Victor Jacquemont, Journal, t. III
leur jeunesse l’image d’une condition meilleure à laquelle ils n’atteindront jamais? Je ne sais, mais les classes de l’école de Pouna ne sont guère fréquentées que par des jeunes gens de familles de sang mêlé; à l’exception des Parsis , pas un homme de rang n’y envoie son fils.
Le gouvernement anglais entretient aussi à Pouna , comme à Bénarès, le feu sacré du sanscrit, dont la tradition se perdrait rapidement dans toutes les provinces de l’Inde qui ont cessé d’être gouvernées par des princes hindous. Il y a à Pouna une école sanscrite. Elle occupe un des palais hebdomadaires dont j’ai parlé, et dont l’apparence sur la rue est assez belle pour cette ville en décadence. J’y trouvai une centaine de jeunes gens accroupis dix par dix sur le tapis de toile blanche qui couvrait l’aire d’une immense salle allongée. Chaque dizaine formait une classe spéciale et avait à sa tête un pundit pour professeur. Un vieux brahmane, au crâne nu, à la longue barbe blanche, présidait le tout comme directeur.
Il me fit avec courtoisie les honneurs de son établissement. Les maîtres et les élèves étaient tous brahmanes ; non qu’aucun ordre du gouvernement défende l’admission de jeunes gens d’une autre caste, mais ce n’est qu’à des brahmanes que la connaissance du sanscrit peut servir de gagne-pain, 'car ce n’est qu’à eux seuls qu’est permise l’interprétation de la langue sacrée, et c’est le besoin seul qui réunit dans le collège de Pouna les cent jeunes gens qui le fréquentent.
Douze années forment ici la durée moyenne des études nécessaires à la connaissance du sanscrit. Il n’y a pas d’exemple que les élèves les plus studieux et les plus intelligents aient pu l’apprendre en moins de huit années; à d’autres, il en faut jusqu’à quinze et vingt. Enfin, le savoir des fruits secs de cet institut se borne à lire ou à réciter quelques pages de la langue sacrée. Lire le san-
scrit sans le comprendre, c’est encore une ressource dans l’Inde; c’est la profession avouée d’une classe de prêtres brahmaniques.
Le vieux pundit me présenta ceux de ses élèves qu’il me dit être les plus intelligents. Il leur fit réciter, ou plutôt chanter ( car leur débit était susceptible de notation ) de longues tirades, non des hymnes védiques, comme il le prétendait, mais de quelque Brahraanah ou Commentaire de ces antiques prières ; car le sens ne roulait que sur des subtilités métaphysiques ou des lieux communs de dogmatisme. Ce ne fut ni sans peine ni sans un vif sentiment de plaisir que je parvins à reconnaître parmi les sujets traités un fragment antique bien connu des sanscritisles, et que je crois devoir insérer ici comme spécimen des études classiques de nos contemporains de l’Inde.
C’est, sous une forme plus profonde et plus grande à la fois, la fable célèbre des Membres et de l’Estomac; mais, entre la conception brahmanique et l’apologue de Ménénius Agrippa, il y a, suivant l’expression de Burnouf, la différence de l’Himàlaya au sept collines de Rome.
La dispute des sens.
« Les sens disputaient entre eux, en disant : « C’est « moi qui suis le premier, c’est moi qui suis le premier. « Us se dirent : « Allons, sortons de ce corps; celui d’entre « nous qui en sortant fera tomber le corps sera le pre- » mier. » La parole sortit : l’homme ne parlait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours.
« La vue sortit : l’homme ne voyait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours.
« L’ouïe sortit : l’homme n’entendait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours.
« Le manas sortit : l’intelligence sommeillait dans l’homme, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours.
« Le souffle de vie sortit : à peine fut-il dehors que le corps tomba; le corps fut dissous, il fut anéanti. De là vient que l’on donne au corps le nom de çarira1.
« Il voit certainement s’anéantir son ennemi et son péché, celui qui connaît cela.
«« Les sens disputaient encore, en disant : • C’est moi « qui suis le premier, c’est moi qui suis le premier. » Ils se dirent : « Allons, rentrons dans ce corps qui est à « nous. Celui d’entre nous qui, en y rentrant, mettra de- « bout ce corps, sera le premier. »
« La parole rentra ; le corps gisait toujours.
« La vue rentra : il gisait toujours.
« L’ouïe rentra : il gisait toujours.
« Le manas rentra : il gisait toujours.
« Le souffle de vie rentra : à peine fut-il rentré que le corps se releva. Celui-là fut le premier.
« Le premier des sens , en effet, c’est le souffle de vie même. Que l’on sache donc que le souffle de vie est le premier des sens.
« Les Dévas lui dirent : « C’est toi qui es le premier ! « Cet univers tout entier, c’est toi ; nous sommes à toi et tu es à nous’. »
Je voulus ensuite faire converser, en sanscrit improvisé, les élèves qui s’étaient le plus distingués par la sûreté de leur mémoire et l’aplomb de leur voix dans le premier exercice. Mais aucun n’en était capable; et je doute que, le vieux directeur excepté, un seul des maîtres présents eût été plus habile.
Tous ces élèves aspirent à devenir professeurs à leur
1. Sujet à la dissolution. — 2. Aitaraya Brdhmana. — Rig- Véda. Trad. E. Burnouf.
tour dans cette école où ils passent la moitié de leur vie comme écoliers; mais, comme leur personnel est dix fois plus nombreux que celui de leurs maîtres, il est évident que bien peu d’entre eux atteindront le but de leurs désirs. Le3 autres se disperseront dans les provinces d’alentour et vivront à la charge des seigneurs Mahrattes qui possèdent encore quelques territoires, ou des communautés villageoises les plus opulentes et les plus pieuses.
Chaque village du Deccan a au moins son brahmane, qui lui explique la parole et les légendes sacrées; chaque famille au-dessus du commun a aussi le sien ; chez les Rajahs encore debout, le nombre de ces chapelains est souvent considérable, et il n’est pas rare de les voir prendre sur leurs maîtres la môme influence que les abbés-directeurs avaient autrefois sur nos seigneurs châtelains. Souvent même, pour achever l’analogie, ils parviennent aux plus hauts honneurs de l’État, lorsque leur pénitent est un prince régnant. Mais cette chance de devenir le gourou 1 de quelque descendant étiolé du Soleil ou de la Lune, le Viçvamilra* moderne de quelque Rama abâtardi , ne semble pas balancer, dans l’esprit des élèves du collège sanscrit , celles plus probables de l’existence très-modeste et très-dépendante de professeur 3.
Lee brahmane* du Deccan.
Dans le Deccan comme dans le reste de l’Inde , les brahmanes sont divisés en sous-castes et en sectes innombrables. Les premières se rapportent sans doute à des degrés plus ou moins éloignés de consanguinité; il est plus difficile de dire en quoi consistent les limites et
1. Gourou , gouverneur, maître spirituel. — 2. Viçvamitra, un des personnages les plus célèbres de l'antiquité sanscrite, passe pouravoir été le précepteur du grand Rama. — 3. Victor Jacquemont, Journal , t.III.
les différences des dernières. Car, si un grand nombre de brahmanes ont des dogmes personnels, des rites particuliers, tout cela repose sur des appréciations trop subtiles pour créer des antinomies ostensibles.
La pierre fondamentale de l’ordre social dans l’Inde est encore aujourd’hui, on ne doit pas l’oublier, la division par castes, adoptée, prèchée comme article de foi par tous les livres canoniques du culte de Brahma, moins pourtant les Védas, les plus anciens de tous.
« Au principe des choses, dit le code de Manou, le créateur suprême fit sortir les Brahmanes de sa tête et leur donna en partage l’enseignement des Védas, l’accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d’autres, le droit de donner et celui de recevoir.
« Il imposa aux Kchaltryas, qu’il tira de son bras , la fonction des armes, la protection, la charité, l’abnégation, la lecture des livres sacrés et la tempérance dans les plaisirs des sens.
« Le soin des bestiaux, l’aumône, le sacrifice, l’étude des livres saints, le commerce, le prêt à intérêt, la culture de la terre, sont les fonctions allouées aux Vaicyas, qu’il tira de sa cuisse.
« Mais le souverain maître n’assigna aux Çoudras, issus de ses pieds, qu’un seul office, celui de servir les classes supérieures sans déprécier leurs mérites *. »
Ainsi la foi religieuse sanctionna, et peut-être au début adoucit les inégalités humaines, et la hiérarchie sortie d’une longue période d’antagonisme, de luttes et de conquêtes, fut censée le produit de quatre créations inégales. Pour immobiliser ces grandes démarcations, le mélange des castes par l’union des sexes fut rigoureusement défendu. Mais ici, comme en bien d’autres points, la nature