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deux mâchoires et me montra ses dents venimeuses parfaitement intactes et leurs glandes gonflées de venin. Je n’en pouvais croire mes yeux, et, à la vue de cet arsenal de mort, j’éprouvai, je l’avoue, une sensation d’effroi dont je ne fus pas le maître. Je lui demandai alors si le serpent me mordrait dans le cas où je le toucherais. « Très-certainement,» répliqua-t-il; et, craignant que je ne voulusse tenter l’épreuve, ce que je n’avais garde de faire, il s’empressa de faire rentrer l’horrible bête dans le sac qui lui servait de prison. Lui ayant demandé encore s’il oserait manier ainsi tout serpent qu’il rencontrerait dans la forêt, il me répondit négativement, mais ajouta que deux jours au plus lui suffiraient pour apprivoiser le reptile le plus sauvage ; celui qu’il portait n’était encore qu’à son quatorzième jour d’éducation, et n’avait rien mangé depuis qu’il avait été pris.
Avant de prendre congé du Bédyah, je voulus lui faire accepter quelques pièces de monnaie, mais il les refusa. « C’est le charmeur le plus habile de File de Geylan, me dit John comme nous nous éloignions; le capitaine L..., qui commande la garnison de Matalé, en sait quelque chose. Étant allé chasser l’éléphant, il y a peu de temps, il rencontra un de ces animaux tout en entrant dans le djungle. Surpris à l’improviste, il ajusta la bête avec trop de précipitation et, au lieu de lui loger son lingot de fer dans la tête, il ne lui fit qu’une longue blessure dans le cou. L’éléphant furieux se jeta aussitôt sur l’imprudent chasseur , qui , s’élant avancé presque à portée de sa trompe, n’avait ni chance ni espoir d’échapper à une mort affreuse.... Déjà il sentait courir sur ses épaules le souffle furieux de son ennemi , quand un sauvage , celui-là même que nous venons de rencontrer , se jeta entre lui et l’éléphant, que, d’un geste impérieux
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et d'une phrase rapide, il arrêta tout court. Étendant ensuite les bras, il prononça d’autres paroles d’un ton trèsélevé. Quelle que fût leur signification, menaces ou conjuration, toujours est-il que devant elles l’éléphant pirouetta sur lui-même et prit la fuite en poussant des clameurs épouvantables et en brisant tous les arbres qui s’opposaient à son passage. Dès que le capitaine L.... fut un peu remis de sa frayeur et de son saisissement, il chercha son libérateur ; mais Tom le Bédyah , c’est le nom que lui donnent les missionnaires, avait aussi disparu dans le djungle, et, quelque récompense qu’on lui offrit dans la suite, il ne consentit jamais à venir recevoir les remercîments de celui qu’il avait sauvé. Oh! monsieur, fit John en terminant, Tom n’a pas son pareil dans toute l’ile. »
J’étais un peu de l’avis de John et je rêvais encore à ce qu’il m’avait raconté et à ce que j’avais vu, lorsque le jour suivant, après une course des plus pénibles à travers un lacis tropical de forêts, où l’on n’avance qu’à l’aide de la hache et du feu, nous atteignîmes enfin, au fond d’une gorge profonde, -le kraal ou traquenard, qu’on avait de longue main préparé contre la liberté des éléphants, rois de ces solitudes.
Chasse ani éléphants.
C’était un enclos d’environ deux cents pas de diamètre, ayant pour palissade un rang serré de gros troncs d’ébéniers enfoncés en terre et liés fortement les uns aux autres. Là, vers le soir, à la lueur des torches et du haut d’une aire de branchage bâtie au sommet d’arbres gigantesques, et sur laquelle j’étais perché avec une société nombreuse, réunie pour ce moment de tous les points de ia côte, je vis, ou plutôt j’entendis un troupeau d’élé-
phants sauvages, cernés et traqués par un millier de Cingalais armés de torches et de lances, passer comme un ouragan sous nos pieds et se précipiter dans l’enceinte fatale. Au bruit du djungle broyé, aux craquements des tiges et des branches brisées répondirent les cris de triomphe desCingalais et, bruit de mauvais augure pour les colosses captifs, les coups pressés des marteaux et le grincement des cordages assujettissant des poutres énormes en travers du défilé qui venait de leur livrer passage. Au même instant tout le kraal fut entouré de piques et de flambeaux; devant chaque interstice de la palissade une sentinelle fut placée, et des feux immenses furent allumés pour empêcher les éléphants furieux de briser l’enclos avec leurs fronts. Les hurlements, les détonations des armes européennes, les feux et les longues piques blanches, ne manquent jamais de faire reculer les pauvres prisonniers, chaque fois qu’en pareil cas ils se mettent en devoir d’exécuter une charge contre la barricade.
Une quarantaine d’éléphants avaient été pris en cette occasion; ils se tenaient en masse au centre du kraal, les yeux hagards et luisants d’un sombre éclat, à la clarté des torches de leurs persécuteurs. Il y en avait de vieux, de vrais colosses, et aussi de tout petits qui se pressaient sous leurs mères. Alors les Cingalais les plus déterminés entrèrent dans l’enclos sur quatre éléphants privés, pour tâcher de dérouter les sauvages par des menaces bruyantes, et, s’approchant du premier qui se trouva détaché de la bande, ils réussirent avec beaucoup d’adresse et de courage à lui mettre un lacet au pied et à le garrotter à un arbre trop gros pour qu’il put le déraciner. Le malheureux se mit à faire des efforts grotesques et à trompeter de détresse, et la troupe des éléphants sauvages s’avança vers lui comme pour le délivrer. Mais
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les Cingalais, par leurs cris et leurs piques, et les quatre éléphants privés, avec leurs défenses, les repoussèrent. On emmena le captif garrotté, et maté à coup de trompes par les éléphants apprivoisés1.
Il devait se passer du temps avant qu’on domptât les trente-neuf autres. J’aurais bien voulu en être témoin, car la vue de cette espèce de guerre est excitante et pleine d’intérêt. Mais j’âvais déjà donné à Ceylan plus de temps que n’en comportaient mes plans et mes prévisions. Laissant donc la bande joyeuse des sportsmen sur le théâtre de ses exploits, je me rendis à Kurunagalla pour y prendre le lendemain la diligence de Trincomaly à Colombo, et atteindre cette dernière ville dans la même journée.
On me montra, à un relais, la tombe d’un Anglais, employé, de son vivant, comme civilian dans l’intérieur de l’île, et qui s’est rendu fameux par son ardeur et ses succès à la chasse de l’éléphant; non cette espèce de chasse dont je venais d’être témoin, et dans laquelle la ruse et le nombre finissent toujours par avoir raison dm puissant pachyderme, mais cette poursuite sauvage et solitaire où l’homme , mettant sa vie pour enjeu, ne peut compter que sur son courage individuel et sur la bonté de ses armes. Dans l’espace de plusieurs années passées au fond des djungles, ce Nemrod britannique était parvenu à inscrire mille éléphants sur la liste de ses victimes , et il s’était fait une assez jolie fortune du produit de leurs défenses; mais 4e meurtre du mille et unième lui porta malheur. Dans une première rencontre, il ne fit que blesser l’animal, qui le chargea à coups de trompe, et il était perdu s’il n’eût roulé dans un ravin, où il se brisa plusieurs côtes. Il en fut quitte pour plusieurs mois de maladie; puis, à peine guéri, il guetta l’élé-