‹ L'Inde contemporaineChapitre 149 sur 166 · I. Nilaguiri , sanscrit, montagnes bleues · texte numérisé non relu

I. Nilaguiri , sanscrit, montagnes bleues

laya. Le thermomètre atteignait à peine 18° centigrades, et mes porteurs avaient froid.

La route se déroulait à perte de vue au sein d’un paysage dont le caractère me reportait bien loin de l’Inde , mais qui réunissait tout ce qu’a de charmes l’aspect des montagnes, des prés, des rochers, des bois et des torrents. Devant moi s’élevait le Dodabet , la plus haute cime des Nilgheiries, développant sous un ciel d’azur les vertes pelouses de ses terrasses échelonnées les unes au-dessus»des autres jusqu’à 2000 mètres d’élévation absolue, et percées çà et là par des masses grises de granit, comme les sommités des Vosges. De tous côtés, de profondes vallées s’ouvraient entre les collines ; des bois garnissaient leurs flancs , et dans les concavités de toutes , sans exception , bondissaient , bruissaient les ondes limpides d’une soûrce ou d’un torrent. L’églantier, le chèvrefeuille et le jasmin , entrelacés aux rameaux des bois , remplaçaient les lianes de la plaine, et, sous de gigantesques berceaux de cannelliers et de rhododendrons aux grands bouquets écarlates, les fraises, les violettes et l’anémone emplissaient l’air d’aromes européens. Seulement , de loin en loin , aux chants du merle et de l’alouette se mêlaient les clameurs des singes gambadant sur les rochers, et le cri aigu du paon traçant dans la verdure de longs sillons d’or et d’azur.

L’existence d’une contrée pareille entre des plaines brûlantes et si près de l’équateur trouva longtemps des incrédules parmi les Anglais de la côte, et ce n’est guère qu’en 1819 qu’ils y poussèrent quelques reconnaissances. Depuis , un grand nombre d’entre eux y ont fondé des établissements , de frais asiles , où chaque été , pendant quelques mois, ils viennent retremper leur organisme délabré par les chaleurs de la plaine.

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Quelques-uns même ont poussé la recherche des choses de leur patrie jusqu’à choisir pour leurs demeures les sites les plus exceptionnellement humides et brumeux de ces hautes régions. Ainsi, un des derniers gouverneurs de Madras s’est fait construire, dans l’endroit le plus sauvage d’une gorge froide et sombre, un modeste cottage , dont l’ameublement, les glaces à l’épreuve de la balle, destinées à garnir les fenêtres, les cheminées en marbre du meilleur goût, les étoffes anglaises, lui ont coûté près de deux cent mille francs. Un Français trouvera peut-être un peu chère cette fantaisie de grand seigneur; mais un fils d’Albion saurait-il payer d’un prix trop élevé l'obligation d’avoir une chambre à feu à 10® de l’équateur, et la jouissance de se saturer de froids brouillards comme à Londres même, en vue de la nature brûlante des tropiques?

A l’exception de quelques petites tribus de pâtres nommés Todas , qui gardent à cheptel , dans les pâturages de ces montagnes , les troupeaux de buffles des cultivateurs du pays plat , les habitants sédentaires de ces hauteurs ne se composent que de fermiers ou de jardiniers transplantés d’Europe ou du Cap de Bonne- Espérance.

Occupés de travaux analogues à ceux que la vie des champs impose en Europe et sous un climat peu différent, ils sont aussi forts, aussi vigoureux que sur la terre de leur berceau. Leurs enfants ont des figures rosées et joufflues comme on n’en voit pas dans l’Inde. L’air qu’ils respirent est si pur, si salubre, que, pendant les jours les plus chauds de l’année, il ne leur fait pas éprouver le moindre malaise, et le sol profond et riche leur donne avec abondance et en qualités supérieures toutes les céréales, tous les fruits, tous les végétaux utiles des régions tempérées de l'Occident.

C’est aux deux tiers à peu près de la hauteur moyenne de ces montagnes, au sommet d’une vallée ouverte à l’est, sur le lointain bassin du Cavéry, et envoyant à ce fleuve le tribut de ses mille sources, que s’élève la villa du colonel Z* habitation du style italien le plus correct, mais le plus simple, ayant toutes ses servitudes, ses bâtiments de service et d’exploitation cachés, à portée du maître, sous le feuillage des massifs avancés de son parc.

Le propriétaire de ce beau lieu m’y attendait depuis plusieurs semaines. Du haut de sa véranda, il m’aperçut débouchant dans l’avenue tournante qui suit les contours d’une vaste et onduleuse pelouse; il vint à moi , aussi vite que le lui permettait l’allure d’un enfant de quatre ou cinq ans qu’il tenait par la main : « Soyez le bienvenu, » me dit-il en me joignant; et l’enfant, beau petit Amour hindou, aux yeux noirs et limpides et aux soyeuses boucles d’ébène, se soulevant sur la pointe de ses pieds et s’efforçant d’atteindre jusqu’à ma main qui pressait celle du colonel, répéta d’une voix mignarde, mais avec un accent assez pur, ces paroles françaises , qui avaient dû lui coûter de bien longues leçons : « Soyez le bienvenu dans notre demeure, ami de mon père!» De toutes les réceptions flatteuses, officielles ou intimes dont j’avais été favorisé dans l’Inde, aucune, je l’avoue, ne m’avait touché aussi profondément que celle-là.

En ce moment, le soleil, s’inclinant derrière les montagnes de l’ouest, projetait déjà leurs longues ombres sur les bâtiments, les verts massifs du parc et les premiers plans de la vallée; mais il diaprait encore de mille nuances vives les ondulations lointaines de la plaine et les cimes bleues de la chaîne qui borde à l’orient le bassin du Cavéry. Des traînées de chaudes vapeurs, s’élevant de toutes les concavités, de toutes les dépres-

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sions de cet immense horizon, entouraient d’une auréole nuageuse chaque relief du sol, chaque lisière des grands bois; du sein de ces îlots de verdure, la fumée de nombreux foyers humains montait en lentes spirales dans les airs immobiles, comme un encens de la terre, qu’accompagnaient vers le ciel les vibrations de quelques cloches tintant dans le lointain et annonçant aux populations chrétiennes de ces régions l’heure du repos et de la prière. J’aurais pu me croire transporté sur quelque plantureux contre- fort des Pyrénées ou des Alpes, devant une échappée de vue sur les plaines de la Haute- Garonne ou de Vaucluse; il ne fallut pas moins que le nombre, le teint, le costume des serviteurs de mon hôte, leur attitude et leurs salams, quand je montai avec lui le perron de sa demeure, pour me rappeler que j’étais encore dans l’Orient.

C’est dans ce séjour de calme et de paix , dans ce cadre dont les perspectives reportaient malgré moi mes souvenirs vers les plus doux aspects de la patrie absente , vers les jours les plus purs de mon passé, que le colonel Z*** me confia les détails intimes de sa vie, qui contiennent plus d’un enseignement sur les hommes et les choses de l’Inde. C’est à ce titre que je les transcris ici.

Histoire d'an half-cast.

« Je suis né d’un officier anglais et d’une mère hindoue. Parvenu aux dernières limites de l’âge -mûr et aux plus hauts rangs de la hiérarchie militaire, mon père, étant allé passer un congé en Angleterre, en ramena une belle et hautaine épouse, fière et jalouse, non de l’amour d’un vieillard , mais des prérogatives de son teint et de son rang. J’avais alors quinze ans, et depuis longtemps j’avais perdu ma mère ; mon père me donna un cheval , un

sabre, un bouclier, une paire de pistolets, quelques roupies; et, ainsi équipé, il me mit k la porte de chez lui, en me souhaitant bonne fortune. Heureusement je ne manquais pas de résolution, et je n’avais émoussé la vigueur précoce de mes membres et de mon intelligence ni sur les bancs des écoles ni dans l’atmosphère des cités; j’avais vécu et grandi dans les camps. Ce fut dans les camps que je cherchai un asile. J’allai joindre l’armée anglaise qui guerroyait alors contre les Birmans, et m’y enrôlai dans un corps irrégulier de cavalerie indigène , avec lequel je partageai toutes les péripéties d’une longue et rude campagne. La guerre bien autrement terrible de l’Afghanistan m’a valu le commandement de cette troupe de partisans. En dépit des règlements de la Compagnie, qui excluent de son service les fils de mères hindoues, les campagnes du Sinde et du Pundjab m’ont valu le grade de lieutenant-colonel et la décoration du Bain. Attaché aujourd’hui à l’état-major du gouverneur général, je dois à la bienveillance de lord Dalhousie la possession de plusieurs djaghirs qui m’ont enrichi. Je m’adonne en grand, sur mes domaines, à l’élève des chevaux et des bœufs, qui trouvent dans les cantonnements de l’armée anglaise un placement toujours assuré et avantageux ; j’améliore parmi mes fermiers les procédés de culture de l'indigo, de l’opium et d’autres denrées encore; presque toutes mes spéculations ont été fructueuses. Je ne crois pas avoir d’autres ennemis que quelques adversaires systématiques de ma peau, qui est très-foncée, comme vous voyez , ou quelques envieux de ma position. J’ai donc tiré bon parti de mon héritage paternel, un souhait de bonne fortune, et pour la foule je suis un homme heureux!... Eh bien.... »

A cette pause , l’accent , les traits, l’attitude du narra-

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leur avaient changé d’expression. De calme et douce qu’elle était d’habitude, sa voix était devenue creuse et saccadée; il y avait une amertume profonde dans son regard, du sarcasme dans son sourire; il était facile de lire sur tous ses traits l’empreinte brûlante d’une de ces pensées rongeuses, que les cœurs les plus forts renferment en eux comme un ennemi intime, qu’ils peuvent bien envelopper dans leurs replis, engourdir quelquefois, mais étouffer, jamais.

« Eh bien! reprit-il en passant lentement sa main sur son front contracté, la foule se trompe! il ne peut y avoir de bonheur pour un être sans nom, sans famille et sans patrie.

« Ne me dites pas, ajouta-t-il précipitamment comme pour prévenir une objection de ma part, qu’à défaut de nom héréditaire je m’en suis fait un connu et respecté. Allez, je sais ce qu’il vaut: mon père a laissé sur les bancs de la pairie anglaise un héritier légitime, qui rougit quand il l’entend prononcer! Peut-être servira-t-il un jour à mon fils , si la pauvre petite créature vit et grandit, et si, las de l’existence de djaghirdar, il veut s’ouvrir une carrière sur les échelons inférieurs de l’administration ou de la justice indo-britannique.

« Quant à la patrie , l’Inde n’en est une pour personne, ni pour les étrangers qui l’exploitent, ni pour les troupeaux d’indigènes qui naissent, vivent et meurent sur son sol, parqués dans l’isolement de leurs préjugés de castes, ni surtout pour les demi-sang, pour les bâtards, comme disent Anglais et Hindous en parlant de cent mille de mes pareils.

« Les maîtres de l’Inde ont bien senti , il est vrai , que cette classe , en croissant en nombre et en lumières, pourrait devenir dangereuse , et ils ont été assez politiques pour la caser autant que possible, pour ouvrir à son ac-

tivité un débouché social, dans lequel, si son amourpropre n’est pas satisfait, s’il lui faut subir toujours les contre-coups humiliants de la distinction de la peau, elle peut au moins atteindre à un certain niveau d’aisance et de confort; on lui a réservé presque tous les emplois subalternes dans le commissariat de la guerre et de la marine, dans les départements de l’intérieur et de la justice, dans les bureaux de l’enregistrement et de l’excise, etc. Beaucoup d 'half-cast même bornent leur ambition et leurs facultés au cercle étroit d’une officine de pharmacien dans les garnisons ou à la suite des armées. Mais le plus grand nombre , soit défaut d’éducation, soit vice du sang mélangé qui bout dans leurs veines , n’héritant de l’Hindou que la sensualité et de l’Anglais que l’intempérance, se précipitent de gaieté de cœur vers une fin prématurée et ne laissent pas de descendants. Ceci explique comment nous ne sommes encore que des milliers, quand nous devrions être des millions.

« En dehors de ces catégories, il y a encore les jeunes gens de sang mêlé, que leurs parents envoient en Angleterre pour les faire élever avec soin et à grands frais. Malgré leur fortune, souvent considérable, je ne connais pas d’êtres plus à plaindre dans ce monde. Ce sont les parias de la société britannique. Toutes les carrières, tous les établissements, toutes les familles se ferment devant eux. Doués d’instruction, de sentiments, de lumières, ayant bu à toutes les sources des idées, avec les manières les plus élégantes et les plus polies, ils se trouvent gênés, humiliés, devant des hommes qui leur sont bien inférieurs par le cœur et l’intelligence, mais qui n’ont point sur leur écusson la terrible barre de bâtardise. Dans le cours de vos pérégrinations, vous n’êtes pas sans en avoir rencontré plusieurs, et vous les aurez reconnus, j’en suis sûr, bien moins à la nuance de leur

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peau qu’à leur timidité sauvage et morose, ou à leur résignation mélancolique qui navre le cœur1.

— Oui, dis-je à mon tour, j’ai été assez heureux pour connaître quelques-uns des hommes dont vous parlez, pour vivre dans leur intimité; et, mêmevis-k>visdesdescendants pur sang des hautains compagnons de Guillaume le Conquérant, je serai toujours fier de l’amitié qu’ils m’ont témoignée, du souvenir qu’ils voudront bien me conserver.

— Merci, reprit le colonel en pressant chaleureusement la main que je lui tendais; merci, mon hôte! Votre parole, permettez-moi cette expression locale, est de celles qui charment les serpents; mais, hélas! elle est isolée ; l’Inde n’a point d’écho pour elle.

— L’Inde en aura un jour, soyez-en sûr. Lorsque les germes de sa résurrection, germes que toute terre déchue porte dans son sein , commenceront à fermenter sous la double action du temps et des idées, soyez certain que c’est vers les half-cast, vers les déshérités, qu’elle tendra ses bras de mère. Les Anglais qui remplissent sur son sol la même mission d’ordre, d’unité et de nivellement social que les Romains accomplirent autrefois en Occident, n’y jettent aucune racine. Ils préparent pour une transformation les vieilles races de cette contrée ; mais c’est à vous, au sang mêlé de l’Europe et de l’Asie, que ces races, au moment suprême de leur régénération, demanderont des éclaireurs et des guides. L’avenir de l’Inde est à vous. »

Un rayon d’orgueil illumina à ces mois les yeux et le front du colonel , mais il n’eut que la durée d’un éclair.

« Cette opinion, reprit-il après un court silence, est, je ne l’ignore pas , professée depuis longtemps par la plupart de vos compatriotes qui se sont occupés des choses de l’Inde. Il m’est doux de vous la voir partager; mais,

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