ÉE
êtres immondes; de l’autre, les Pouliahs se contentaient de me suivre à distance , criant et gambadant comme des singes, jusqu’à ce que, lassé de leur obstination et de leurs clameurs, je leur jetasse de loin la monnaie que je leur destinais ; ils ne se hasardaient à la ramasser que lorsque nous avions disparu à leurs yeux.
Traversant un soir un village de la côte, j’y remarquai une grande agitation, et je vis un rassemblement formé à quelque distance d’une boutique tenue par un Parsi. La cause unique de cet émoi était l’apparition d’une femme pouliah , qui, pressée par la faim , venait échanger contre un peu de riz une natte de sa façon. Arrivée à une centaine de pas de la boutique elle avait hurlé , et le Parsi lui ayant répondu , ils avaient conclu leur marché. Toute circulation était arrêtée dans le village jusqu’à ce que cette grave affaire fût terminée ; la pauvre créature , presque entièrement nue, tournait et retournait la tête de çà de là, prête à fuir ou à avertir si on l’approchait; de son côté le boutiquier faisait arrêter les passants. Il pesa devant eux le riz convenu, le porta à l’acheteuse, dont , en sa qualité de Guèbre , il pouvait s’approcher sans trop de crainte, et emporta la natte. Ceci se passait en pleine mousson; la pluie avait tombé tout le jour; bien que la température fût encore chaude pour les Européens, les indigènes s’enveloppaient soigneusement dans leurs toiles de coton , que l’humidité de la nuit allait leur faire paraître bien légères. C’est alors que la malheureuse sauvage s’éloigna seule de la demeure des hommes et s’enfonça dans les bois chargés de brume pour y regagner son gîte , un tronc d’arbre creusé par le temps , ou l’entrecroisement de quelques branches touffues, dont les singes ou les pythons allaient peut-être lui disputer la possession *.
1 . Victor Fontanier , Voyage dans l’Inde et le golfe Persique.
Être les maîtres d’un pays où se passent de telles choses, c’est, dans notre siècle, encourir une grave responsabilité. Il est beau d’appeler l’Inde le plus brillant joyau de la couronne britannique , mais il serait plus beau d’épurer ce joyau de ses taches originelles et de mettre un terme aux tyranniques préjugés qui, dans la société hindoue, ont ravalé d’innombrables créatures humaines au niveau des brutes des forêts.
Excnralon A Cou. — Forêts, tigres et reptiles.
Mon départ pour l’intérieur fut un peu retardé par une affaire qui m’appela dans la colonie portugaise de Goa, située à quatre-vingts lieues au sud de Bombay; c’est un voyage de vingt-quatre heures en pyroscaphe, et de trois jours dans les embarcations du pays. Bien que l’on passe à une assez grande distance de la côte , on peut distinguer de loin en loin , dans la verdure, des villes et des forteresses, sur lesquelles flottent des pavillons autres que celui de la Grande-Bretagne. Ils appartiennent ù des souverains indigènes; pauvres princes dont les noms sont inconnus, le pouvoir ignoré , et qui s’appliquent à donner des dimensions exagérées à ce dernier signe d’une indépendance perdue.
Goa est, on le sait, la métropole de tous les établissements portugais à l’est du cap de Bonne-Espérance. Son gouverneur a la suprématie sur ceux de Diu, de Mozambique, de Macao et de Timor; sa banlieue renferme encore 350 000 habitants et une trentaine de forts ou de bourgades en bon ou mauvais état. Bien qu’elle ait dû céder à Bombay le sceptre de l’océan Indien , Goa a conservé sur son heureuse rivale l’avantage de la position, qui fut admirablement choisie par le grand Albuquerque , son fondateur. Bombay s’enorgueillit de sa vaste rade
couverte de vaisseaux ; mais Goa en possède une autre bien mieux fermée, que la mousson ne peut troubler comme la première, et dans laquelle l’escadre la plus nombreuse peut dormir à l’abri des vents , des flots et de l’ennemi.
Que sont les routes qui entourent Bombay, quoique nombreuses et bien entretenues, comparées au large fleuve qui traverse la colonie portugaise, en relie toutes les parties et répand sur toutes la fertilité? On aborde à Panjim, résidence actuelle des autorités portugaises, par un beau quai nouvellement construit. « De nombreuses embarcations, des navires de tout tonnage sont occupés à charger et à décharger leurs marchandises; de toutes parts on voit s’élever des constructions nouvelles. Met-on pied à terre, on observe que toutes les rues sont larges et tirées au cordeau; une population considérable les parcourt, et il s’y fait un tumulte auquel on ne s’attendail guère. On n’y est pas, il est vrai, frappé de ce luxe qu’on remarque à Bombay; les équipages brillants ne s’y croisent pas au milieu de milliers de porteurs de palanquins faisant assaut de cris et de gémissements; mais on n’est pas choqué par cette roideur qu’impose aux Anglais leur division en castes plus séparées que celles des Hindous. Ici le gentleman ose parler affectueusement au boutiquier; il peut saluer un ouvrier sans se perdre de réputation, et c’est plaisir de voir combien ces habitudes de notre continent, transportées dans des pays si lointains, servent mieux la cause de la civilisation que les lois écrites , mais contraires aux mœurs et aux habitudes, ne le font chez les Anglais1. » Tout enfin s’allie à l’apparence grandiose des églises et des couvents pour donner à Panjim un aspect plus européen qu’asiatique.
L’ancien Goa, la cité des conquérants du xvi* siècle,