‹ L'Inde contemporaineChapitre 5 sur 166 · Campbell1, Modem India , p · texte numérisé non relu

Campbell1, Modem India , p

INTRODUCTION

Ne souffrez point qu'ils aient chez vous des comptoirs ou des soldats; si vous le tolériez , le pays cesserait bientôt d’être à vous. Si je lis bien dans les projets des Anglais, ils vous menacent d’un prochain danger. Ils se sont approprié les provinces et les trésors de vos voisins ; "ils veulent en faire autant de vos États. Les Européens ne viennent ici que pour s'enrichir; sous prétexte d’intervenir dans les querelles de nos rois, ils ne cherchent que des occasions d’usurpations et de piilagos. Les cœurs de ces chrétiens sont livrés à l'amour de l’or et du pouvoir, et leurs actions ont prouvé à l’Orient tout entier combien ils font peu de cas des préceptes qu’ils ont reçus de leur Dieu. Leur politique, leur puissance sont en opposition avec leur foi. Je vous le répète , ô mon Gis, écrasez les Anglais; si vous souffrez qu’ils aient chez vous des comptoirs et des soldats, la terre sur laquelle vous régnez deviendra bientôt la leur. »

Les appréhensions d’Ali-Verdi-Khan n’étaient que trop fondées. Il mourut en avril 17b6, et, dès le mois d’octobre suivant, lord Clive tramait un tissu d’intrigues destinées à renverser Surajah-Dovvla , successeur légitime du vieux et trop clairvoyant nawab et à le remplacer par Meer-Jaffier, créature complaisante de la Compagnie. Les détails de cette ténébreuse affaire, exposés froidement par lord Clive lui-même devant un comité de la chambre des communes, ont mis, dans un relief cynique, dès 1772, le système de fraude et de violence combiné que la Compagnie a donné pour base à ses conquêtes territoriales.

« Nous avions, dit Robert Clive, traité avec Meer-Jaffier; l’armée qu’il commandait au nom de Surajah-Dowla, devait à un moment donné se tourner contre celui-ci, le détrôner et proclamer Meer-Jaffier à sa place. 11 n'y avait plus qu’à fixer le jour et l'heure de cette révolution, lorsque M. Watts, notre agent à la cour du nawab, nous informa qu’un Hindou , d’un rang élevé , nommé Omichund , ayant eu connaissance du complot, menaçait de le révéler à Surajah-Dowla et de faire mettre à mort M. Watts , à moins que nous n’achetassions son silence par un écrit qui lui garantirait trois pourcent sur tous les trésors de son maître , et une somme de trente lacs de roupies en argent. Vu l’urgence de la situation, le comité des directeurs pensa qu’il était permis d’opposer la ruse aux prétentions d’un

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pareil scélérat , et approuva un projet d'écrit fictif que je lui présentai , et que nous fîmes revêtir de la signature d'un de nos employés subalternes. Je pense que la chose était parfaitement justifiable, car il fallait, avant tout, faire avorter les pernicieux desseins d’un traître rapace et cupide. »

Étranges notions de moralité ! Lord Clive et ses complices n’éprouvaient pas le moindre scrupule de fomenter la trahison autour d’un allié, de conspirer la perte du nawab du Bengale et de s'approprier la totalité de ses trésors; mais leur conscience se révoltait contre les prétentions d’un tiers réclamant une part de leur immense proie !

Voici , dû reste , les suites qu’eut le complot dont nous venons do parler : certain de la défection de Meer-Jaffier, Clive marcha contre le nawab en se faisant précéder d’un manifeste énumérant tous les griefs dont on ne manque jamais en pareille occasion. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de l'üougly ; celle des Bengalais comptait cinquante mille hommes et cent canons. Les Anglais n’étaient guère plus de trois mille, dont le tiers d’Européens, mais ils eurent bon marché d’adversaires dont une moitié se rangea de leur côté au moment du combat, ot dont le reste, travaillé par l’esprit de rébellion , décampa presque sans coup férir, comme le prouve la perte de l’armée victorieuse : quarante-cinq morts ou blessés!

Telle fut la fameuse bataille de Plassaye dont Clive prit plus tard le nom avec le titre de baron.

Meer-Jaffier entra quelques jours après dans la capitale de son ancien maître, non en conquérant, mais à la suite de Clive. Le malheureux Souraja-Dowlah, environné d’embûches, fut arrêté dans sa fuite par un des conspirateurs. Le lendemain, il avait cessé de vivre. Clive proclama son compétiteur, et , feignant de lui rendre l’hommage qui lui était dû, consacra néanmoins , par cette usurpation , le droit désormais acquis à la Compagnie de disposer de la suzeraineté de celte riche province. Il ne s’agissait plus que de faire sanctionner cet acte par le Grand-Mogol , et, d’après ce qui.se passait à Delhi, la chose n'était pas difficile.

Inutile de dire que la promesse faite à Omichund ne fut pas exécutée. Qn argua de faux contre la signature. Les serments solennels prodigués à Meer-Jaffier eurent le même sort. On le

laissa déposer à son tour par une conspiration nouvelle, et on tira de son successeur des sommes énormes. Ce dernier ne tarda pas à être renversé lui-même, et Meer-Jaffier, rétabli sur le trône, paya encore largement aux Anglais sa restaura lion.

Extorsions, concussions et monopoles de la Compagnie anglaise ; famine organisée. — Les Verrès de l’Inde.

Poursuivant le système d’astuce et de violence qui leur réussissait si bien , Clive et le conseil de Calcutta surent bientôt arracher à la faiblesse des princes indigènes des avantages commerciaux, des lois dédouanés, qui les immiscèrent dans l’administration intérieure du pays et leur donnèrent prise sur le recouvrement des impôts, jusqu’au moment où, épuisés d'extorsions, à bout de ressources et de tout ressort moral, ces mêmes princes vendirent un à un leurs territoires et leurs sujets à la Compagnie, en ^change de pensions annuelles. Ainsi, en 1765, le nawab du Bengale, ne percevant plus une seule roupie que pour la voir passer aux mains des Anglais , renonça pour jamais en leur faveur à la souveraineté et aux revenus de ses États, moyennant une rente de douze millions, qui, dès 1772, fut réduite à quatre. Ainsi , pour une rente de sept millions, qui devait être aussi réduite plus tard , l'Empereur lui-même consentit à ce que la souveraineté des trois provinces du Bengale , du Bahar et d’Orissa fût cédée en toute propriété à la Compagnie.

C'est ainsi que celle-ci changea sa situation de simple association mercantile en celle de puissance territoriale, comptant dès lors quarante millions de sujets et un revenu de soixantedix millions de francs.

« Quand les Anglais eurent enraciné leur pouvoir dans le pays, ils s’attribuèrent le monopole de toutes les denrées de première nécessité. C’était encore une source de profit. Les productions ne purent plus se vendre qu’à la Compagnie; les indigènes eux-mêmes ne purent plus rien acheter que des vendeurs désignés à cet effet par elle. Un système de terreur fut organisé pour défendre cette tyrannie contre une légitime contrebande ; des exemples redoutables furent faits dans ce but. A mesure que les agents de la Compagnie, gorgés de

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butin , quittaient le théâtre do leurs rapines, d’autres accouraient d’Angleterre pour les remplacer. Le découragement s’infiltra dans tous les rangs de la population hindoue ; toute émulation y cessa, toute industrie y languit. Celte oppression calculée, jointe à la guerre qui continuait avec dos phases variées contre les Français et les princes du Dekkan , amena la disette, et ce fut pour le monopole une nouvelle et abominable source de bénéfices. Une famine horrible en fut la suite, et ravagea le Bengale , celte terre féconde entre toutes. Pendant de longs mois, chaque soir amenait aux abords des magasins anglais, où étaient entassées toutes les subsistances accaparées, une foule d'hommes, de femmes et d'enfants affamés qui venaiont implorer des aliments. Le lendemain, la terre était jonchée de cadavres. Les vivants no prenaient même plus la peine d’enterrer les morts '. >

Le râle d’agonie des peuples du Bengale retentit jusque dans le parlement anglais. Alors eut lieu l’enquête dont nous avons parlé. Mais, grâce à la corruption électorale et à la fortune des coupables, beaucoup d'entre eux siégeaient sur les bancs de la législature. Ils étaient les premiers à élever la voix contre la conduite de leurs agents dans l’Inde ; ils faisaient grand bruit de ces accusations, parlaient vertu, humanité, philanthropie; mais ils avaient soin en mémo temps de donner des ordres pressants pour le versement immédiat, au trésor de la Compagnie, des revenus de l'Inde acquis par tant de moyens criminels; et, tandis qu’ostensiblement ils semblaient poursuivre les monopoleurs et les concussionnaires, ils prélevaient en silence leur part du fruit de la famine et du pillage organisés. Cette enquête n’aboutit qu’à un blâme officiel déversé sur le très -honorable Robert Clive, baron de Plassaye, convaincu d'avoir, dans l’exercice des pouvoirs qui lui avaient été confiés dans l’Inde, acquis illégalement , au déshonneur et au détriment de l’Etat , une somme de six millions de francs *.

A défaut d’un châtiment plus sévère, la postérité a recueilli et conservé les foudroyantes paroles que l’indignation arracha en celte occasion à l’un des plus irréprochables orateurs qui

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