‹ L'Inde contemporaineChapitre 24 sur 166 · SUEZ. — BOMBAY · texte numérisé non relu

SUEZ. — BOMBAY

GOA. — POUNA.

repose, aujourd’hui abandonnée, à trois lieues plus haut que Panjim sur les bords du fleuve. Ses maisons, semblables à des forteresses, ses églises, ses couvents, ses palais, égalant en magnificence ce qu’on admire en Europe dans le même genre, ne sont plus que des carrières de matériaux à bâtir. Ce ne sont pas les menaces de la guerre, ou les ravages du temps qui ont forcé l’homme à déserter ces demeures, si propres à flatter son orgueil ; mais il a fui devant la malaria , ce souffle empesté du ciel de l’Inde, ce fléau de Dieu , qui s’installe auprès de toute société en décadence, pour en hâter la décomposition par le typhus ou par le choléra.

Sous les voûtes de la cathédrale qui fut l’église métropolitaine du catholicisme dans l’Inde, j’ai vu errer quelques religieux chargés de garder le tombeau de saint François-Xavier, monument aussi remarquable par le fini des détails que par la richesse des matériaux. Ces moines emploient leurs soins et leurs veilles à la conservation de ces restes précieux; mais les réparations, quoique entreprises à grands' frais , ne sauraient marcher aussi vite que la dégradation, hâtée par les pluies et la végétation. On peut prévoir le moment où la forêt qui assiège ces ruines, qui déjà les étouffe, les ensevelira.

Que sont les œuvres de l’homme près de celles de la nature? Si belle qu’apparaisse la végétation des environs de Bombay au voyageur qui vient de longer les rivages brûlés de la mer Rouge, elle ne peut soutenir la comparaison avec celle du canton de Goa et de toute la côte qui court de la colonie portugaise au cap Comorin. Pour se faire une idée de la variété et de la puissance de la flore de celte région, il faut aller en contempler les spécimens renfermés dans nos serres et décupler leurs proportions étiolées ; il faut rapprocher les uns des autres, dans l’éblouissant pêle-mêle de la nature, les mimoses, les musas, les 191 c

pandanus odorants, les mangotiers et les orangers; enrouler autour de leurs troncs les liges sarmenteuses des bignonias, de la nagatelly, du nictantes sam bac et des lianes qui produisent le poivre et le bétel ; grouper sous leur ombre les plus belles variétés des azalées, des jasmins et des gardénias; unir les lauriers d’où l’on extrait le camphre, la casse et la cannelle, au sandal rouge, aux nopals, aux dragonniers qui fournissent les laques précieuses; les arbustes qui donnent le nard, le cardamone et l’araorne, auxroseauxqui sécrètent le sucre. Surcesamas deüeurs, sur cessourcesde miel etdeparfums, il faut étaler les feuilles immenses du latanier et du talipot, faire ondoyer les palmes aériennes des cocotiers et des bambous géants, amonceler la sombre verdure des tecks et des tamarins et les impénétrables rameaux des ficus sacrés. Puis, tout cela accompli, l’on n’aura encore qu’une perception vague et incolore de la végétation de l’Inde , et notamment de celle qui revêt la base des Ghauts occidentaux, à l’orient et au midi de Goa.

Nulle part aussi, mieux qu’à l’ombre de ces forêts, on ne peut observer le spectacle de l’immense destruction par laquelle la Providence semble avoir voulu remédier à une création infinie. Des couches épaisses de l’humus, où ces myriades de plantes, frêles ou puissantes, fleurs d’une saison ou futaies séculaires, enfoncent leurs racines; des profondeurs des eaux où elles se mirent, du sein de l’atmosphère lourde et brûlante qu’elles décomposent, s’exhalent périodiquement des effluves putrides, des miasmes délétères. Au milieu de leurs inextricables lacis, le règne animal pullule, et se manifeste par ses variétés les plus diverses, les plus étranges et les plus formidables ; toutes les harmonies de la nature s’y heurtent, s’y fondent en un effroyable antagonisme, et la mort, sous toutes les formes, y épie la vie.

« Dangereux est le séjour des bois ! disait le vieux Valmiki, trois ou quatre siècles avant Homère; la forêt est peuplée de créatures ennemies de l’homme, qui se repaissent de chair et de sang.... Dangereux est le séjour des bois.

« Là errent de nombreux éléphants, qui se jettent sur tout ce qu’ils voient, qui écrasent tout ce qu’ils rencontrent...

« Là rampent les hideuses couleuvres et s’étalent les grands pythons, glissant sur le sol en replis sinueux, semblables au cours d’un torrent, ou enroulés dans les crevasses de la terre; leurs dents, leurs souffles, leurs regards sont mortels.... Dangereux est le séjour des bois...,

« Là s’étendent en nappes stagnantes, ou se précipitent dans de profonds canaux aux difficiles abords, des eaux qui ne recèlent pas moins de périls que la terre. Le rhinocéros se plaît dans la vase de leurs dépôts ; le tigre aux flancs jaunes et rayés se tapit dans leurs roseaux; et, caché dans leurs profondeurs ou flottant à leur surface, le vorace crocodile, gigantesque ennemi de tout ce qui respire, épie et déchire ses victimes.... Dangereux est le séjour des bois 1 1 «

Combien ce tableau, qui date de plus de trois mille ans, est encore applicable à la région boisée des Ghauls occidentaux, c’est ce que prouvent surabondamment les faits suivants :

A Goa même, à quelques pas de la caserne de la garnison, j’ai vu une affiche qui avertit de ne pas s’aventurer plus loin à cause des tigres.

A quelque distance de là, sur une route fréquentée, une croix de pierre indique l’endroit où un sous-officier

t. Ramayana de Yalmiki, Ayodhiakanda , chap. xxvxu, édit. Gorésio.

portugais, chevauchant à la tête d’un peloton, fut enlevé, il y a peu de temps, par un de ces animaux.

Dans un hameau voisin, quelques jours avant mon passage, un de ces terribles carnassiers avait été tué dans la boutique d’un boucher, où il dormait tranquillement après avoir dévalisé l’étal.

Enfin on m’a assuré que rien n’était plus fréquent que les attaques des tigres contre les bestiaux à la portée des habitations, ou même que leur installation dans les bungalows isolés, dont une porte ou une fenêtre mal fermée leur a facilité l’entrée.

Mais les visiteurs les plus dangereux, ceux dont aucune précaution ne peut garantir les maisons, sont, sans aucun doute, les reptiles. Le Malabar seul compte quarante-trois espèces de serpents, depuis cette variété de boa dont le savant Anquetil du Perron foula, près de Bombay, un individu long de quarante pieds, jusqu’au serpent fil, à tête de vipère, la manilla , qui disparaîtrait tout entière dans le calice d’un nénuphar, mais dont la morsure tue en quelques secondes. Lorsque vient la saison des pluies et que les eaux débordées chassent ces animaux de leurs retraites, ils infestent les jardins, les terrasses et se glissent jusque dans les appartements; il faut s’en méfier surtout quand on reçoit de trop fréquentes visites des crapauds et des rats dont ils se nourrissent. Comme j’étais un jour à dîner, avec quelques personnes, chez une des autorités de Goa, et que la conversation roulait sur les accidents, plus communs que l’on ne croit, causés par les reptiles, l’un de nous aperçut justement un petit corps agile qui frétillait entre les mailles de la natte de la salle; c’était une manilla ; on la tua aussitôt, mais sa mort ne nous rendit pas l’appétit que sa vue nous avait enlevé. Dans une autre occasion, étant dans un jardin, occupé à jeter de loin des fruits à un singe privé qu’on avait atta-

ché à un oranger, je vis tout à coup la pauvre bête tomber en convulsions, je l’entendis pousser de grands cris. Je franchis en toute hâte l’espace qui me séparait d’elle, quarante pas au plus; quand je la joignis, elle était morte. Un de ses bras tuméfié, d’une couleur noirâtre et déjà gangrené, indiquait assez la cause de sa mort. Je l’aurais devinée, lors même que je n’eusse pas aperçu non loin de là, à travers les fleurs d’une plate-bande, la tête triangulaire et la gorge horriblement dilatée d’une cobra capella , la naja des poètes sanscrits. Elle fuyait, non en rasant horizontalement la terre, comme nos couleuvres, mais en faisant décrire à son corps long et flexible de hautes courbes perpendiculaires , telle enfin qu’elle est représentée sur les monuments de l’antique Égypte.

Anathématisé par les prêtres védiques, il y a plus de quatre mille ans, le culte des serpents subsiste encore dans plus d’un canton de l’Inde. Dans une grotte près de Sumbulpour, un python rendait encore des oracles au commencement de ce siècle, et la naja est encore presque aussi révérée, des castes supérieures du moins, qu’aux temps où elle servait de symbolectde diadème à la royauté égyptienne.

Comme les psylles des bords du Nil, une tribu particulière du Malabar s’adonne à l’éducation de ce reptile et possède l’art de lui apprendre à danser aux sons lents et discordants d’un agreste flageolet. Ces soins, ce respect voués à la naja, son nom donné à une classe de demi -dieux du panthéon hindou, peuvent-ils s’expliquer autrement que par la terreur qu’inspira aux hommes primitifs ce reptile aux allures et à l’aspect étranges, et que la nature a armé d’un venin si subtil, que son inoculation dans le corps humain y détermine en moins de deux heures une décomposition complète. Des nombreux et lamentables exemples que j’ai recueillis à ce sujet, il me suffira de citer celui-

ci : un planteur des environs de Goa attendait quelques personnes à dîner; étant descendu dans son jardin un peu avant l’heure fixée pour leur venue, il y fut mordu par une naja; à l’arrivée de ses convives, il n’était plus qu’un cadavre.

Df Bombay à Pouna.

La route qui conduit de Bombay à Pouna , à travers la chaîne des Ghauts, passerait pour bonne , même en Europe. Elle est bien macadamisée et entretenue par des pionniers enrégimentés sous les ordres du génie militaire anglais. Ce sont des gens de basse caste, dont l’activité laborieuse est rétribuée à raison d’une vingtaine de francs par mois. De distance en distance, sur les points du chemin les plus éloignés de toute habitation, on a creusé de grands puits. Leurs larges pourtours ont été plantés d’arbres, et ces stations ombragées sont tout à la fois un ornement pour le paysage et un bienfait pour le voyageur.

La route s’élève en zigzag le long des montagnes, dont les flancs sont aussi roides , aussi réguliers que s’ils étaient taillés de main d’homme. Ce sont de larges gradins superposés et dominant à pic de profonds précipices. De superbes forêts garnissent ces escarpements, et le fond des ravins est obstrué de bois impénétrables.

A mi-hauteur de la chaîne, on rencontre le village de Keurley, célèbre par les souterrains creusés dans son voisinage. Ils rappellent exactement ceux de Salcette, mais sur de plus vastes proportions et avec des ornements plus gracieux. Les chapiteaux des colonnes intérieures sont d’une originalité qui ne manque pas d’élégance. Chacun d’eux est formé d’une sorte de dôme en forme de cloche, habilement sculpté et surmonté de deux éléphants entre-

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laçant leurs trompes et portant ensemble deux hommes et une femme. Je demandais à de jeunes brahmanes , noirs et demi-nus, qui se disaient les gardiens du sanctuaire et m’en faisaient les honneurs, les noms des dieux que représentaient ces figures ; mais à mon grand étonnement ils répondirent : « Ce ne sont pas des dieux, mais seulement des ministres de la divinité : un dieu suffit1. »

A moins de huit lieues de la côte et de mille mètres d’élévation absolue, j’atteignis la ligne qui sépare, dans les Ghauts, les cours d’eau tributaires de l’océan Indien de ceux qui se dirigent vers le golfe du Bengale. De là, une pente doucement inclinée me conduisit sur les bords de la Mouta, qui est un des affluents supérieurs du fleuve Krichna, et qui arrose la banlieue de l’ancienne capitale des Mahrattes , de la grande ville de Pouna.

.tspeel de Poun», mm population, «m pal al h. — Destinée des Pelcbwak» , sea fondateurs.

Du pont où la route traverse la Mouta, on aperçoit cette ville à son plus grand avantage. Elle occupe une assez grande superficie de sol le long de la rivière, dont les eaux ont la limpidité et le murmure des courants des montagnes. Les arbres qui croissent de toute part dans les espaces vagues ou abandonnés, les hautes haies de cactus et d’euphorbes qui entourent un grand nombre de chaumières et de huttes, cachent, à distance, la partie ignoble de Pouna, et forment comme une zone de verdure au-dessus de laquelle ne s’élèvent que les maisons des riches et les pagodes*. Cette vue est donc agréable de loin ; mais de près, comme beaucoup d’autres choses de ce monde, c’est tout différent. Malgré ses cinquanteou soixan te mille habi-

1. Heber’s travels,i. III. — 2. Jacquemont, Journal, t. III, p. 682.

tants , Pouna n’a ni murs ni forteresses; ses bazars sont misérables, et je ne crois pas avoir rencontré ailleurs dans toute l’Inde des rues aussi négligées, aussi sales, et des maisons aussi délabrées. Les habitations du Peichwah tombent en ruines ; elles se composaient d’un assez grand nombre de pavillons dispersés dans la ville et distingués assez bizarrement par leurs noms empruntés aux jours de la semaine. Ainsi il y avait le palais du Lundi, du Mardi, etc. Le principal de ces édifices, celui du Dimanche, je crois, sert maintenant de prison, d’hôpital, de pharmacie centrale pour les malades et d’hospice pour les aliénés*.

A la fin du siècle dernier, la Compagnie, qui ne possédait encore dans cette partie de l’Inde que l’île de Bombay et quelques points fortifiés de la côte, obtint du Peichwah qu’un agent anglais fût admis à sa cour avec le titre de résident. Vingt ans plus tard, le Peichwah n’était plus qu’un des pensionnaires, j’allais dire un des prisonniers de la Compagnie. Cette révolution s’est faite ici comme dans les autres parties de l’Inde qui ont passé sous la domination anglaise. « Un prince indigène voit sans cesse son autorité attaquée par ses propres sujets, par les vassaux de son pouvoir; il appelle les Anglais à son secours. La Compagnie fait avec lui un traité par lequel elle s’engage à lui fournir quelques régiments de cipahis commandés par des officiers européens, et pour la solde desquels le prince abandonne une portion de territoire égale en revenus aux dépenses de ces troupes. Fort de cet appui, il réduit aisément ses feudataires rebelles et rétablit l’ordre dans ses États. Son royaume éprouve une prospérité relative : son trésor s’emplit. Alors il se croit assez fort pour se passer de ses axiliaires européens. Mais le traité

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