‹ L'Inde contemporaineChapitre 34 sur 166 · Miâtress Postans, Lettres sur l'Inde · texte numérisé non relu

Miâtress Postans, Lettres sur l'Inde

AHMEHNAGARA.-r-ELLORA. — AURUNGABAD.

HiHtoIre de la dame hlanehe d'AhnielinaRara. — Tombeau de non chevalier. — Paysage.

Au temps où les petits-fils de Timour jetaient sur les bords du Gange les bases de leur domination , le sceptre d’Ahmehnagara était tenu haut et ferme par une belle jeune ranie *, à laquelle la tradition populaire a conservé le nom deChand-Bibi, dérivé sans doute de la blancheur de son teint*. Amie des arts, elle avait fait de son palais, de ses jardins, des chefs-d’œuvre d’architecture et de . décoration; de chacun de ses somptueux boudoirs un temple du goût. Mais les pompes du trône et la magnificence de la reine s’effaçaient devant les charmes de la femme. Ceux-ci , à défaut de peintres , ont inspiré les poètes , et, jusque dans le siècle dernier , un bel esprit mahométan , Uçaf Uddaul, raoi d’Aoude , les a célébrés dans des strophes où éclatent plus d’une réminiscence de la littérature sanscrite des vieux âges.

« .... Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts , encadrait les contours harmonieux de ses joues délicates et blanches , brillantes de poli et de fraîcheur.

« Ses sourcils d’ébène avaient la forme et la puissance de l’arc de Kama *, et sous ses longs cils soyeux, dans • la pupille noire de ses grands yeux limpides, nageaient, comme dans les lacs sacrés de l’Himalaya , fréquentés par les dieux, les reflets les plus purs de la lumière céleste.

« Fines, égales et blanches, ses dents resplendissaient

1. Hante, reine. — 2. Chand, employé substantivement, veut dire lune; adjectivement, il signifie blanc, argenté. Bibi , dame. — 3. Kama , le dieu de l’amour, leCupidon hindou.

entre ses lèvres souriantes , comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d’une fleur de grenadier.

« Ses oreilles mignonnes , aux courbes symétriques , ses mains fines et vermeilles , ses petits pieds , bombés et tendres comme les bourgeons du lotus, brillaient, comme d’un légitime tribut, de l’éclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde.

« Sa mince et souple ceinture, qu'une main eût suffi pour enserrer , rehaussait l’élégante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste, où la jeunesse en fleur étalait ses plus parfaits trésors....

* Que de fois, ô Ghand-Bibi ! assise sous les draperies d’or, sous les voûtes d’albâtre et de lazulite de tes palais, ou passant, avec la démarche légère d’une Apsaras, sous les vertes ramures.de tes jardins , au bord de tes fontaines de marbre, tu as dû te sentir troublée aux bourdonnements des abeilles attirées par le parfum de ton haleine, aux murmures de la brise t’apportant de loin les soupirs passionnés de tous ceux qui, t’ayant vue une fois , ne pouvaient t’oublier , toi qui , sous les plis soyeux de ta jaune tunique , semblais avoir été modelée en argent pur de la main divine de Viçvakarma, l’éternel statuaire!... »

Chand-Bibi compta sans doute autant de poursuivants que la belle reine d’Ithaque ; mais, elle aussi, elle les repoussa tous. La dame blanche d’Ahmehnagara , soit orgueil, soit caprice, sembla craindre avant tout de se donner un maître , et , affectant de dédaigner l’amour et les hommages , elle passa les plus belles années de son printemps à siéger seule et sans appui sur le trône de ses ancêtres.

Une heure vint à sonner où elle eut à s’en repentir. Un jour , du haut des remparts de sa capitale , elle put voir à l’horizon des masses noires qui roulaient

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