‹ L'Inde contemporaineChapitre 33 sur 166 · Pipe indigène · texte numérisé non relu

Pipe indigène

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glais le sont, sans doute, autant que les autres hommes; mais il est aimable de le paraître, et ils s’interdisent cette douceur'.

le bungalow. — l'n collecteur. — le colleetorat.

Au delà de Pouna, la route, sans être parfaite , est toujours bonne pour un cavalier, et je rejoignis ma caravane avant son arrivée au premier bungalow. On nomme ainsi, dans l’ouest et dans le nord de l’Inde, des constructions édifiées pour abriter les voyageurs. Elles sont éloignées les unes des autres de la distance que les bœufs, les chameaux, les éléphants et les domestiques à pied peuvent franchir en un jour : cinq, six ou sept lieues, suivant les difficultés du chemin. On trouve dans ces bungalows deux chambres fort propres , deux couchettes , deux tables , six chaises et trois domestiques affectés à leur service par l’administration des postes. A ma seconde étape, je partageai un de ces établissements avec un collecteur d’un district du Sud, qui menait sa jeune femme et un tout petit enfant prendre l’air sur les collines d’Ahmehnagara. Il voyageait avec un éléphant, huit chars semblables au mien, deux cabriolets, une voiture particulière pour son enfant, deux palanquins, six chevaux de selle ou de trait; et, pour se transporter d’un bungalow à un autre, il n’avait pas moins d’une centaine de porteurs , indépendamment d’autant de domestiques attachés à sa maison. Chaque jour, imperturbablement, il s’habillait, se rhabillait, se baignait et se rhabillait encore, déjeunait, tiffinait , dînait, et, le soir, prenait son thé exactement comme à Calcutta, sans en rien rabattre; cristaux, porcelaines, argenterie brillante, linge blanc et damassé, étaient

t. Jaoquemont, Journal, t. I.

dépaquetés, empaquetés, étalés et resserrés quatre fois le jour.

Ayant aperçu le couvert mis chez lui pour quatre personnes, je crus devoir, après m’être installé dans toute ma simplicité Spartiate, lui offrir un lit dans ma chambre; à ce message écrit il répondit par une visite, et me dit que c’était l’usage de ses serviteurs de couvrir la table de porcelaine et d’argenterie, mais que réellement il était seul avec sa femme, et, en me remerciant de mon offre, il m’invita à partager son splendide repas : politesse que je déclinai à mon tour, pour manger philosophiquement, sur une table nue, une poule au riz un peu maigre, mais bien relevée de carry1.

Le but principal de la Compagnie étant de s’approprier les richesses de l’Inde, le titre de collecteur , que porte, dans toutes les présidences, l’administrateur en chef d’un district, traduit fort bien la pensée de son institution, mais il ne donne qu’une idée trop restreinte des fonctions confiées à un seul individu. Le collecteur est chargé du maintien de l’ordre, de la police politique, des travaux publics, du recouvrement de l’impôt ; on l’investit ordinairement du titre déjugé de paix ou magistrat, pour lui conférer quelque autorité sur les Européens , qui , se trouvant hors delà juridiction des cours suprêmes, ne sont pas justiciables des tribunaux de la Compagnie. Telles étaient les attributions cumulées par mon compagnon de route, qui mit une grande complaisance à m’expliquer les devoirs et les droits attachés à son titre. C’était un homme aimant son état et rompu au travail. Voici comment dans son collectorat, aussi bien que dans les autres, se traitent les affaires, quand l’administrateur est au chef-lieu.

Les bureaux sont établis sur un emplacement isolé , à

1. Jacquemont , Correspondance , t. I, p. 146; Journal , t. T, p. 264.

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portée du public, et les employés, qu’ils vivent à la campagne ou à la ville , doivent y faire acte de présence de bonne heure. L’usage est donc parmi eux de se lever dès l’aube, de prendre un bain, puis de déjeuner à la hâte pour courir à la cutchery, nom des bureaux, dont les Français ont fait chauderie. On quitte le travail vers quatre heures, et, après une courte promenade, chacun rentre pour dîner. Pendant les heures du service, les écrivains indiens, ou half-caste1, font à leur chef le rapport des affaires courantes, et expédient les ordres reçus. S’agit-il de choses de peu d’importance, doit-on prendre un témoignage, un renseignement? on expédie aussitôt des pions ou messagers, reconnaissables à une plaque en cuivre aux armes de la Compagnie. Aux heures fixées pour l’audience du collecteur, ces mêmes pions veillent au maintien de l’ordre et introduisent les pétitionnaires, qui saluent de la façon la plus. humble , le plus souvent couchés à plat ventre et les mains allongées sur le sol. Aucun d’eux, en "dépit de sa servilité, n’est jamais embarrassé pour se plaindre et au besoin pour calomnier. Autour du collecteur se tiennent accroupis ses principaux employés, qu’il peut consulter au besoin, et qui lui donnent lecture des diverses pièces écrites dans la langue du pays. Quand il est en tournée dans son département , ce qui lui arrive au moins une fois l’an , il travaille en plein air, ou sous une tente, comme il ferait à la ville. Les tassitdars , les darogahs , chefs indigènes de l’administration et de la police, lui font leurs rapports sur l’état du pays ; les pat tels, ou principaux des villages , viennent lui exposer leurs besoins ou leurs griefs ; mais la besogne importante est la levée de l’impôt.

A moins que le collecteur ne veuille faire à un indigène t. Demi-sang, de castes ou de races mêlées.

un honneur auquel on est extrêmement sensible dans l’Inde, nul, à ces audiences, si ce n’est un Européen, n’est admis à s’asseoir devant lui. Avoir un siège près d’un tel dignitaire est un cas exceptionnel dont on parle au loin et longtemps; et j’ai vu, à Bombay, un homme auquel on offrait un poste important dans la douane , et qui ue voulut l’accepter que sous la condition qu’au lieu de traitement il aurait un fauteuil.

Si l’on songe à la multitude des affaires qui exigent journellement une solution de la part d’un collecteur, si l’on réfléchit que la moindre des circonscriptions territoriales confiée à un fonctionnaire de cette catégorie a presque deux fois la population et l’étendue d’un de nos départements, on reconnaîtra que les agents de la Compagnie ne peuvent être ni oisifs ni ignorants, comme quelques auteurs l’ont donné à entendre. Sans doute les décisions qu’ils prennent ne sont pas toujours d’une parfaite justice ou d’une utilité incontestable; sans doute ils ne peuvent empêcher ni même prévoir une foule d’actesarbitraires de la part de leurs agents : mais il faut se rappeler qu’ils gouvernent des hommes qui , suivant l’expression de Jacquemont , réservent la vérité pour la dire dans une circonstance extrême. Les erreurs sont donc très-excusables, tandis que l’institution est organisée de telle manière qu’elle force les fonctionnaires principaux à beaucoup d’études et de travail, et qu’elle les met dans une position si élevée que la corruption peut difficilement les atteindre '.

Les succès des Anglais dans cette partie du monde , comme ailleurs , tiennent en grande partie à l’excellent choix de leurs agents politiques. Leurs collecteurs, aussi bien que leurs résidents auprès des princes vassaux, sont

1. Victor Fontanier, Voyage dans l'Inde et le golfe Persique, t. III, p. 158.

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pris indistinctement dans la magistrature, dans l'administration ou dans l’armée. Peu importe le grade ou la provenance des candidats; ce que le gouvernement leur demande, c’est l'habileté, l’esprit de résolution et d’entreprise, une connaissance profonde des dialectes locaux et des roueries subtiles de la politique orientale, enfin une détermination inébranlable de demeurer fermes à leur poste, quels que soient le dhnger et l’imprévu des événements. Les officiers qui dirigent nos bureaux arabes en Algérie peuvent donner une idée assez exacte des fonctions et des pouvoirs des résidents de l’Inde. Néanmoins, ces derniers, jouissant d’avantages et d’émoluments fort supérieurs , se trouvent en outre, grâce au caractère des peuples qu’ils gouvernent, dans une position bien moins dangereuse que celle des officiers français.

Plaine d'Ahmehnagara.

A vingt lieues au nord-est de Pouna, dans une vaste plaine légèrement ondulée, ceinte de montagnes boisées et coupée de nombreux cours d’eau, s’élève l’antique cité d’Ahmehnagara, qui fut, dans le moyen âge hindou, la capitale d’un État indépendant du même nom.

Grâce à la multitude de ses sources, qui sê déversent, les unes dans le bassin du Godavary , les autres dans celui de Krichna , le sol de ce pays favorisé devrait se couvrir en tout temps de moissons ondoyantes , de rizières d’un vert d’émeraude , de quinconces de café , de tapis foncés d’indigo, ou de ces plantations de cannes à sucre dont la brise soulève comme des vagues les longues feuilles rubanées et les panaches aériens. Les superbes manguiers groupés autour des habitations devraient toujours offrir leurs fruits dorés et savoureux au laboureur assis sous leur feuillage lustré. Mais, dans cette localité comme dans

beaucoup d’autres , ce qui est n’est pas toujours ce qui devrait être. « Depuis 1843 une horrible sécheresse s’est appesantie sur la province d’Ahmehnagara, y a changé les torrents en marais putrides , brûlé les récoltes , tué le bétail et transformé le vigoureux agriculteur en un vieillard aux joues creuses et aux genoux tremblants. Et puis, comme cela arrive toujours dans l’Inde, la malaria est venue à la suite de la famine et a engendré le choléra, sans doute pour décharger la terre de ceux que le sol ne pouvait plus nourrir. Et les jeunes et les vieux ont abandonné leurs cabanes d’argile , leurs toits de feuilles de palmier, pour se cacher dans les cavernes suspendues aux flancs des montagnes, espérant ainsi échapper au fléau. Six et huit années se sont écoulées, et la crainte et le besoin appendent encore comme un voile de deuil à toutes les demeures , soit au village , soit dans la cité. Ahmehnagara ne se remet point de ces visites successives de la colère céleste. C’est cependant toujours un site ravissant, plein d’intérêt pour le poète, pour l’artiste et pour l’historien.

« La citadelle, dont la prise, au commencement de ce siècle, signala lesdébuts militaires de cet Arthur Wellesley qui depuis fut duc de Wellington , est l’une des plus fortes places du Deccan , et les magnifiques constructions, les palais et les mosquées qui ornent la ville et ses environs , justifient les réflexions que l’on a faites depuis longtemps sur la manière si différente de celle des Anglais, dont les musulmans employaient leurs richesses et leur puissance dans l’Inde '. »

Une légende que nous allons citer rattache ces murs et ces monuments à un tombeau qui, non loin d’eux, s’élève dans la vallée.

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