je m’abandonnais aux plus tristes pensées, lorsqu’un miaulement étrange, suivi d’un bruit peu rassurant d’os broyés, me fit je'er un coup d’œil à travers les larges feuilles d’un bananier sauvage qui me séparait d’une lagune ou étang assez profond; sur l’autre rive, à une cinquantaine de mètres au plus de moi, un tigre déjeunait d’un énorme sanglier qu’il venait de capturer. Pendant que, par un mouvement bien naturel, je me rejette en arrière et m’appuie des deux mains sur mon tronc d’arbre pour m’éloigner sans bruit de ce dangereux voisinage, l’écorce vermoulue se soulève sous mes doigts et un hideux serpent dresse subitement, à quelques pouces de ma figure, sa tête triangulaire et son large cou, noir de venin ; c’était une cobra capella. Je me levai en sursaut et, sans plus songer au tigre, je m’éloignai en toute hâte de ce trop dangereux adversaire; mais cette partie de la forêt était , à ce qu’il paraît , une résidence favorite des plus odieux reptiles ; car, dans ma fuite, j’er» aperçus autour de moi de toutes les grandeurs et de toutes les nuances. Un d’entre eux, que j’avais pris pour une branche morte, ondula sous mes pieds, glissa entre mes jambes et alla à quelques pas de là s’enrouler comme un câble autour du tronc d’un palmier; c’était un boa de sept mètres de long, dont j’avais dérangé le sommeil ou la digestion. Un peu plus loin, obligé de traverser une mare que des arbres abattus par le temps recouvraient en partie, je sentis, à mon grand émoi, un de ces arbres s’enfoncer et disparaître sous moi. Je perdis l’équilibre et

tombai dans l’eau jusqu’à mi-corps. Heureusement j’étais près de la rive, qu’un élan désespéré me permit d’atteindre et de gravir.... Le tronc pourri et verdâtre sur lequel j’avais eu l’imprudence de poser le pied était le dos d’un monstrueux alligator.

« Échappé miraculeusement aux périls entassés dans ce mauvais passage, j’atteignis les bords d’une rivière, où je m’empressai d’étancher la soif qui me dévorait. Rafraîchi et désaltéré, je résolus de descendre ce cours d’eau, dans l’espoir qu’il me conduirait à quelque lieu habité. Depuis quelques instants je marchais assez tranquillement à l’ombre des grands arbres qui revêtent ses berges, quand un bruit d’une nature nouvelle me fit lever la tête. G’était une troupe de singes qui, bien lestés et repus de noix de coco, et portés à la raillerie comme tous les heureux du monde, ricanaient de ma misérable apparence et s’amusaient à faire pleuvoir sur moi des fragments de coques vides. Leur malice m’en inspira une autre; je leur jetai des pierres et, pour se venger, ils me lancèrent à leur tour tous les projectiles que leurs cocotiers purent leur fournir. Les noix les plus pleines, les plus fraîches y passèrent; j’en eus bientôt une ample provision. J’étais sûr de ne pas mourir de faim tant que cette ressource me resterait; mais, la forêt devenant de plus en plus sauvage , les rives du cours d’eau de plus en plus inaccessibles, je dus m’en écarter pour me frayer un chemin , et bientôt les ténèbres se firent de nouveau, et il me fallut choisir un grand arbre pour asile et pour lit. Mais la crainte d’en tomber pendant mon sommeil, mais l’horreur de ma situation et les hurlements des bêtes fauves ne me permirent pas de fermer l’œil pendant cette nuit, la deuxième de mon égarement et qui ne devait pas être la dernière.

« A peine l’aube eut-elle paru que je me hâtai de des-

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cendre de ma retraite. Transpercé de rosée, transi de froid, j’avais besoin de mouvement et de soleil. Je brisai en morceaux les noix de coco qui me restaient de la veille, et, après avoir mangé le contenu de deux de ces fruits, j’enlevai les amandes des autres et les serrai soigneusement dans ma redingote pour mes repas du soir et du lendemain. Un peu ranimé, je repris ma course à la recherche de la rivière dont je m’étais écarté. Un moment je crus entendre des voix d’hommes dans l’épaisseur du bois, à ma droite; je courus aussitôt de ce côté : c’était une fausse joie.... je ne découvris qu’une clairière où, sous quelques grands arbres, broutaient trois éléphants, deux grands et un petit. Ce dernier m’aperçut au moment même où j’essayais de faire une retraite prudente. Ayant couru vers ses deux gigantesques compagnons comme pour prendre leur avis, il tourna court subitement et vint droit à moi, gambadant et folâtrant. J’avais autre chose à faire qu’à essayer de la bonne humeur de cet enfant terrible, et je détalais au plus vite, cherchant d’un œil avide quelque arbre à l’accès facile pour m’y réfugier, quand, venant à rencontrer une racine sur mon chemin , je la heurtai du pied et tombai lourdement à quatre ou cinq mètres du jeune pachyderme qui continuait à me poursuivre. En me voyant étendu devant lui, il recula d’abord de quelques pas; puis s’étant rapproché, il me flaira, me toucha avec sa trompe, me tourna, me retourna doucement et me flaira encore, accompagnant cette étude de petits mugissements de plaisir ou d’étonnement. A chaque mouvement que je lui voyais faire, je tremblais qu’il ne me foulât aux pieds ou ne me lançât en l’air quand il serait las de jouer avec moi, comme un chat joue avec une souris.... Cependant, voyant que les deux gros éléphants ne manifestaient nul désir de prendre part aux divertissements de leur

jeune enfant ou pupille et se contentaient de brouter impassiblement à quatre ou cinq cents pas de nous, je pris une résolution désespérée; je me levai vivement avec de grands gestes et de grands cris. Mon persécuteur inexpérimenté s’enfuit épouvanté, à ma grande joie ; mais il n’eut pas plutôt rejoint ses deux vieux congénères, que tous trois, à ma grande frayeur, se précipitèrent d’un commun accord à ma poursuite , brisant ou ployant comme du jonc les jeunes arbres qui s’opposaient à leur passage. Comment fis-je pour leur échapper, je l’ignore, mais j’y parvins; la peur me prêta des ailes. Le soir de ce même jour, j’eus le bonheur de rencontrer des arbres chargés d’excellents jambos mûrs; je m’en régalai. Ce sont des espèces de pommes rouges et blanches dont la pulpe savoureuse renferme des amandes semblables à des châtaignes. Pendant que je me restaurais avec cette manne inespérée, une nouvelle nuit arriva.

« Plusieurs autres nuits et plusieurs journées pareilles aux premières se succédèrent encore sans que je parvinsse à retrouver ma route et sans que les bêtes fauves qui me rencontrèrent eussent la satisfaction de me dévorer. Cependant la fatigue, les émotions, les privations endurées depuis l’instant fatal où je m’étais perdu, allumèrent en mes veines une fièvre ardente. Un jour j’arrivai à la porte d’une hutte; hélas! elle était abandonnée et en ruine. Le lendemain je trouvai enfin un véritable sentier; un squelette humain gisait par son travers. Peutêtre était-ce le cadavre de quelque infortuné, victime d’une imprudence toute semblable à la mienne. Pour remplacer mes vêtements laissés par fragments à toutes les ronces de la forêt, je dépouillai ce cadavre des habits usés qui le couvraient encore; mais mes forces épuisées ne me permirent pas d’aller plus loin. Le soir venu, j’essayai en vain de monter dans les rameaux d’un arbre ;

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me sentant mourir et résigné à mon sort, je me laissai tomber sur ses racines. C’est là qu’une troupe de Cingalais me trouva endormi ou évanoui , et me réveilla. Comme j’étais trop faible pour me soutenir sur mes jambes , ces bonnes gens me transportèrent à Kurunagalla, où je reçus tous les secours que réclamait mon état. Mes camarades, qui m’avaient appelé et cherché dans toutes les directions, me croyaient mort depuis plusieurs jours; après mon retour ils crurent pendant longtemps que je deviendrais fou ; mais les soins qu’on me prodigua me rendirent la plénitude de la raison et de la vie'. »

Pendant le récit de John, nous descendions doucement, côte à côte, dans les basses terres , par le pas de la Roche- Noire, un de ces sauvages, sombres et romantiques défilés qui, vers les quatre points cardinaux, commandent l’entrée et la sortie du plateau de Candy. Au débouché de cette gorge, nous rencontrâmes dans la forêt un de ces hommes qu’on nomme dans l’Inde jugglers ou charmeurs, et qui passent leur vie à faire l’essai de la fascination humaine sur les animaux que la nature a doués des armes les plus terribles, la force irrésistible et le poison mortel. Rien ne m’a jamais plus étonné que l’adresse et l’audace de ce sauvage, qu’à la noirceur de ses traits et à ses cheveux crépus je reconnus pour un Bédyah ou descendant des anciens aborigènes de l’île, des Rakchas de Yalmiki. Il jouait, au soleil, sur le sable, avec une hideuse naja, de près de quatre pieds de longueur; il la maniait, l’irritait, la frappait même et l’apaisait soudainement, avec une assurance suprême et un empire absolu. Je crus d’abord qu’il avait su la mettre hors d’état de nuire; il n’en était rien cependant, car sur ma demande il lui ouvrit tranquillement les

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