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à Tillichéry, amas de huttes et de bazars rustiques habités, au milieu d’une nature charmante, par des hommes presque nus et des femmes belles et nues aussi jusqu’à la ceinture. De là, passant par Cananore, qui est, sur une plus grande échelle et avec une forte garnison anglaise, une localité du même genre, je repris la route de l’intérieur, pour gagner le Maïsour par le district montagneux de Gourg, conquis il y a dix-huit ou vingt ans par les Anglais et peu fréquenté des touristes.

Après les nombreux exemples que j’ai rapportés de l’empire de la superstition sur les Hindous, il est, je pense , superflu d’ajouter que le plus souvent cette aveugle déesse tient parmi eux la place de la vertu. Tel sectateur de Çiva ou de Viçnou , tenté de mettre la main sur la propriété d’autrui, s’arrête sur la pente du vol.... par préjugé. Sans doute il serait à désirer qu’un guide plus pur dirigeât la conscience de ces pauvres gens ; mais après tout , comme l’a dit je ne sais plus quel moraliste , il ne faut pas regarder à travers les bonnes actions. Sur tout le littoral du Malabar , les habitants veulent-ils mettre les récoltes de leur champ ou de leur verger à l'abri d’un coup de main , ils n’ont pas besoin de les entourer de murailles ou de haies aussi insuffisantes que coûteuses ; ils se bornent à les consacrer à quelqu’une des nombreuses divinités de la contrée. A cet effet, ils érigent dans leurs champs ensemencés, ou au milieu de leurs plantations, une longue perche dédiée à l’esprit protecteur dont ils ont fait choix, et qui ,

qui posséderait un territoire de l’étendue de Mahé , ne serait pas regardé comme un grand propriétaire. Il ne faut pas une heure pour en faire le tour-, il est difficile d’aller à la promenade sans passer des possessions françaises sur celles des Anglais, plus difficile encore à un navire de venir jeter l’ancre dans les eaux françaises du port sans tomber dans celles de nos voisins. *(V. Fonlanier, Vuyage dans i’Inde,t. il, ch. vi. )

à dater de ce moment, devient leur garde champêtre responsable. Malheur à l’impie qui oserait toucher, sans la permission du propriétaire, à une banane, à un mango ainsi voués à un génie protecteur , il serait à l’instant frappé de mort , ou tout au moins d’une maladie grave : cela ne fait pas l’objet d’un doute dans tout le pays. Un Portugais de Mahé , noir comme charbon , bien qu’il portât le nom d’un noble compagnon de Gama et d’Albuquerque, me raconta qu’un jour il avait vu un indigène, qu’il ne connaissait nullement, s’approcher de lui , se jeter à ses pieds et implorer son pardon.

« Que voulez-vous que je vous pardonne ? lui demanda-t-il ; je ne crois pas vous avoir jamais vu.

— Oh ! Saheb ! répondit le suppliant , il y a trois ans j’ai volé un fruit sur un de vos arbres ; depuis cette époque j’éprouve d’horribles douleurs dans l’estomac; Yesprit de l’arbre s’est emparé de moi pour me punir : vous seul pouvez lui persuader de me laisser en repos. »

Alors le Portugais , au courant des mœurs et coutumes locales , ramassa une poignée de bouse de vache , avec laquelle , au nom de l’esprit , il traça une marque sur le front du pécheur repentant , et lui pommada la chevelure. L’opération ne fut pas plutôt terminée , que la gastralgie de l’Hindou cessa comme par enchantement. Il se retira en comblant d’actions de grâces le débonnaire Portugais, et en jurant de ne jamais plus s’exposer à la juste vengeance des gardiens sacrés des emblaves et des vergers.

Encore le» forêts et les sauvages des ghauts.

Tout le long de la côte de Malabar, je retrouvai au pied des montagnes la zone boisée que j’avais traversée à son extrémité méridionale ; elle s’étend jusqu’au som-

LE SUD DU DECCAN

met des ghauts et en revêt les deux versants. Même dans la meilleure saison, c’est une entreprise difficile, et qui n’est point sans danger , que d’y pénétrer, puis de gravir, sans autre route tracée que le lit des torrents, l’âpre chaîne de montagnes qui entoure, comme un rempart de mille à deux mille mètres de haut sur dix à douze lieues de large , la vallée de Gourg. Le défaut d’air, l’accumulation des détritus végétaux et la stagnation des eaux au sein d’étroits vallons, font de ces régions sombres et couvertes un foyer d’odeurs nauséabondes et de miasmes méphitiques.

Plusieurs tribus, encore à l’état sauvage, mènent pourtant une existence errante dans ce milieu pestilentiel, et se contentent d’y changer de demeure avec les saisons. Quand ils ont choisi un endroit pour leur séjour passager, ces pauvres gens l’entourent d’une espèce de haie, et chaque famille choisit dans l’enceinte un petit terrain que ses membres labourent à l’aide d’un morceau de bois pointu, durci au feu. De chétives industries, le charbonnage et la vannerie, leur fournissent quelques autres ressources ; mais , moins avancés que les nègres d’Afrique , ils ignorent l’usage de l’arc et des flèches. Ce sont les vrais Vanaras de Yalmiki et les frères des Pouliahs du Concan.

A peine nés , leurs enfants sont habitués à la dure vie qu’ils doivent mener. Dès le lendemain de leurs couches, obligées de se mettre à la recherche de leur nourriture, les femmes, avant de s’éloigner de leurs nouveaunés , commencent par les allaiter; elles creusent ensuite en terre un trou qu’elles garnissent de feuilles de teck , feuilles si rudes, si revêtues d’aspérités, qu’elles enlèvent l’épiderme et font couler le sang pour peu qu’on les manie sans précaution. Or, c’est sur cette couche que, jusqu’au retour de la mère , qui n’a lieu que le soir, est

déposé le petit être humain qui vient de naître à la vie et à la douleur.

Dès le cinquième ou le sixième jour de sa naissance, on l’habitue à prendre des aliments solides, à se laisser laver tous les matins dans la rosée glacée qui baigne les plantes. 11 est ainsi abandonné tous les jours , seul et nu, exposé au soleil , au vent et à la pluie, jusqu’à ce qu’il soit en état de marcher.

La religion de ces sauvages consiste dans le culte de certains fétiches. Leur principale occupation est d’extraire le jus du palmier, dont ils vendent une partie et boivent le reste. Hommes et femmes montent sur les arbres avec l’agilité des singes , qu’ils imitent encore par leur nudité ; les femmes seules portent à la ceinture un petit morceau d’étoffe. On raconte que Tippoo-Saheb, au retour d’une expédition militaire, rencontra une tribu de ces sauvages. En sa qualité de bon musulman, il fut choqué de leur état de nudité. 11 fit appeler leurs chefs et leur demanda pourquoi ils ne se couvraient pas plus décemment ; ils alléguèrent leur pauvreté et surtout la coutume. Tippoo répliqua qu’il entendait qu’ils portassent à l’avenir des vêtements comme ses autres sujets, et leur promit de leur envoyer tous les ans la toile nécessaire ; en attendant , il leur fit distribuer toute celle dont il put disposer pour le moment. Ainsi pressés, les sauvages tombèrent dans une grande perplexité : on les vit s’assembler en petits groupes et délibérer. Des vêtements ! quel embarras ! c’était une violation de leurs lois, de leurs usages héréditaires; l’émigration, la mort même, valaient mieux. Après avoir patiemment et longuement écouté leurs doléances , Tippoo , peu convaincu , allait se remettre en route, lorsqu’un des anciens de la tribu, se jetant au-devant de lui et déposant à ses pieds la pièce de toile qui lui était échue

LE SUD DU DECCAN

en partage : « Sultan, lui dit-il, tu vis comme tes pères, laisse-nous vivre comme ont vécu les nôtres. » Le sultan n’insista plus *.

Le peuple de Gourg, qu’entourent les repaires de ces sauvages , est plus élevé dans l’échelle de la civilisation. Bon , simple, hospitalier, doué de qualités guerrières, il rappelle par ses mœurs , ses usages , ses croyances , ainsi que par son nom , le3 Gourkas de l’ Himalaya; ces tribus séparées par tant d’espace sont des rameaux congénères du même tronc. Le dernier des rajahs de Gourg, détrôné pour une velléité belliqueuse à l’encontre de la Compagnie , a été interné à Bénarès, et un agent anglais règne aujourd’hui dans Mercara , sa capitale, qui domine de toute part un océan de forêts vierges. Il avait fallu les efforts désespérés de vingt porteurs pour m’amener en ce lieu; il n’en fallut pas moins pour me faire franchir la partie orientale du labyrinthe qui lui sert de ceinture , et me faire déboucher dans le bassin du Cavéry.

l.e Cavéry.

Ce fleuve, qui a ses sources principales dans les vallons mêmes qui entourent Mercara, passe par le Maïsour, le Coïmbetor , le Karnatic , et se verse à la mer par un vaste delta. C’est le plus sacré des cours d’eau du Deccan. Il est pour le sud de l’Inde ce que le Gange est pour le nord, ce que la Nerbuddaest pour les peuples du Malwa. Tous les ans ses riverains célèbrent en grande pompe et dévotion le mariage d’un de leurs dieux avec la déesse qui habite ses eaux. Mes porteurs le saluèrent de nombreux et bruyants salams. Son

1. Barcbou de Penhoën , Histoire de la fondation de l’empire anglais dans l'Inde, t. III, ch. xi.

cours, suivi pendant deux journées, me conduisit à Séringapatnam.

Le voyageur qui pénètre aujourd’hui dans celte capitale d’Haïder-Aly et de Tippoo, est accueilli par un silence de mort dans son enceinte dévastée. « La ville actuelle est si déserte , que sa population , réfugiée à son centre autour d’un méchant bazar , ne dépasse pas huit cents habitants. Tous ses autres quartiers , qui pouvaient faire une cité de quarante mille âmes, sont entièrement saccagés et bouleversés *. * La plupart de ses palais, de ses villas royales, sont encore debout, mais abandonnés. Le paysage qu’ils commandent est encore magnifique, mais leurs jardins délaissés retournent à l’état de djungle. Malheur au voyageur qui se reposerait sous leurs ombrages , qui demanderait un asile pour la nuit à leurs dômes de marbre ! la malaria s’y est installée. C’est un de ces caprices de la nature que nous avons déjà plusieurs fois observés ailleurs ; c’est comme un esprit vengeur veillant sur les tombeaux d’Haïder et de Tippoo ; leurs vainqueurs ont dû fuir devant lui. Après avoir été saluer la brèche, agrandie par le temps1, où tomba en soldat le dernier sultan de Séringapatnam, je m’éloignai à mon tour pour aller passer la nuit à deux ou trois lieues de là, à Maïsour, la capitale actuelle du royaume de ce nom , où , sous la tutelle d’un résident , vit d’une pension de la Compagnie un fantôme de rajah.

Je n’ai pas cherché à le voir, «mais je suis allé dans son palais rendre visite à un grand tigre noir , ornement de sa ménagerie. Du reste, dans cette partie du Deccan , les tigres de cette couleur sont loin d’être une rareté. Comme je me retirais, j’aperçus dans la cour d’honneur du palais un immense troupeau de vaches

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