‹ L'Inde contemporaineChapitre 145 sur 166 · Prince A. de Soltikoff · texte numérisé non relu

Prince A. de Soltikoff

nent et voltigent; elle est hors de la ville. Plusieurs autres, grandioses aussi et âgées, dit-on, de trois mille ans, ornent l’intérieur de la cité, qui compte environ 30 000 âmes, y compris un vieux rajah logé dans un vieux palais. Un de ses ancêtres, celui des anciens souverains de Madura auquel on attribue le plus de merveilles, et dont on fait voir aux étrangers la statue au long nez retroussé, aux grandes moustaches et aux reins grotesquement cambrés, portait le nom baroque de Trimalnaiak. Le temple le plus remarquable de l’intérieur de la ville renferme, dans des cages sans nombre, des perroquets de toutes tailles et de toutes couleurs, apportés en offrande de différentes contrées de l’Inde. Us partagent le respect des fidèles avec les singes, qui vivent ici, comme dans la plupart des villes brahmaniques, en toute liberté, et couvrent de leurs tribus les toits et les cours. Ceux d’en bas font la guerre à ceux d’en haut quand ils se rencontrent, étant d’espèces, ou, selon le langage local, de castes différentes, et chacune défendant son quartier.

Dans une de mes promenades autour de la ville, je fis la rencontre d’un de ces animaux aussi apprivoisé que possible, bien que vivant en rase campagne. C’était le favori, peut-être le dieu ou, tout au moins, le fétiche de quelque hameau du voisinage. Il reposait dans un buisson , lorsque l’odeur d’un déjeuner qu’on venait d’étaler pour moi sous un grand arbre des Banians, le tira de son sommeil ou de son dolce farniente ; il s’approcha gravement de ma table improvisée, comme pour me souhaiter I4 bienvenue sur ses propriétés. Il était de la taille d’un grand épagneul, énormément gras, couvert de longs poils soyeux d’un blanc argenté, légèrement terni par la poussière de son lit de jepos. Une belle mouche d’un bleu céleste ornait sa poitrine, et ses mains étaient aussi richement colorées de henné que celles d’une petite-maî-

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tresse hindoue. Sa queue, s’il en avait une, était entièrement dissimulée sous sa longue fourrure. Il ne marchait pourtant qu’à quatre pattes.

Je crus devoir offrir à ce visiteur inattendu une rôtie sucrée, et mon guide, en bon Hindou, s’empressa de déplier devant lui une feuille de bananier pleine de riz. L’honnête quadrumane accepta le tout en personnage habitué à de pareilles offrandes.

Jamais je n’ai rencontré de fakir humain en aussi brillante santé. Monter sur les arbres doit être une rude besogne pour un ermite de cet embonpoint ; cependant je pense que sa sûreté exige qu’il y grimpe chaque nuit : car autrement il offrirait aux tigres et aux chacals une pâture que ces animaux sont trop hétérodoxes pour respecter.

lies veuves d'un rajah et un philanthrope anglais. — Trltchluopoly

Je fis, à Madura, la connaissance d’un Anglais qui se trouvait à la cour voisine de Poudoucota, lorsque le rajah vint à mourir et que, suivant l’usage, la femme et les six concubines du défunt résolurent de se brûler avec lui. Le digne enfant d’Albion se mit en quatre à cette occasion et finit par dissuader la reine de son projet d’incinération; mais les six concubines s’entêtèrent dans le leur, demandant à grands cris à être brûlées et disant que, si la reine avait perdu toute pudeur, elles ne voulaient pas se déshonorer à son exemple. Alors, sans rien dire, il les enferma dans leur appartement et garda la clef dans sa poche, jusqu’à ce que toutes les cérémonies funèbres fussent terminées. A présent, ces pauvres femmes vivent dans la misère et l’opprobre, et, quand cet Anglais va à Poudoucota pour voir le rajah actuel et son frère, auxquels il a conservé leur mère et qui l’appellent

leur oncle, les concubines, qui l’entendent de derrière leur cloison (car l’aristocratie hindoue cache les femmes aussi, comme les mahométans), l’accablent de reproches : « Puisque vous nous avez vouées à la honte et à la misère, donnez-nous au moins les moyens d’exister,» disent-elles. Car, les préjugés venant en aide à l’avarice, on leur donne peu à manger, et elles ont la tête rasée pour le reste de leurs jours. Ces princes hindous, si entichés d’étiquettes et de vaines pompes, sont mesquins et cupides, et capables, je le crains, de bien mal entretenir des êtres aussi méprisés que ces pauvres femmes1.

Grande et belle ville, assise au sommet du delta du Cavery, Tritchinopoly, où j’arrivai de Madura en deux marches , est le quartier général des missionnaires chrétiens de toutes sectes , qui se répandent de là dans l’intérieur du Deccan. Dans sa principale église, dédiée à saint Jean, j’allai saluer la tombe d’un homme de bien, de Réginald Heber, évêque anglican de Calcutta, qui termina en ce lieu sa trop courte carrière , et qui , pendant les trois années que la Providence lui permit de vivre dans l’Inde, pratiqua, connut et aima les Hindous mieux et plus que ne l’ont fait la plupart de ses compatriotes*.

Les Hindous lui en ont tenu compte ; ils ont déploré sa fin prématurée, et son nom est demeuré parmi eux comme celui d’un ami. A Madras et à Bombay on ouvrit des souscriptions générales dans le but de perpétuer son souvenir par de pieuses fondations. Dans la première de ces villes, ce fut un superbe cénotaphe; dans la seconde, un collège qui porte son nom. Bien que l’offrande de chaque souscripteur eût été fixée au plus bas taux possible, pour rester à la portée de tous

1 Prince de Soltikoff, t. I, p. 115, 117. — 2. Il mourut en 1825.

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les Hindous , elle produisit en quelques jours des sommes considérables. Riches , pauvres , citadins et villageois, le Banian et le simple cipahi s’empressèrent d’y contribuer; la veuve et l’orphelin apportèrent leur obole. De tous les indigènes qui avaient connu le digne évêque, il n’y eut personne qui ne voulût rendre hommage à la mémoire de celui qui avait dit d’eux : « Toute religion qui les ramènera dans les voies de la morale et de la civilisation me semble bonne. Oui, quand même il ne pourrait être question d’en faire immédiatement des chrétiens; quand, sur les ruines de leurs pagodes, je n’aurais k leur offrir que le déisme, je ne saurais exprimer de quel poids je me sentirais soulagé en songeant à l’état misérable d’où je les aurais fait sortir . «

Le Tlalaynlo. — Les chrétiens de saint Thomas.

Le sud de la péninsule indienne, entre le Cavery et le cap Comorin, fut, il y a deux mille ans, le centre de la puissance de ces rois Pandions (branche des Pandavas du nord), dont la renommée pénétra jusqu’aux bords du Nil et du Tibre au temps des Ptolémées et des Césars. C’est encore de nos jours une des portions les plus belles, les plus accidentées, les mieux arrosées et, partant, les plus riches de l’Inde. Un grand nombre de chefs indigènes y tiennent cours et durbars au bénéfice du voyageur européen, et ces obscurs vassaux , ces humbles pensionnaires de la Compagnie, sont toujours prêts, pour peu que leur visiteur se prête à cette innocente fantaisie, à faire parade de leurs noms mythologiques et à se draper dans la défroque des demi-dieux dont ils se disent descendus.

Tel est entre autres le cas particulier des rajahs de

Travancore, de Tanjore, de Palamcolta et de Madura. Je traversai à plusieurs reprises leurs domaines , non pour me donner le spectacle de leurs grandeurs déchues, ruines vivantes dont l’aspect, comme celui des moraeries brahmaniques, n’avait plus rien que de fastidieux pour moi, mais pour contempler, dans les vallons qui découpent les pentes méridionales du plateau Deccani , les représentants les plus authentiques peut-être de la chrétien té primitive qui existent aujourd’hui : les descendants des gentils que l’apôtre saint Thomas convertit à sa foi peu d’années après que le grand Crucifié eut été enlevé à la terre.

L’aspect du Malayala, c’est le nom général de ces districts, présente une agréable variété de collines et de vallées que fertilisent de nombreux cours d’eau descendant des montagnes et procurant aux guérets une verdure perpétuelle. Les bois produisent du poivre, du cardamome, de la cannelle sauvage et de l’encens; le sol y est jonché de plantes aromatiques. Mais ce qui ajoute surtout à la beauté du paysage, ce sont, sur les hauts sommets, les noires forêts de tecks qui fournissent le plus beau bois de construction que l’on puisse trouver; ce sont surtout les clochers et les nefs antiques qui se dressent du sein de la verdure sur les croupes des collines, et le tintement des cloches éveillant les échos.

La première vue des églises chrétiennes dans cette -région écartée de l’Inde, jointe à l’idée de leur durée paisible pendant une si longue suite de siècles, ne saurait manquer de faire naître de profondes émotions dans l’âme du voyageur européen. La forme des plus anciens de ces édifices rappelle celle de nos plus vieilles églises de l’Occident, de celles qui précédèrent l’art gothique.

Ils ont des toits obliques, des arcs de croisées poin-

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tus, et des éperons contre-boutant les murs. Les rayons du toit qui sont en vue ont des ornements; les lambris du chœur et de l’autel sont circulaires et ciselés. Dans les cathédrales , les châsses des évêques décédés sont placées aux deux côtés de l’autel. La plupart des églises sont bâties en pierres de taille rougeâtres et polies à la carrière ; leur construction est solide , le mur de front des plus grands édifices ayant 2 mètres d’épaisseur. Les cloches des églises sont coulées dans les fonderies de Travancore. Il y en a d’une grande dimension , et quelques-unes d’entre elles portent des inscriptions syriaques et malayalines.

Dans les hameaux groupés autour de ces temples rustiques, les vertus chrétiennes sont exercées par les Hindous avec une rigueur et une pureté faites pour étonner ceux qui n’ont jamais connu le caractère des naturels que par ses côtés désavantageux. Tous les dimanches, le peuple, vêtu de ses plus beaux habits, se rend à l’église paroissiale, où la dévotion avec laquelle ils accompagnent les prières publiques a quelque chose <ie vraiment solennel. Ils psalmodient très-bien l’ancien plain-chant des cantiques sacrés, et la voix de l’assemblée peut être entendue de loin. Les prières étant finies, ils écoutent le sermon avec une attention édifiante , et ils n’ont point de peine à le comprendre, puisque tous, hommes et femmes, savent lire leur Bible; plusieurs d’entre eux écrivent le discours sur des ollas, afin qu’ils puissent le lire ensuite en famille1. Dès que le prédicateur a annoncé son texte, on entend de tous côtés le

1. C’est une chose connue que les naturels de Tanjore et de Travancore savent recueillir par écrit, sans perdre un seul mot, tout ce qui est dit posément. Ils regardent rarement sur leurs ollas pendant qu’ils écrivent, et ils savent écrire couramment dans les ténèbres*.

* Buchanan, voy. au Miscre.

son du style de fer sur les feuilles de palmier. Les écoliers même ont leurs ollas à la main, et souvent, après le service divin, on peut les voir, en s’en retournant chez eux à travers les champs, occupés à en faire la lecture à leurs mères.

Les dernières communications de ces communautés chrétiennes avec leurs sœurs d’Europe remontent au concile de Nicée, dont les actes font foi de la présence de Johannes, évêque de l’Inde, en l’an 325.

Ainsi donc, depuis cette époque, l’Ancien et le Nouveau Testament trouvèrent un asile dans les montagnes de Malaysia durant les siècles ténébreux de l’Europe , où l’ignorance et la superstition refusèrent en quelque sorte de les communiquer au reste du monde; ils y furent révérés et librement lus par plus de cent Églises, et ils furent transmis jusqu’au temps actuel par des circonstances qui en favorisaient si bien la conservation dans toute son intégrité, qu’ils méritent, à tous égards, d’être consultés pour la vérification des leçons du texte sacré.

Mais comme, depuis le concile de Nicée, l’Église occidentale a apporté plus d’une modification aux dogmes primitifs et à leur interprétation , les Portugais, trèsfidèles catholiques comme on sait, à leur arrivée sur les côtes de l’Inde, loin de tendre la main aux chrétiens de ce pays comme à des frères en Jésus-Christ , s’empressèrent de les persécuter comme de vrais hérétiques et de brûler en auto-da-fé les versions malayalines des saintes Écritures, en attendant qu’ils pussent brûler leurs lecteurs; projet qu’heureusement les Hollandais ne leur laissèrent pas le temps de mener à bonne fin.

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