Prince A. de Soltikof, Voyage dans l'Inde, t, I. p
à travers cette sorte de tamis l’air s’imprègne d’une certaine fraîcheur, malgré la chaleur suffocante du dehors.
Lord Falkland m’invita k une fête qu’il donnait le soir même : « Je ne vous presserais pas d’y venir, me ditil, si vous n’y deviez rencontrer que des visages et des uniformes européens; mais parmi mes invités il y a bon nombre d’indigènes, et vous pourrez commencer par eux le cours de vos études. »
Effectivement, dans la foule animée qui le soir vint remplir le palais, je renoontrai des représentants de toutes les races que les siècles et les révolutions ont juxtaposées dans l'Inde : Hindous brahmaniques descendants directs des Ariens-sanscrits, Musulmans fils de Sem, issus des envahisseurs du xl et du x\e siècle , et Guèbres exilés de l’Iran. Beaucoup de ces natifs, pour plaire à leurs maîtres actuels, ont adopté d’assez vilains costumes de fantaisie dans le goût étriqué de l’Europe, et se rendent chez le gouverneur dans des cabriolets qu’ils conduisent eux-mêmes. Mais il y avait lk un jeune Hindou revêtu du pittoresque costume de ses ancêtres, et qui, loin de donner tant bien que mal dans nos usages, affectait de rester tout k fait oriental. Il s’exprimait cependant assez bien en anglais; mais sa jeunesse, ses traits fins et réguliers, ses longs cheveux d’ébène flottant demi-bouclés , sa taille souple et élancée , et la coupe antique de sa robe de gaze brochée d’or, me faisaient songer involontairement aux héros déifiés de Kalidasa et de Yalmiki. A sa beauté réelle, j’aurais pu le prendre pour une exception parmi les siens , si je n’avais su dès longtemps que , toute vieillie qu’est aujourd’hui la grande famille.hindoue, toute déchue qu’elle est de son ancienne suprématie dans les arts, dans les lettres , dans les armes et dans les aspirations de l’âme vers les choses d’en haut, elle n’en demeure pas moins une des plus belles variétés de notre
espèce , la plus remarquable peut-être par le nombre autant que par l’uniformité et la distinction du type.
Autant et plus encore que les Hindous brahmaniques, les Parsis que je vis chez lord Falkland reportèrent ma pensée vers les âges écoulés.
Descendants des Guèbres de Perse qui échappèrent aux persécutions musulmanes lors de la conquête de leur patrie par les califes, ils ont trouvé un asile parmi les frères dont les avait séparés, il y a plus de quarante siècles, l’antique rivalité des Asuras et des Dêvas*. Comme au temps de Zoroastre leur législateur, ils révèrent encore dans le soleil l’image la plus noble de l’être suprême, Ahura-Masda, et dans le feu sacré entretenu dans leurs temples, le symbole de l’astre divin. Descendus dans l’Inde il y a plus de mille ans , ils se sont répandus dans la partie occidentale de la Péninsule; la ville de Bombay seule en compte de quinze à vingt mille. Ils se distinguent de tous les autres habitants par leurs belles physionomies, leur aisance et leur industrie. Dans les ports du Concan , du Goudjerat et du Malabar, il n’v a pas de maison de commerce européenne dans laquelle au moins un d’eux ne soit intéressé, et c’est ordinairement le Parsi qui fournit le plus de capitaux. Propriétaires des deux tiers de la grande ville de Surate, ils possèdent la plus grande partie de Bombay et de sa banlieue. Ayant demandé à un de ces Guèbres, qui alors même faisait construire de magnifiques habitations dans la ville et de fort jolies villas dans la campagne, pourquoi il plaçait ainsi à trois ou quatre pour cent, tout au plus, sa fortune, dont il pouvait si facilement tirer dix ou douze en opérations de banque ou de négoce , il me
1. Àsura, démon en sanscrit, Dieu en zend sous la forme Ahura- Dêva, Dieu en sanscrit, démon en zend sous la forme Dae'wa.
répondit : « Cette terre est maintenant mon pays; mes pères y ont vécu, j’y suis né et j’y mourrai comme eux. Il est donc naturel que nous cherchions à y fonder quelque héritage durable pour nos enfants. Si les Anglais, qui ne sont ici que pour un court espace de temps, aiment à faire valoir leur argent le plus possible, c’est, j’imagine, pour regagner au plus vite leur patrie, et y faire sans doute ce que nous faisons en ces lieux. »
S’ils ont appris à connaître et à aimer le luxe intérieur des Anglais leurs maîtres , si leurs maisons sont ornées avec profusion de glaces, de gravures, de meubles européens , on doit dire , à l’honneur de leur humanité , qu’ils exercent envers leurs pauvres une charité vraiment évangélique, et à l’honneur de leurs mœurs, qu’ils ne fournissent pas la moindre recrue aux cohortes de danseuses et de courtisanes qui abondent à Bombay. Leurs femmes cependant jouissent de plus de liberté que les autres femmes de l’Orient. En somme et sous tous les points de vue, ils sont, de tous les natifs de l’Inde, les plus vigoureux, les plus actifs, les plus moraux et les plus intelligents.
Bien plus que les Hindous , gardiens fidèles des plus anciennes traditions religieuses de l’Asie centrale , ils rendent encore un culte sans image, sans idoles, aux forces élémentaires de la nature, mais donnent au feu la prééminence. La beauté de l’esplanade de Bombay , baignée par les longues lames bleues de l’Océan, revêtait pour moi un nouvel attrait par la présence de ces adorateurs du soleil, qui le matin et le soir y venaient en foule avec leurs brillants costumes blancs et leurs turbans aux couleurs éclatantes, pour saluer l’astre à son lever ou offrir leurs hommages à ses derniers rayons. Que de fois me suis-je arrêté à les contempler, à genoux sur le sable humide, les mains jointes et priant avec un air de pro-
fonde émotion dans une langue qu’ils ne comprennent plus, mais dont un Français a de nos jours retrouvé la clef perdue et la forme grammaticale brisée1 2. Il est telle des hymnes qu’ils psalmodient en ces occasions, dont les plus anciennes du Rig-Véda ne semblent que la traduction*. A ces heures, leurs femmes ne se montrent point avec eux ; c’est le moment où, comme les compagnes des anciens patriarches , elles s’assemblent autour des puits pour y faire la provision d’eau nécessaire k leurs ménages.
Modes de funérailles des Cuèhreset des Hindous. — lie tombeau de Victor Jaequemont.
Le cimetière des Parsis est sur une colline qui domine la côte ; dans une de mes courses journalières je rencontrai un cortège funèbre qui la gravissait. Le corps, enfermé dans une bière recouverte d’un linceul blanc, était porté par six hommes , tous vêtus de longues robes blanches et voilés de capuchons, comme les pénitents des confréries de Provence. Ils étaient précédés et suivis d’une nombreuse procession costumée de même et marchant deux à deux, chaque couple attaché par un mouchoir blanc. Le haut de la colline est excavé d’un trou large et profond , intérieurement divisé en trois compartiments, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes, le troisième pour les enfants. Autour de l’ouverture béante est un petit mur d’appui sur lequel on dépose les cadavres. On les y laisse en proie aux vautours qui planent sans cesse autour de cet endroit, tandis que les
1. E. Burnouf; voir entre autres son Commentaire sur le Taçna; in-4“.
2. Comparer les hymnes au Soma et à Agni, du R ig-Vëcla , avec les prières à Haoma et au Feu dans le Zend-Avesta.
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parents des défunts se tiennent à une certaine distance pour épier quel œil leur sera arraché le premier , augurant de cette circonstance la destinée bonne ou mauvaise de l’âme.
Lorsque la chair a été tout entière rendue aux éléments, on «précipite les ossements dans le puits, où ils se décomposent pêle-mêle.
Au pôle opposé de ce mode funéraire, il faut placer celui des Hindous , qui brûlent leurs morts. En me promenant un jour sur le rivage de l’ile de Salcette qui fait face à Bombay, j’atteignis sans le chercher un des lieux consacrés à l’incinération des cadavres ; plusieurs bûchers, composés en grande partie de bûches artificielles en bouse de vache desséchée, étaient allumés et répandaient «au loin une chaleur intense et une odeur de côtelettes brûlées à soulever le cœur. Je ne pus éviter de passer auprès d’un très-vieux brahmane , une espèce de squelette , qui , accroupi comme un singe devant un cadavre, attisait son feu d’un air de béatitude. « A mon approche, il se leva et, me montrant le foyer brûlant, il me dit avec un ton de componction triomphante : Yè hamàra mamma haï , « C’est mon « oncle. » A en juger par le neveu, l’oncle devait être agréable; mais je ne pus m’en assurer, car la flamme était grande et l’oncle un tison ardent, grâce aux soins du neveu qui soufflait dessus et l’arrosait d’huile avec un zèle toujours croissant1. »
Je m’enfuis et j’eus longtemps le flair affecté par l’odeur de chairs brûlées que j’avais respirée en ce lieu.
Je n’avais pas attendu ces visions funèbres pour me souvenir que, Français et indianiste, j’avais un devoir à