AHMEHNAGARA. — EL.LORA . — AURUNGABAD
le long des collines : c’étaient les armées mogoles des souverains de Dehli qui menaçaient ses riches domaines. Bientôt des colonnes livides de flamme et de fumée s’élevèrent du sein de la plaine : c’étaient l’incendie et la dévastation qui marquaient les pas des envahisseurs.
Forte de sa résolution de mourir en reine plutôt que de tomber captive aux mains de l’ennemi , plutôt que de vivre en vassale dans ses États conquis et tributaires, Chand-Bibi ne faiblit pas devant le danger; mais, avant de se tourner vers la mort , son cœur de femme s’ouvrit à un souvenir, à une espérance. Elle savait que, parmi les nombreux amants qu’elle avait rebutés ou désespérés, il en était un sur lequel elle pouvait compter encore, dont elle n’invoquerait pas en vain le dévouement, et elle dépêcha un émissaire fidèle à Salabat-Klian pour l’appeler à son secours.
Salabat-Khan n’avait reçu de ses aïeux ni sceptre ni couronne ; perdu peu auparavant dans la foule des prétendants qui se succédaient à Ahmehnagara , il n’avait pu déposer aux pieds de Chand-Bibi que les vœux d’un poète, les grâces de la jeunesse et le renom respecté d’un paladin. Repoussé comme tous ses rivaux, il s’était précipité dans la mêlée anarchique de guerres , d’intrigues et d’ambitions qui se disputaient alors la domination de l’Inde. Il y cherchait l’oubli , peut-être la mort; il y trouva fortune et puissance ; trois ans lui suffirent pour se tailler à grands coups d’épée une riche principauté dans le nord -ouest de l’Ilindoustan. Mais alors même, au faite de l’ambition et de la gloire, il ne pouvait effacer de son cœur l’image de celle qu’il aimait, et se plaisait, en véritable Abeneerrage, à lui attribuer l’honneur de ses succès et de ses exploits.
Le jour même où il fut rejoint par le messager de Chand-Bibi, Salabat-Khan réunit ses vassaux et scs
vieux compagnons de guerre et les dirigea, à marches forcées, sur Ahmehnagara.
« Malheureusement la distance qui l’en séparait était longue à parcourir. Le siège se prolongea. La petite troupe qui défendait les remparts diminuait k chaque instant, et les secours n’arrivaient pas. Encore quelques heures et il faudrait se rendre. La citadelle contenait un puits profond. Le jour où la ranie acquit la conviction qu’une plus longue résistance était impossible, elle s’y précipita. Les eaux froides de la citerne s’étaient k peine refermées sur le beau corps d’argent de Chand-Bibi , qu’un corps de troupes nombreux parut à l’horizon. Quelques heures plus tard les ennemis étaient dispersés , et Salabat-Khan , plein de joie, d’orgueil et d’amour, plantait ses tentes sur le rocher qui domine la ville. Mais, hélas ! il était trop tard 1 Quand il apprit le lendemain le sort de sa maîtresse, il. fit venir son échanson, lui commanda de mêler k son sorbet ' le poison le plus subtil; puis, vidant la coupe d’un seul trait , il mourut les yeux tournés vers le lieu qui contenait les restes de sa bien-aimée. Ceux qui l’avaient suivi lui élevèrent le monument splendide que l’on voit encore, et le peuple même aujourd’hui y apporté ses offrandes de parfums, de fruits et de fleurs1. **
Comme c’est la coutume des Musulmans de prier, de méditer, de passer des journées entières aux tombeaux de leurs parents, ils disposent ces lieux funèbres autant en vue de la commodité des vivants que du repos des morts. Rien de mieux choisi en général que la position de ces monuments funéraires ; rien de plus frais que les tertres sur lesquels ils sont élevés, de plus vert que leurs ombrages, de plus émaillé que leurs jardins.