Prince A. de Soltikofl
pliant, et, cette fois, le tua; mais, comme il rentrait en ville, il fut frappé de la foudre à l’endroit même où je vis son tombeau. Un brahmane de Ramisseram m’assura , quelques jours après, que, sans nul doute, Indra, le dieu du tonnerre, avait cédé dans cette circonstance aux prières de son éléphant céleste , Airavaty, prenant fait et cause pour ses congénères d’ici-bas, massacrés méchamment et en pure perte par cet Anglais.
Colombo et Baml«afram. — littérature elngnlalMe.
Colombo, siège du gouvernement de Ceylan, est une ville de 30 000 âmes au moins , mais dont tous les édifices sont perdus sous la puissante végétation des tropiques; toutes ses maisons ont des jardins ou possèdent au moins un bouquet d’arbres; mais ces arbres sont des cocotiers, des aréquiers, des talipots, et leur réunion forme une forêt immense qui va se mêler dans l’intérieur des terres aux plantations de cannelliers et de café, richesse de cette île privilégiée.
Au bout de quelques jours, un de mes compagnons de chasse, retournant sur la côte opposée du continent, où il est magistrat et collecteur, voulut bien me prendre à bord de son yacht, véritable oiseau de mer qui nous fit franchir en moins de vingt heures les soixante lieues qui séparent Colombo de l’île de Ramisseram, autre terre légendaire, qu’un étroit goulet, impraticable pour les navires, sépare à peine du continent; la tradition qui en fait la tête du fameux pont de Rama l’a- dotée d’un temple qui attire de tous les points de l’Inde autant de pèlerins que ceux de Bénarès et de Djagganatta.
La lecture de quelques livres cingalais que j’emportais comme souvenirs de cette terre étrange abrégea encore pour moi cette courte traversée; car Ceylan, comme le
DU BENGALE A CEYLAN
continent de l’Inde, a eu son cycle littéraire : elle a eu ses poètes, ses philosophes, et même* ce que n’a pas eu l’Inde, ses historiens nationaux. Il me semble que les passages suivants du Prataya Çalaka, ou livre de sentences morales, ne dépareraient pas le recueil du même genre qu’a consacré parmi nous le nom du roi Salomon :
« .... L’homme a cent années à vivre sur cette terre. Le sommeil , l’enfance et la vieillesse en absorbent soixante-quinze; les vingt-cinq qui lui restent sont remplies de chagrins, de maladies et de passions rongeuses. De quel bonheur jouit donc l’homme ici-bas, vague roulante d’un tempétueux océan ?
« .... Une chouette est aveugle le jour, un corbeau est aveugle la nuit; mais un homme méchant, emporté et envieux, est bien plus aveugle : il ne voit clair ni le jour ni la nuit.
« .... Si un homme vous dit qu’il a vu des corbeaux blancs, des pas de poissons sur le sable de la mer, des fleurs sur un figuier, vous pouvez le croire; mais ne croyez jamais aux serments de la femme, ne vous fiez jamais à son cœur.... »