‹ L'Inde contemporaineChapitre 150 sur 166 · Éd. do Warren, t. III · texte numérisé non relu

Éd. do Warren, t. III

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hélas! l’aube des jours auxquels elle fait allusion est pour bien longtemps encore plongée au-dessous de notre horizon. Que de générations d’half-cast l’appelleront de leurs vœux et l’épieront en vain ! Avant l’heure de son lever, le granit du tombeau que je me suis préparé dans ces montagnes sera peut-être exfolié parle temps.... Et cependant.... dignités, rang, fortune, tout ce que l’homme envie et se croit le droit de jalouser dans autrui, jouissances de l’amour-propre et de l’ambition, et même jouissances plus hautes, émanant du devoir accompli, je donnerais tout pour que le spectacle de celte heure suprême fût réservé à mon enfant!... Car pour moi je n’y ai pas pensé.... »

Ici le narrateur laissa tomber son front dans ses deux mains et termina d’une voix étouffée : « Si solennelle que fût cette rémunération du ciel , elle ne compenserait pas i le bonheur dont il m’a sevré. » J

Il se leva précipitamment, prit mon bras sous le sien et m’entraîna le long d’un ruisseau qui murmurait sur un lit de cailloux à travers les massifs et la pelouse du parc. Son cours, remonté pendant quelques minutes, nous conduisit dans une gorge ombreuse, flanquée de pans de rochers au pied desquels croissaient d’énormes chênes verts et des bouquets de rhododendrons grands comme les plus hautes cépées de nos bois d’Europe. Une paroi à pic, de granit, sans aspérités, sans fissures, où le ciseau de l’homme avait évidemment aidé à la nature, fermait l’extrémité supérieure de ce vallon. A la base de cet infranchissable rempart, le granit avait été fouillé, évidé, sculpté de manière k représenter la façade, l’attique et les colonnes d’un petit temple ionique, auquel on montait par une dizaine de marches également taillées dans la masse du rocher. En arrière de ce pronaos, sous une voûte élancée, simulant, par ses étonnantes sculptures, les tiges,

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les nervures entre-croisées et le léger feuillage d’un bois de palmiers, j’aperçus un sarcophage, aussi de granit, dont la surface, polie et lustrée comme le plus beau marbre, ne portait qu’un nom de femme : Urmila, écrit en caractères sanscrits et relevés d’or.

« La mère de votre fils? >• demandai-je au colonel.

Il répondit affirmativement d’un signe de tête; puis me ramenant sur les degrés du temple, il s’y assit , m’invita de la main à prendre place à ses côtés, et, les yeux plongés dans l’espace, par delà les jardins, les prés, les bois et les monts qui se déroulaient devant nous, il reprit d’une voix ferme, comme un homme habitué à lutter avec son cœur et à le maîtriser :

« Maintenant que je vous ai révélé de mon passé plus que je n’avais jamais désiré avant ce jour d’en laisser deviner à personne, je puis achever de vous le faire connaître en entier. Plaignez-moi , mon hôte : avant de vous rencontrer, j’ignorais qu’il y a du soulagement à confier ses peines à un ami; et.... plaignez-moi encore, l’aurais-je su, je n’aurais pas trouvé un confident sur toute la terre de l’Inde. Le récit qui me reste à vous faire est tout simple d’ailleurs; il ne contient rien de cet intérêt dramatique si prisé, m’a-t-on dit, des écrivains et des lecteurs de votre Occident; mais peut-être y découvrirez -vous quelques traits encore inaperçus par vous de ce grand tableau de l’Inde, que vous êtes venu étudier de si loin.

« Il y a une dizaine d’années, mon régiment était cantonné dans les plaines du Doab; nous étions au cœur de l’été; une chaleur aride desséchait l’atmosphère et pulvérisait la terre. Les pluies avaient presque entièrement manqué, et avec elles les récoltes. La famine désolait cette province si fertile autrefois, si fertile aujourd’hui, depuis la récente et tardive réouverture des anciens canaux d’irrigation; puis, à la suite delà famine, avaient éclaté

l’épizootie et le choléra, comme pour débarrasser le sol des êtres qu’il ne pouvait plus nourrir. Un matin, avant le lever du soleil, comme j’étais à réfléchir tristement, devant mon bungalow, à l’incurie de l’administration anglaise, qui, depuis tant d’années de toute-puissance, n’avait encore rien fait pour prévenir ou pour atténuer le retour de ces fléaux venant à termes périodiques tarir dans le sein de la terre les sources de la fécondité et dans les populations celles du bien-être et de la vie, j’aperçus devant moi , au détour d’une allée , deux créatures humaines, deux femmes agenouillées. L’une, entièrement cachée sous d’amples voiles, demeurait immobile comme la statue du deuil; l’autre, pauvre vieille décrépite, aux traits amaigris, aux membres décharnés, aux yeux hagards, m’apparut comme le spectre du désespoir et de la faim.

« Cette apparition était une poignante réalité.

« Oh! pitié, Saheb! » s’écria-t-elle en se traînant jusqu’à moi pour saisir et baiser le bord de mon vêtement, « pitié pour ma fille et pour moi ! »

« Puis dans un récit mêlé de gémissements et de sanglots, entrecoupé par la honte et parla douleur, elle m’avoua le but de sa démarche.

« Son mari , humble potier du voisinage , gagnait à peine dans les meilleurs temps de quoi entretenir sa femme, sa fille et son vieux père; surpris à l’improviste par la famine , il était à bout de ressources et de forces. Il tâchait bien encore de travailler, mais il ne mangeait plus !

« Il n’a rien pris depuis six jours, » murmurait sa malheureuse compagne. « Hier j’ai donné à ma fille « notre dernière poignée de riz; hier aussi, au lever de « l’aube , mon beau-père n’a pas rejoint comme de cou- * tumeson fils au travail : le pauvre vieillard était mort....

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« mort de faim! mon mari va le suivre.... Sauvez-le!

« sauvez ma fille! Tenez, prenez-la pour votre esclave;

« achetez-la moi.... avec cent roupies nous pourrons vi- « vre jusqu’à la prochaine récolte.... avec cent roupies « vous arracherez à la mort ce qui reste de notre famille,

« et ma fille vous récompensera. »

«J’étais muet de stupeur et de douloureuse émotion; la lamentable femme me crut hésitant. Elle arracha le voile qui enveloppait sa fille, toujours agenouillée, et, la relevant avec une exaltation fébrile, où l’orgueil de la mère et le sentiment de la dignité brahmanique le disputaient à la honte delà situation : « Oh voyez! n’est-elle « pas belle, mafille? quel sultan n’envierait un tel trésor? »

« Elle disait vrai , la pauvre mère; elle aussi pouvait être fière de son enfant. C’était un type éblouissant de la beauté hindoue; enfant encore par l’âge, femme déjà par l’épanouissement de la vie et la perfection des formes.

En la contemplant, on comprenait que sa mère voulût conserver à tout prix cette admirable création de la nature et de Dieu.

« Mais je savais que le père, honnête artisan , sauvé de la faim, serait mort de sa honte. Entre cette pauvre famille et moi passa le souvenir de ma mère, morte, elle aussi, dans les larmes et les mépris. Je donnai l’argent demandé et je laissai l’enfant retourner avec sa mère.

« Dire que l’image éblouissante de cette petite Apsara ne troubla pas d’un regret plus d’une de mes rêveries de soldat, ne serait ni vrai ni vraisemblable. Mais j’avais fait mon devoir, et ce regret était sans amertume.

« Peu de mois après, je fus appelé avec le corps auquel j’appartenais à faire partie de l’armée active , et bientôt, * de la scène que je viens de vous retracer, il ne me resta plus que le souvenir d’une bonne action.

« C’était le temps même où les caprices de la ranie de

Gwalior mettaient aux prises pour la dernière fois es Mahrattes et la Compagnie des Indes. Les forces britanniques, dirigées par lord Ellenborough, triomphèrent, vous le savez, de leurs adversaires , mais non sans une lutte chèrement disputée. A la seconde et décisive rencontre, bon nombre d’officiers anglais, payant, comme toujours, de leur personne, restèrent sur le terrain, morts ou dangereusement atteints. La destinée me comprit parmi ces derniers. Tombé évanoui sur ce champ de bataille, je ne repris connaissance qu’à Agra , où j’avais été transporté avec un convoi de blessés. Lorsque je pus me rendre compte de ma situation, je m’aperçus que l’hospice où je me trouvais n’était ni celui des officiers européens ni celui des cipahis; des figures de femmes, aux vêtements étranges pour notre climat, allaient , venaient autour du lit des malades , s’inclinaient à leurs chevets avec des soins de mères et des paroles d’anges.... J’étais dans l’hôpital nouvellement fondé dans l’ancienne ville d’Akbar par les religieuses françaises de Saint-Vincent de Paul, ces filles du Christ qui consacrent leur existence à être auprès des pauvres et des infirmes les intermédiaires de la Providence. Comment avais-je été recueilli là? Je le devais, me dit-on, à l’intercession pressante, accompagnée de cris et de larmes, d’une jeune Hindoue entrée depuis peu comme catéchumène au service de l’établissement chrétien , et qui m’avait reconnu, lors de mon transfert à Agra, parmi les blessés et les mourants qui encombraient les abords de l’hôpital militaire.

« Que vous dirai-je ? cette jeune Hindoue, c’était la fille du pauvre potier du Doab, c’était Urmila, dont le choléra avait enlevé le père et la mère peu après que je les eus sauvés de la famine, et qui avait été arrachée à l’épidémie, au désespoir et aux dangers de l’abandon, par les soins, la charité et les leçons des bonnes religieuses.

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« Dans toute la communauté il n’y avait qu’une voix pour me faire, du caractère, de l’intelligence, de la douce piété de la belle petite brahmine, c’est ainsi qu’on la désignait, un éloge qui trouvait un écho fidèle dans mon cœur et dans mes souvenirs. Aussi, dès que ma guérison fut accomplie, je m’empressai d’offrir le partage de ma destinée et de ma fortune à celle h qui, de l’aveu de tous, je devais la conservation de mes jours. Les saintes protectrices de l’orpheline applaudirent à mes vues ; le chapelain de leur établissement bénit l’union d’une brahmine christianisée et d’un half-cast; Urmila fut ma compagne à la face de Dieu et des hommes. N’exigez pas que je m’appesantisse sur les jours qui suivirent; cette pensée de Dante :

Il n’y a pas de plus grande douleur que de se souvenir des jours heureux aux heures de l’infortune,

n’appartient pas au génie particulier d’un homme ou d’une littérature; c’est un de ces cris qui sortent des entrailles mêmes de l’humanité.

« Trois années s’écoulèrent pendant lesquelles, à l’armée, à la ville, dans mes djaghirs, Urmila ne me quitta pas un jour. Sous la tente, je voyais en elle mon génie protecteur; dans les centres européanisés, ma conseillère prudente, la sage directrice de mes relations avec le monde indo-britannique; dans mes domaines, ma souveraine. Ainsi nous cheminions dans la vie, du même pas et la main dans la main, jouissant en commun des dons que le ciel nous avait départis et remplaçant par notre affection ceux que la société nous déniait, lorsque le gouverneur général me chargea d’aller, avec un détachement, réprimer une attaque que les Khasias orientaux venaient de diriger contre la province de Silhet. Je refoulai sans peine ces sauvages dans leurs montagnes.

Mais là ils se défendirent en désespérés. L’attaque de Mamloo, leur principal village, me coûta cher surtout. Situé sur le sommet d’un mont qu’entoure une épaisse forêt , il est défendu de trois côtés par un rocher à pic : la seule voie qui y conduit est creusée en manière de tunnel dans le calcaire de la montagne; on conçoit que, pour peu qu’il soit défendu, ce passage soit de difficile accès. Un sanglant conflit eut lieu en cet endroit entre ma troupe et les Khasias. 11 se termina par la défaite de ces malheureux, qui, poussés par nos baïonnettes dans les précipices, y périrent presque tous. Mais ils ne succombèrent pas sans vengeance; un d’eux, prêt à s’élancer dans l’abîme, avec une clameur de défi, reconnaissant en moi le chef de ses ennemis, me décocha une de ces flèches empoisonnées que préparent les anthropophages des monts Garrows. Que ne m’a-t-elle atteint!... Mais Urmila, qui s’était glissée à mes côtés , avait entendu le cri, avait vu le geste du sauvage; avec la rapidité de l’éclair elle bondit au-devant du trait fatal qui volait à mon adresse , le détourna d’une main et roula à mes pieds frappée elle-même à l’épaule, mais souriante et disant : « Merci , mon Dieu; il est sauvé ! *>

« Celui qui a survécu au coup de foudre qui l’a frappé peut seul savoir ce que j’éprouvai en ce moment. Saisir Urmila dans mes bras, arracher la flèche et sucer la blessure jusqu’à ce que le poison corrodât ma bouche et ma gorge et que le sang jaillit à flots sous mes lèvres, ce fut pour moi un mouvement instantané; et quand le chirurgien de notre troupe, accouru auprès de nous, eut enfin examiné, lavé, pansé la plaie et déclaré la blessée hors de danger, moi aussi je remerciai Dieu, croyant avoir sauvé à mon tour celle qui venait de préserver mes jours une seconde fois.

« Vaines illusions d’un cœur cherchant à s’abuser! Le

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poison des Garrows a la subtilité jlu virus de la rage; on le croit extirpé, neutralisé : il sommeille seulement, pour éclater plus tard à l’improviste en affreux ravages. La forte constitution, la jeunesse, le dévouement exalté d’Urmila retardèrent, mais ne purent prévenir une crise fatale ; à peine de retour à Calcutta, des accidents graves se succédèrent dans sa santé; je voulus en vain, avec les hommes de l’art, les attribuer à l’état de grossesse où elle se trouvait déjà avant sa blessure. Bientôt à bout de science et d’efforts, les médecins ordonnèrent à la malade l’air pur de ces montagnes. Je l’y amenai; j’y acquis ce domaine d’un grand seigneur anglais qui retournait en Europe; pendant plusieurs mois j’y ai disputé à la mort ma belle et douce compagne, j’ai assisté à la décomposition lente et graduée de ce chef-d’œuvre terrestre de Dieu, lumineux faisceau d’intelligence, de beauté et de dévouement, et j’ai expié dans les angoisses de son agonie les années de bonheur sans nuages qu’elle m’avait données. Elle s’est éteinte dans mes bras quelques heures après avoir donné le jour à ce fils qu’elle souhaitait comme le complément de notre commune félicité. Mon hôte ! voilà sa tombe.... je n’ai pas craint d’y venir pleurer devant vous, mais je n’y conduirais ni un Anglais ni un indigène. Bah ! dirait l’un , ce n'était qu’une Indienne. — Bah ! dirait l’autre, elle avait perdu sa caste ! »

Ici la voix du colonel s’éteignit dans un sanglot et il porta rapidement sa main bronzée à ses yeux ; je cherchais dans mon cœur quelques paroles, insuffisantes sans doute, quand j’aperçus à travers une touffe de rhododendrons la mignonne figure et les yeux brillants de son fils, qui semblait nous épier avec étonnement. Je courus chercher l’enfant et le rapportai dans les bras de son père, qui l’inonda de baisers et de larmes; ceci valait les meilleures phrases de condoléance.

Je passai dans les Nilgheiries la plus grande partie de l’été de 1853, partageant les travaux, les courses, les chasses de mon hôte, m’efforçant d’opposer aux souvenirs de sa vie privée le spectacle des événements qui agitent l’humanité moderne, discutant avec lui l’avenir et l’éducation de son fils, pour qui je pris l’engagement de lui envoyer d’Europe un gouverneur français, et, jusqu’au moment où nous nous séparâmes sur le quai de Bombay pour regagner, lui le Sinde et le Pundjab, moi Suez et la France, devisant ensemble et sans nous lasser de cet intarissable sujet d’études et de rêveries , de cette Inde qu’il aime comme un fils aime sa mère tombée dans l’infortune, et dont il juge froidement, sans prévention, les misères, les travers, les faiblesses et les maîtres.

Les pages suivantes, conclusion de ce livre, sont le résumé de ces longs entretiens et de nos opinions communes.

CONCLUSION

CONCLUSION

Parallèle entre le gouvernement d'Akbar le Grand et celui de la

Compagnie des Indes.— Dangers qui menacent l’empire anglo-hindou.—Impuissance de la Compagnie à les conjurer. — Remèdes.

— Vox populi, vox Dei.

A deux cent cinquante ans en arrière des jours actuels, l’Inde, après une période illimitée d’anarchie et six siècles d’invasions, de meurtres et de pillage, se reposait pacifiée et prospère sous le gouvernement d’Akbar, une des plus belles intelligences qui ait honoré la race humaine , la plus belle incontestablement qui soit issue de l’islamisme.

Né dans les camps, nourri dans l’exil, au milieu des dramatiques péripéties de l’existence de son père1, Akbar, héritier à quinze ans du sceptre de Timur, déploya de bonne heure la bravoure d’un paladin , le coup d’œil d’un grand capitaine , la générosité qui plaît tant dans les victorieux , toutes les vertus enfin d’un conquérant. Mais ses principaux titres à l’admiration de quiconque se préoccupe des destinées des nations , sont contenus dans la longue série de ses actes administratifs, de ses plans d’organisation intérieure, qui tous, jugés séparément ou dans leur ensemble, émanent d’un même désir, tendent au même but : le bien des peuples de l’Inde , l’apaisement des haines et l’oubli des griefs nés de leur division en catégories de vainqueurs et de

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